AVRIL — AOUT
Lyon, le 24 avril 1859.
Je viens d'arriver à Lyon, où j'ai trouvé M. le maréchal (') qui va peut-être rester ici quelques jours. Nous sommes tous logés dans le même hôtel que lui, sur la plus belle place de Lyon. Jusqu'ici, mon voyage s'est passé très heureusement, sauf qu'on ne trouve à Paris que peu de chose en fait d'équipement et qu'on le paye à des prix fabuleux.
Il pleut depuis mon arrivée ici, mais j'ai cependant trouvé Lyon embelli. Je viens de voir La Veuve qui part ce soir pour Briançon. Je ne sais rien jusqu'à présent des mouvements de l'armée; on est ici moins belliqueux qu'à Paris.
Vous allez donc avoir le maréchal Pélissier; j'espère
que Nancy est une ville favorisée
Lyon, le 26 avril.
Je VOUS écris toujours de Lyon, mais je compte partir d'ici demain soir pour Suse avec M. le maréchal et la plus grande partie de l'état-major. Mon cheval est arrivé ici en bon port.
I. Le maréchal Canrobert, commandant le 3c corps de l'armée d'Italie.
Nous resterons probablement un certain temps à Suse; adressezmoi donc votre réponse là
Vous n'avez pas idée du mouvement de toutes choses
qui se fait ici. Si les Autrichiens et autres nous voyaient, ils s'apercevraient bien que nous n'étions pas, comme ils le disaient, massés derrière les Alpes, prêts à nous élancer au premier signe. Presque personne n'a son équipage de campagne et nous nous trouvons dans cette singulière situation d'officiers ne pouvant trouver, dans les deux plus grandes villes de France et en payant double, les objets les plus indispensables en campagne : peaux de mouton, bâts de mulet, cantines, etc. Nous sommes obligés de partir avec nos malles, en nous en rapportant à la Providence du soin de les voiturer à notre suite. Une de nos divisions a dû entrer en Savoie hier à 10 heures du matin. Quant aux nouvelles, je n'en sais pas; nous n'avons pas le temps de lire les journaux.
Parle -t- on beaucoup de l'arrivée du maréchal Pélissier à Nancy ? Je disais hier au maréchal qu'on avait mis à l'ordre, à Lyon, que le commandement de l'Est était supprimé; il m'a répondu : « Ah ! bah, nous y serons peut-être revenus d'ici à deux mois, à Nancy. » Vous voyez donc qu'il ne faut pas désespérer
Turin, le 29 avril 1859.
Je vous écris d'une chambre du palais du roi Victor-Emmanuel, dont je suis l'hôte depuis ce matin.
Nous sommes partis de Lyon mercredi à 1 1 heures du soir ; nous avons traversé le Mont-Cenis dans la journée d'hier, en poste et nous sommes arrivés à Suse, vers minuit.
Aujourd'hui le maréchal est reparti avec le commandant Berthaut et moi pour venir à Turin, d'où nous repartirons probablement demain pour Suse.
J'ai vu un pays bien pittoresque et qui n'est analogue à rien de ce que j'avais vu encore. Tout notre voyage s'est très bien passé ; il faisait malheureusement nuit, quand nous avons atteint le sommet du Cenis; mais il paraît qu'on y a rarement une vue étendue. Il y avait encore près de deux mètres de neige à beaucoup d'endroits.
Turin, dans lequel j'ai beaucoup trotté aujourd'hui pour préparer les logements de nos premières troupes, qui y arrivent demain, est une belle ville très réguUère et assez a lîmée.
Le calais, très ordinaire comme extérieur, contient de fort beaux appartements; l'intérieur ressemble aux Tuileries ou à Versailles ; il y a une très belle salle d'armes.
J'ai vu le roi, qui est en effet assez moustachu. J'ai vu à déjeuner le comte Cavour, qui a la figure d'un bon et paisible commerçant. Le roi n'y était pas. J'étais à côté du ministre de la guerre, le général de La Marmora. Vous voyez que je suis dans les honneurs.
