‹ Crimee, Italie, MexiqueChapitre 8 sur 15 · MARS 1854 — JUIN · texte numérisé non relu

MARS 1854 — JUIN

Marseille, samedi matin, i8 mars 1854.

Mes chers parents.

Je suis arrivé à Marseille un peu plus tard que je ne le pensais, quoique mon voyage se soit très bien passé. Voici le récit de mes étapes, en reprenant les choses depuis le commencement

Le chemin de fer m'a déposé à Xllhalon de 10 heures à

1 1 heures du soir, sans que j'aie rien vu de remarquable, si ce n'est un chaos de montagnes et de collines en venant de Dijon. Le lendemain matin (jeudi), je me suis embarqué pour Lyon. En général, j'ai trouvé les rives de la Saône beaucoup plus belles que je ne m'y attendais, surtout en approchant de Lyon.

Je comptais vous écrire de Lyon et je l'aurais fait en effet, sans un de mes « recrues », officier au 6* bataillon de chasseurs, qui a été, pour moi, je ne dirai trop aimable qu'à cause de ma lettre manquée; Il m'a mené au 7* de ligne, qui est aussi de

Texpédition, où j'ai retrouvé des camarades; puis je suis monté à Fourvières visiter la chapelle et profiter du reste du jour pour admirer le panorama de Lyon, qui est très beau.

Enfin, hier matin, à 4^30", je me suis embarqué pour Avignon, où nous sommes arrivés vers 7 heures.

J'interromps le récit de mon voyage pour vous adresser le résultat de toutes mes courses de ce jour, et, Dieu merci, elles n'ont pas manqué ! J'ai vu tous les états-majors possibles, le général Canrobert, le général Rostolan, le général Martimprey ; ils m'ont paru tous fort facétieux.

Comme je suis obligé d'attendre jusqu'au 28 pour pouvoir passer en Afrique, j'étais allé leur demander de partir plus* tôt, soit pour l'Afrique en passant par Alger, soit pour l'Orient directement. Ils ont tous été très aimables et m'ont fait des offres magnifiques, que je n'aurais pas manqué d'accepter, si j'avais été quelque peu prince russe quant aux finances. Le général Martimprey, qui est de l'état-major et par conséquent connaît ma position, m'a demandé si mes chevaux étaient arrivés, où étaient mon mulet, mes provisions de bouche et ma batterie de cuisine. Je lui ai dit que je n'avais rien du tout ; il ne m'en a pas moins offert de partir demain avec lui sur le paquebot qui porte Tétat-major général.

Vous conviendrez que c'était tentant ; malheureusement son aide de camp m'a déterminé à rester, parce qu'avant tout il faut agir raisonnablement et que je ne pouvais, avec rien, vivre sur le dos de ces messieurs ; de sorte que j'attends provisoirement une autre destination.

On m'a adressé à plusieurs capitaines qui ont eu la bonté de me donner la liste de différentes choses qu'ils se sont procurées et qui leur semblent indispensables. Il y en a pour 600 fr. au moins, sans l'équipage de cheval. Comme cette guerre de luxe ne peut me convenir, j'ai renoncé à ces offres brillantes et

je tâcherai de rejoindre mon régiment, où j'espère pouvoir m' arranger plus modestement. De tout ceci il résulte deux choses : c'est que l'état-major est un corps extrêmement agréable à cause des bonnes relations qu'on y a, mais en même temps que, pour profiter de tous ces avantages comme lieutenant, il faut faire la guerre à ses frais et dépens.

J'ai un peu regretté le paquebot du général Martimprey, parce que c'était le moyen de se bien poser plus tard ; mais cependant maintenant je suis consolé et veux goûter du métier, plus rude et plus à ma portée, de l'infanterie

Tous les officiers d'Afrique qu'on voit ici 5ont d'une

simplicité de préparatifs qui m'a remis un peu dans mon assiette, et que je crois plus convenable.

Marseille, 19 mars, dimanche soir.

Je vous écris ce soir, quoique je ne sache encore rien de nouveau ; mais je ne fermerai ma lettre que demain, car j'espère avoir une solution d^ns la matinée.

La fin de ma dernière lettre devait se ressentir un peu de l'agitation que m'avaient causée les différentes combinaisons de départ, entre lesquelles on m'avait laissé' incertain. En outre, les préparatifs de tous les gros hères de l'état-major et leurs conseils, que je trouve maintenant peu judicieux à mon endroit, m'avaient un peu bouleversé. Mais je suis remis maintenant. Voici à quoi je me suis arrêté. Demain matin, je toucherai mes 400 fr. d'entrée en campagne, puis je retournerai chez le général Rostolan demander de partir demain lundi pour Alger, vu l'urgence. S'il me refuse, ce que je ne crois pas, puisqu'il n'y voyait pas de difficulté samedi, je retournerai à Tétat-ma-

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jor général, et, d'après ce qu'on me dira, je partirai peut-être pour Gallipoli, mardi, avec le second convoi, ou bien j'attendrai le départ du 28 pour la province de Constantine.