On nous regardait à Turin comme des bêtes curieuses; et, quand nous entrions quelque part (le maréchal n'était pas avec nous), il se formait un attroupement, à la porte, d'une cinquantaine de personnes. On prétendait que de la cavalerie légère autrichienne avait passé la frontière aujourd'hui, ce qui nous rendait doublement intéressants. A l'arrivée du maréchal à la gare de Turin, c'a été une ovation complète. Tout le monde ici le salue, et beaucoup nous saluent nous-mêmes, en qualité de premiers représentants de l'armée française.
Les cloches des petites villes de Savoie carillonnaient au passage du train qui portait le maréchal. La Savoie est un pays pauvre, pittoresque, mais dont les habitants, quoique assez laids, ont généralement un grand aird'honnêteté. Je ne trouve
pas une différence énorme entre le type des Turinois et celui des Français.
Le maréchal est logé à Suse, à l'évêché, qui a l'air fort ancien et ressemble plutôt à une maison de cure de petite ville qu'à un évêché.
Écrivez-moi à l'état-major général du 3*" corps de l'armée
des Alpes, à Suse; on fera suivre
Je viens de rentrer à Suse avec M. le maréchal L'entrée
de nos troupes a eu lieu ce matin et a été aussi chaude que possible. C'est à ne plus savoir où se mettre et à décontenancer le moins modeste.
Suse, ce 4 mai 1859.
Je VOUS écris toujours de Suse, quoique le maréchal soit parti depuis hier pour Alexandrie. Le colonel l'a suivi avec Bourgeois, nos chevaux, nos ordonnances et nos bagages.
On m'a laissé avec le commandant Clément pour pousser le départ par le chemin de fer des troupes du 3^ corps, dont plus de la moitié est encore en arrière. Le chemin de fer n'a qu'une voie et manque à la fois de matériel et de personnel, de sorte que l'opération ne se fait que lentement et difficilement. Suse est un petit trou extrêmement pittoresque situé au pied même des montagnes, mais où, à ce qu'il parait, on jouit d'un affreux climat, car, depuis notre arrivée, nous sommes littéralement inondés : la pluie ne cesse pas. C'est très triste pour nos régiments qui arrivent mouillés après la longue et pénible étape du Mont-Cenis, et qui n'ont pour bivouaquer que quelques prés inondés le long de la Doire.
L'évêque a offert son palais et la plus grande partie du
séminaire. Malgré cela, la santé des troupes est bonne et, si le
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soleil venait nous sécher un peu, tout irait bien. Quant à nous, nous mangeons et couchons à l'auberge et sommes très bien, mais à nos frais.
Le ministre m'a refusé le cheval que j'étais allé choisir à Sampigny, sous prétexte que ce serait onéreux pour l'Etat de me le faire conduire de Sampigny à Lyon. C'est monstrueux. Du reste, il a tout préparé dans cet esprit-là. Certainement, il a été surpris par la précipitation des derniers événements, mais c'est là son tort. Tout manque à la fois et j'ai entendu des gens très haut placés dire qu'il méritait de passer devant un conseil de guerre. Ce ne serait d'ailleurs qu'une raison de plus pour que maintenant il nous aide à sortir du pétrin où il nous a mis. Le maréchal renouvelle, d'ailleurs, la demande en ma faveur, en demandant la même chose pour lui et le colonel; nous verrons si le ministre refusera encore. — Notez que c'est un cheval que je paye et que, s'il y en avait ici, je ne m'amuserais pas à en demander un de loin,- puisque je ne pourrai . l'avoir avant longtemps et que j'aurai à craindre les risques du voyage.
Je n'ai pas besoin de vous dire que nous sommes très bien reçus et en général pas trop écorchés, quoique le pays soit pauvre. Les prix de l'auberge sont ceux de France. Ce n'est pas bon, mais il y a à manger, pour les amateurs de fromage surtout : on en fourre partout. Je comprends maintenant la méfiance du maréchal, en déjeunant la première fois chez le roi. A chaque plat qu'on lui présentait, il demandait d'un air inquiet : « Ya-t-il du fromage?» Cela m'avait d'abord scandalisé; maintenant je me l'explique Chez le même roi, on m'a
fait, bien que mal, déjeuner dans mon lit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Un vieux valet de chambre tout de noir habillé, culottes et bas de soie, et figure très obséquieuse, m'a réveillé à / heures du matin, en me mettant sous
le nez un grand plateau, où il y avait du café au lait, des petitspains d'une douzaine de formes différentes, etc. J'ai d'abord protesté, mais, à force de me répondre : Si, signor ! (je crois même qu'il a dit : Si, excellenza !), il m'a forcé de me laisser faire. Je n'ai pas osé lui faire cirer mes bottes
Alexandrie, le 7 mai 1859.
Je suis arrivé ici depuis hier matin; j'y ai trouvé mon logis préparé dans un vieux palais appartenant au roi et où est installé le maréchal
Alexandrie est une assez belle ville, qui dans ce moment-ci est, comme vous pouvez le penser, extrêmement animée. Elle ne renferme guère qu'une trentaine de mille âmes et nous sommes concentrés, dans ou près des murs, six divisions d'infanterie françaises et une division piémontaise. Le pays, de Turin ici, parait très riche ; malheureusement le brouillard nous le cachait aux trois quarts. Quant aux Autrichiens, je vous en dirai peu de chose, car, absorbés que nous sommes par le détail du service de bureau, nous ne sortons pas et ne lisons pas de journaux. J'ai vu hier cinq chasseurs à pied autrichiens, que les Piémontais ont pris et amenés au maréchal. Ils n'avaient pas mauvaise mine, et faisaient bonne contenance malgré la foule qui les entourait.
Le colonel me montre, à l'instant, une dépêche qui arrive du ministre et qui m'accorde, d'après la seconde demande qui en a été faite, le cheval que jai vu à Sampigny. Seulement, ce bon ministre me prévient que les frais d'envoi sont à ma charge. J'aime encore mieux cela que de rester à pied, mais il faut un
fier toupet pour faire payer à un malheureux capitaine comme moi les frais d'envoi du cheval par chemin de fer, de Sampigriy à Suse, et le prix du voyage de retour du cavalier-conducteur par les mêmes voies. Que vous semble de cette générosité? Je ne puis vous donner de grands détails sur la ville, attendu que nous n'avons guère le temps de sortir, excepté pour aller nous faire écorcher et empoisonner chez le traiteur. On nous montre le village de Marengo depuis une lucarne du palais.
Alexandrie, le 15 mai 1859.
..... Nous continuons d'habiter le palais du roi à Alexandrie, en attendant que l'empereur nous en déloge : ce qui arrivera d'un moment à l'autre, car il a débarqué hier à Gênes. Ce palais est du reste bien inférieur, comme extérieur et comme intérieur, à celui que le maréchal occupait à Nancy, et l'ameublement des petits appartements que nous occupons et qui sont ordinairement destinés aux officiers généraux, aides de camp du roi, est même quasi-misérable, c'est-à-dire qu'il y a de vieux fauteuils éraillés et des glaces dont la moitié du tain est parti. Mais les Uts sont bons et larges, et c'est ce qu'en campagne on apprécie le plus par comparaison.
Notre besogne est maintenant moins considérable, et j'ai fait deux ou trois promenades intéressantes. Avant-hier, j'ai été visiter la villa de Marengo. Elle est tout entière démeublée, sauf heureusement ce qu'il y a de plus intéressant pour moi, c'est-à-dire les débris de toute espèce provenant du champ de bataille et qui consistent en casques, sabres,^ fusils, dont une certaine quantité paraît assez authentique.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, je suis repassé, sans m*y attendre, par le même endroit, parce que le maréchal m'a envoyé en reconnaissance à Tortone, avec un capitaine d'étatmajor piémontais.