Je serai content, je vous l'avoue, de faire d'une pierre deux coups et de voir en passant l'Algérie — ce qui m'empêche de regretter le premier convoi, qui sera nécessairement le mieux reçu.

Je viens de le voir partir cet après-midi. Il s 3 composait de deux frégates à vapeur. Elles emportent l'état-major général, une compagnie du génie, quatre compagnies du y bataillon de chasseurs, plus des troupes et employés d'administration. Le grand nombre de chevaux et de mulets ont empêché d'y placer plus d'hommes.

Il a dû partir déjà d'Afrique un détachement sur le bâtiment qui y avait transporté le 45*".

Le Panama a embarqué aujourd'hui le 75* pour Oran ; il y prendra aussi un régiment pour la Turquie. Le 2* bataillon du 6* de ligne est arrivé aujourd'hui de Paris à Marseille : il a fait la route en chemin de fer et en bateau à vapeur

... J'aime mieux vous dire que je vous ai regrettés tous, en voyant l'aspect du port de Marseille pendant l'embarquement : un temps magnifique ; les remparts, les jetées, les quais et les maisons garnis d'une foule endimanchée, nombreuse à étonner les Marseillais eux-mêmes ; la Méditerranée avec sa belle couleur bleue et toute chargée d'embarcations ; le château d'If dans le lointain. C'était un très beau coup d'œil.

Alger, 22 mars 1854.

Je suis à Alger depuis 5 heures du soir. Notre traversée- a été assez bonne, sauf le premier jour, lundi, où nous avons

presque tous eu le mal de mer le plus complet qu'on puisse souhaiter. Je ne vous en dirai rien, parce qu'il est impossible d'en dire assez de mal. Nous sommes partis de Marseille lundi à I heure, et sommes arrivés ici aujourd'hui mercredi à 5 heures. Le bateau à vapeur portait deux compagnies du 45*, trois sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, une quinzaine d'officiers et une soixantaine d'hommes de toutes armes, plus un certain nombre de passagers civils. On y est très mal logé, mais très bien nourri : la compensation est d'autant moins suffisante qu'on n'y a guère d'appétit. La mer ne m'a pas fait l'impression à laquelle je m'attendais ; mais, en revanche, mon entrée à Alger est la chose qui m'a le plus frappé. Le panorama de la côte est très beau ; la ville, avec son amphithéâtre de maisons d'un blanc vif, a un aspect très original. Tout cela était animé par quatre frégates à vapeur, alignées à l'entrée du port, et sur lesquelles on embarquait les chevaux et le matériel des troupes qui partent demain pour l'armée.

Aussitôt le bateau arrivé, il est assailli par une quantité de barques de toutes formes, montées par des individus de toutes couleurs et ornés de figures et de costumes les plus pittoresques. C'est un véritable abordage. Je me suis donné le plaisir de faire porter ma malle par un superbe Turc, auquel je ne parlai que par signes et avec des interjections : eh ! oh ! Mais, arrivé à l'hôtel, j'ai été un peu désappointé de voir qu'il parlait fort bien français. Dans tous les cas, il justifiait le proverbe « fort comme un Turc )),-car je n'ai jamais vu enlever et porter des malles avec une pareille légèreté.

J'ai déjà vu tous les beaux quartiers d'Alger : la place du Gouvernement, les rues Bab-Azoum et Bab-el-Oued, etc., et tout cela la nuit. Elles y perdent probablement beaucoup. La ville est encombrée de troupes de l'expédition, qui devaient partir demain à 6 heures du matin ; mais il vient d'y avoir contre-ordre...

Je pars demain à 1 1 heures pour Bougie. Vous voyez que jusqu'à présent tout me réussit bien, puisque j'ai un jour pour voir Alger.

Bougie, 25 mars 1854.

Je suis enfin arrivé à mon régiment, et j'en suis joliment content. On m'y a reçu d'une manière très aimable. Cela dure depuis deux jours ; j'espère cependant que cela finira aujourd'hui

Je crois vous avoir dit que j'avais rencontré à Alger d'anciens camarades qui m'ont fait voir tout ce qu'on pouvait voir dans un jour. Quoique nous ayons été assez contrariés par le mauvais temps, je suis très enchanté de la partie ancienne d'Alger, c'est-à-dire des maisons de la Casbah, qui ont conservé la physionomie arabe presque complètement. Ce sont des rues où on ne peut passer deux de front et qui sont presque complètement à couvert par la saillie des étages supérieurs ; de très rares fenêtres ; des portes basses donnant accès dans de petites cours ou dans de petites chambres carrées pavées en mosaïque commune, avec quelques coussins où trônent des Maures ou des Arabes noirs, jaunes, de toutes couleurs, la plupart très sales, mais très pittoresques dans leurs guenilles. Dans les plus étroites de ces rues, on rencontre à peu près autant d'ânes que de fiacres dans les grandes rues de Paris. Le fiacre y serait, du reste, impossible, car la montée de la côte Sainte- Geneviève (^) serait douce en comparaison. Tout ceci rentre dans tout ce que j'avais lu d'Alger en particulier et des villes arabes en général. Mais ce qui m'a surpris et ce que j'admirais le plus, c'est l'aspect de la campagne qui environne

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