Cette course m'a beaucoup amusé. Tortone est une
ville de 6 ooo à 7 000 âmes, situéô de l'autre côté de la Scrivia et dont, il y a huit jours, les Autrichiens sont venus brûler les ponts. Les avant-postes piémontais étaient à 2 ou 3 kilomètres en deçà, mais hier ils se sont portés en avant, en partie pour couvrir notre reconnaissance ; et maintenant la ville est occupée par un bataillon de bersagUeri et un escadron de chevaulégers. Les habitants ont paru enchantés de voir arriver des défenseurs, et, comme ils n'avaient pas encore vu d'uniformes français, j'ai eu force coups de chapeau, sans compter les vivats et les battements de mains, que je m'empresse de transmettre à la nation française tout entière ; ainsi, prenez-en votre part. On attend ici l'empereur de jour en jour et presque d'une heure à l'autre ; toutes les rues qu'il doit traverser sont pavoisées, comme je n'ai jamais vu de villes pavoisées en France, Les murs sont littéralement tapissés de draperies aux couleurs françaises et italiennes. A l'entrée de la principale rue est un arc de triomphe avec cette inscription : « A l'héritier du vainqueur de Marengo. » La ville regorge de troupes, quoique quatre divisions d'infanterie se soient déjà échelonnées d'ici au Pô, dont les Autrichiens continuent de border la rive gauche, Alexandrie est une place très forte. On l'a crue un instant fort menacée, mais maintenant elle ne risque plus rien : les Autrichiens ont laissé échapper le bon moment et nous commençons à être parés, sauf, bien entendu, un revers, qui est toujours possible mais qui franchement ne me paraît pas probable. C'est, du reste, le maréchal qui a eu l'idée de courir de suite sur Alexandrie, au lieu d'occuper la ligne de la Doria-Baltea, ce qu'avaient commencé à faire les Piémontais. J'ai écrit moi-
même la dépêche télégraphique dans laquelle il rendait compte au ministre de l'initiative qu'il prenait à ce sujet : les événements lui ont donné raison
P.- S. — L'empereur arrive, nous déménageons en
toute hâte, je n'ai que le temps de vous embrasser.
Ponte-Curone, le 22 mai.
Nous avons quitté Tortone hier matin pour suivre un petit mouvement en avant causé par \in engagement d'une des divisions du I" corps (la i'*) avec les Autrichiens.
L'affaire a eu lieu près de Montebello et a été très chaude. C'est un bon début, qui a donné beaucoup de confiance aux troupes du i*' corps. Nous avons fait 140 prisonniers, dont un colonel. Malheureusement, on a à déplorer la perte du général Beuret, ancien colonel du 39* (tué); plusieurs officiers supérieurs sont très grièvement blessés. Il n'y a pas eu plus de 5 000 hommes engagés de notre côté contre une douzaine de mille Autrichiens. Depuis quelques jours nos différents mouvements nous ont donné beaucoup de besogne et ont détraqué d'autant notre service des postes qui ne bat que d'une aile
J'ai rencontré hier Bénier qui arrivait ici avec sa compagnie et paraissait très bien portant. Il doit aller aujourd'hui jusqu'à Voghera rejoindre la division d'Autemarre à laquelle il est attaché. J'ai vu aussi Hepp, l'ancien aide de camp du général Ambert, qui est venu me voir à Tortone. Il était à deux lieues de là, à la division Bazaine (i" corps).
Nous étions à Tortone assez mal logés, mais ici nous sommes dans une splendide maison de campagne. Nos bureaux et notre salle à manger sont dans des espèces de grands salons dorés, pleins de très beaux tableaux.
Ponte-Curone est un simple village, qui est littéralement pavé de troupes, l'armée étant actuellement très concentrée. J'ai fait le logement dans nos deux dernières rriarches, c'est-àdire qu'en arrivant j'ai été chargé de prendre les meilleures maisons lé plus vite possible, car ici chacun s'installe comme il peut. On est de cette façon beaucoup plus confortablement abrité que sous la tente, mais en revanche l'établissement au bivouac se fait beaucoup moins vite et surtout moins régulièrement.
Tout ce qu'il y a de gens un peu comme il faut s'est sauvé, de sorte que nous ne voyons pas le pays en beau, quant aux habitants. Le cHmat ne soutient pas non plus sa réputation et on se croirait à Nancy, dans une année pluvieuse
Les corps de volontaires, que compte actuellement l'armée piémontaise, se composent de deux légions d'infanterie, dénommées chasseurs des Alpes et chasseurs des Apennins et commandées par les généraux Garibaldi et UUoa. Elles agissent en dehors du cercle d'opérations de l'armée et il est difficile d'en rien dire de précis.
Quant aux volontaires italiens qui servent dans la cavalerie, ils se sont simplement engagés dans la cavalerie régulière sarde, où l'avancement est naturellement aussi très régulier et qui, je ne le pense pas du moins, ne peut offrir des chances d'avancement bien rapide à un Français qui n'a pas encore servi. Dans ce moment-ci ces régiments regorgent de jeunes gens de famille. L'un d'eux (les chevau-légers de Novare) a pris part avant-hier à l'affaire de la division Forey ; ils se sont conduits d'une manière très brillante; ils ont perdu beaucoup de monde, car tout ce pays-ci est beaucoup plus favorable à l'infanterie qu'à la cavalerie.
L'empereur vient de décider que les mulets de bât seront remplacés par des voitures ; de sorte que nos bâts, qui nous ont
coûté très cher à cause de l'urgence et des distances, vont nous devenir inutiles. Il faut maintenant acheter une voiture à deux roues qui servira pour un certain nombre d'officiers.
Avant-hier, l'empereur, passant en voiture près de Tortone, m'a appelé pour me charger d'une commission pour le maréchal Canrobert, qu'il n'avait pu rencontrer. Sa Majesté parait très bien portante
Ponte-Curone, le 27 mai.
Nous sommes toujours à Ponte-Curone, dont nous
n'avons pas bougé depuis ma dernière lettre, à l'exception toutefois d'une petite alerte qui nous a fait aller jusqu'à Voghera, mais en pure perte.
Je viens de voir passer une portion d'équipage de pont allant dans cette direction. Presque toute notre cavalerie est arrivée et, à part nous, qui ne sommes pas encore complètement montés (grâce à nos chefs), l'armée commence à s'outiller. Le temps est beau, et il est à présumer que nous serons bientôt délivrés de la saison pluvieuse. Nous allons tous bien, ainsi que nos chevaux. L'aumônier du 3^ corps est arrivé et mange avec nous.
Depuis que nous vivons dans le calme relatif de notre petit village, ce sont les journaux de France qui nous apprennent les nouvelles. Notre chef d'état-major est d'un mystérieux que je me permets de trouver exagéré vis-à-vis de nous. C'est un travers ou une qualité qui n'est pas sans inconvénient pour le service et qui du reste n'a rien de flatteur pour nous.
Voghera, que j'ai vue par suite de l'alerte, est une joUe petite ville. J'y ai rencontré plusieurs de mes camarades, qui sont du 2* corps, entre autres La Veuve, que j'ai vu chez le général Mac-Mahon.
Les journaux autrichiens confirment ce que je vous disais du dernier engagement, au moins quant au résultat. On pensait d'abord ici qu'ils contesteraient l'avantage que nous avions remporté, parce qu'il n'avait pas été suivi d'un mouvement immédiat en avant ; mais ils l'avouent, assez maladroitement, en l'attribuant à une grande supériorité numérique : ce qui est manifestement contraire à la vérité. Il n'y a eu d'engagée de notre côté que la division Forey, moins deux bataillons , plus quelques escadrons sardes, ce qui malheureusement ne fait pas même 5 000 hommes ; or j'ai compté de mes propres yeux, dans leurs prisonniers, des hommes appartenant à huit régiments d'infanterie différents, sans compter les bataillons de chasseurs, l'artillerie, la cavalerie, etc. Or, leur prétention est d'avoir des régiments de 3 000 hommes. Il s'ensuit donc qu'en supposant que ces régiments n'aient pas été tous complets à l'affaire, en évaluant leur nombre de 10 000 à 12 000 hommes, on est en dessous de la vérité. D'ailleurs, d'après leur aveu même, ils étaient en marche pour faire une forte reconnaissance, quand ils ont rencontré nos avant-postes. Ils avaient donc fait leurs préparatifs et devaient être en force, tandis que nous ne nous attendions pas à un engagement aussi sérieux. Les prisonniers m'ont paru d'assez bonnes gens, très contents d'être si bien reçus. Les officiers sont très commodément mais très peu élégamment vêtus : un petit shako recouvert entièrement de toile cirée ; une espèce de tunique en toile grise, ayant pour toute distinction une étoile brodée au collet, et par-dessus une capote grise semblable à celle de la troupe. Pour toute distinction, outre les étoiles du collet, un sabre d'officier attaché à un petit ceinturon doré et une ceinture en soie jaune et noire. Il y avait un certain nombre de Hongrois avec leurs culottes collantes et leurs brodequins.
Palestro, le 31 mai 1859.
Nous avons passé ce matin la Sesia, qui est une beaucoup plus grosse rivière que je ne le supposais. Les Autrichiens ont voulu, à ce qu'il parait, gêner la fin de l'opération, mais ils ont reçu une frottée complète, dont malheureusement ce n'est pas notre corps qui a eu les honneurs. Le 3* zouaves, arrivé ce matin et prêté par l'empereur au roi de Sardaigne, a terminé brusquement l'aventure par une charge à la baïonnette, qui nous a valu toute une batterie autrichienne et un nombre de prisonniers que j'évalue de visu à 600 hommes et 7 officiers. Encore c'est une évaluation modérée. Les troupes vont très bien et ont, comme vous le pensez, le moral très monté
Le temps est beau, malgré de petits intervalles de pluie. Le pays est magnifique et d'une richesse remarquable. Cependant, Ls provisions commencent à devenir rares, ce pays-ci ayant été occupé par les Autrichiens.
L'empereur vient d'arriver avec ses cent-gardes et paraît rayonnant. Je ne passe pas une heure sans regretter de ne pouvoir photographier tout ce que je vois, tant tout ce petit cercle est pittoresque.....
Casale, le 31 mai 1859.
Je suis à Casale depuis trois jours. C'est une jolie ville, où il y a un mouvenaent énorme. Toute l'armée y passe dans ce moment-ci. Je suis pour la première fois logé chez un particulier, et réellement on y est mieux que dans les palais. Ce qui prouve une fois de plus la justesse du proverbe : Mieux vaut être le premier dans son village que le second à Rome.
2l6 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
Il parait que les Autrichiens nous abandonnent la Sesia
Un ordre de l'empereur réduit de beaucoup les moyens
de transport.
La ville présente un aspect de plus en plus italien, mais aussi on parle de moins en moins français, ce qui fait bien compensation.....
Novare, le 4 juin 1859.
Nous sommes arrivés à Novare hieràrnidi. C'est, après
Turin, la plus jolie ville que j'aie encore vue ici. Comme nous ne l'avons vue qu'en courant et qu'elle était fort animée et toute pavoisée quand nous l'avons traversée (l'empereur y est^, je me doute un peu que je l'ai vue en beau.
La campagne marche très bien et on dit que les Autrichiens se sont fait encore prendre deux pièces hier. Ils paraissent donc, là-dessus, de meilleure composition que les Russes.
Depuis ma dernière lettre, j'ai, en accompagnant le général Bourbaki, visité le théâtre du combat de Palestro, illustré par le 3^ zouaves. Il est impossible d'imaginer un plus beau fait d'armes d'infanterie. Les deux passages, le gué profond traversé en face d'un fort talus garni d'artillerie et d'infanterie à vingt-cinq pas, et le pont large pour deux hommes de front et également placé à la bouche des canons et en face de bâtiments sapés par les Autrichiens, sont deux obstacles extrêmement forts, et qui ont été emportés en courant par un seul régiment. Il est effrayant de voir ce qu'il reste de débris autrichiens tout autour des deux points et tout le long du chemin, pendant 3 à 4 kilomètres.
Outre les 7 ou 8 pièces et les 700 ou 800 prisonniers, on a pris également une vingtaine de chevaux d'artillerie, mais je n'ai pas été assez heureux pour en attraper un. Il y a un
lieutenant de notre état-major, qui était resté au camp et qui a eu la bonne fortune d'acheter un cheval hongrois tout sellé, appartenant à un officier d'artillerie autrichien, à 150 fr. La selle est maintenant prêtée à notre aumônier qui la trouve assez peu commode. C'est M. l'abbé Castaing, vicaire de Sainte-Marguerite de Paris et qui était aumônier de la i""* division dans la Dobrutscha.
Ce que disent les bulletins autrichiens de la force engagée à Montebello est de toute fausseté, vous pouvez en être sûrs. Il n'y a eu qu'une division moins deux bataillons ; ce qui ne fait pas sûrement plus de 6 000 hommes. De même, à Palestro, les zouaves seuls ont chargé. Ils étaient à la gauche de la division piémontaise Cialdîni, qui a tenu bon, mais sans marcher, et derrière eux, deux divisions du 3* corps qui ont été si peu engagées qu'elles ne les voyaient même pas, et que moi qui avais été envoyé à plus d'un kilomètre en avant de nos batteries pour avoir des nouvelles, je ne les voyais pas non plus. Seulement j'entendais la charge de l'autre côté d'un petit bois qui, avec une petite rivière infranchissable pour mon cheval, m'en séparait. Les zouaves se plaignent même de n'avoir pas été soutenus et disent qu'on aurait tout pris. Mais nous étions dans ce moment-là embarrassés par notre passage de la Sesia, et l'important était de le terminer. Le maréchal a remarqué avec plaisir que les premiers coups de canon ont donné des jambes à toute la colonne et qu'à partir de ce moment-là, l'infanterie a marché deux fois plus vite.
Nous aurions bien du malheur si avec tous ces commencements heureux et la confiance des troupes la première bataille n'était pas pour nous. Il me faudrait une voiture pour porter toutes les armes et tous les effets que les soldats vendent pour rien, mais je n'en achète pas pour le quart d'heure ; je ne saurais qu'en faire. Palestro, le soir de l'affaire, était une vraie
2l8 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
foire. Les habitants se sont fournis de bons souliers et de bons habits autrichiens pour longtemps. J'ai reçu avis que ma selle était à Gênes
Ponte di BufFalora, le 5 juin.
Ces quelques mots n'ont pour but que de vous rassurer sur ma santé, qui est très bonne. Hier a eu lieu une bataille (»), où nous avons fait éprouver des pertes sérieuses aux Autrichiens, mais qui ont été chèrement achetées.
Le pauvre colonel de Senneville y a reçu une balle en pleine poitrine ; nous le pleurons tous. Ne dites rien de cette mort, afin que M"* de Senneville ne l'apprenne qu'avec des ménagements. Tout le reste de l'état-major va bien. Je n'ai, pour ma part, pas eu l'honneur d'être engagé : on ne prévoyait aucunement un combat de ce genre et on m'avait laissé quatre ou cinq heures après les autres à Novare pour voir mettre en marche tout le corps d'armée et empêcher d'intervertir l'ordre des troupes. Il faisait un orage violent, de sorte que le canon, qu'on aurait sans cela entendu de Novare, se confondait avec le tonnerre.
On a fait des masses de prisonniers. Actuellement, nous nous reposons et nous concentrons : on dit les Autrichiens en retraite
Milan, le 9 juin 1859.
Nous sommes définitivement entrés à Milan hier, et nous y séjournons aujourd'hui, malgré que nous ayons beaucoup mis en doute cet honneur pour notre corps d'armée.
C'est il y a deux jours que nous avons vu la première ville