NI81DA
qu'il ne fallait» et se retira la poitrine oppressée, la joue en feu y le cœur navré d'une peine sourde et poignante. La pauvre fille serait morte de frayeur, si elle eût pu deviner la vérité.
— Si mon père ne veut pas que je l'épouse, se disaitelle, agitée par le premier remords de sa vie, j* aurai eu tort de lui parler. Il est pourtant si beau !
Alors elle se mit à genoux devant la Vierge, qui était sa seule confidente, puisque la pauvre fille n'avait pas connu sa mère, et essaya de lui raconter les tourmens de son âme ; mais elle ne put jamais venir à bout de sa prière. Les idées s'embrouillaient dans sa tète, et elle se surprenait & prononcer d'étranges paroles. Certes, la sainte Vierge dut prendre en pitié sa belle protégée, car elle se leva sous l'impression d'une pensée consolante et décidée à tout confier à son père.
—•Je ne puis douter un instant, se disait-elle en se délaçant, de la tendresse de mon père. Eh bien! s'il me défend de lui parler, ce sera pour mon bien. Au fait, c'est la première fois que je le vois, ajouta-t-elle en se jetant sur son lit, et maintenant que j'y songe, je le trouve bien téméraire d'avoir osé m'adrésser la parole. J'ai presque envie de me moquer de lui. Avec quelle assurance il débitait ses sornettes , comme il roulait ses yeux d'une façon ridicule. Us sont vraiment très-beaux ses yeux, et sa bouche, et son front, et ses cheveux! Il ne se doute pas que j'aie remarqué ses mains , qui, en vérité, sont fort blanches, tandis qu'il les levait au ciel comme un fou, en arpentant le rivage. Allons, ne va-t-il pas
n'empêcher de dormir ! Pourquoi la figure de ce jeune homme 8*e8t-elle ainsi gravée dans mon esprit? Je ne veux plus le voir 1 É|'écria-t-elle, en ramenant le drap sur sa tète avec un air de courroux enfantin. Puis elle se mit à rire tout bas du costume de ^on fiancé , et réfléchit long-temps i ce qu'en diraient ses compagnes. Tout-àcoup son front se crispa douloureusement, une pensée aifreuse venait de se glisser dans son âme, elle frissonna de la tète aux pieds. — S'il allait trouver une autre plus jolie que moi. Les hommes sont si bètes! Décidément) il fait trop chaud, et je ne dormirai pas de cette nuit.
Alors elle s'assit au milieu de son lit, et continua jusqu'au matin son monologue» dont nous ferons grâce au lecteur. A peine le premier rayon du jour, filtrant à travers les branches entrelacées des jasmins, vint trembler au milieu de la chambre, Nisida s'habilla i la hât^, et fflla coipme d'habitude présenter son fronf au baiser paternel. Le vieillard remarqua tout de suite l'abatteffient et 1^ fatigqe q^e Hnsomnie avaient produits sur la ^gufe de sa Çlje, et écartant avec un empressement alarmé ses be^iux cheveux noir^ qqi lui couvraient k0 jofies:
— Qu'as-t^, ma fille ï lui dit-il, tu n'as pas bien dormi?
— - Je n'ai pas dormi du tout , répondit Nisida , en ^uriant pour rassurer son père ; je me porte à merveille; q^f^s ï^ ^^ o^^eu i \^ (aire.
— Pffrle vite, ma fille, j? mqurs 4'impatience.
— Peut-être ai-je coipn^s unç faute ; mais je vçox
NISIDA
que fq me promettes d'ayanee de ne pas me gronder.
— Tu sais trop biep que je te gâte, dit le vieillard en la caressant ; je pe commencerai pas aujourd'hui à être s^yère.
— Up jeui^e homme qui n'est pas de cette tle , et 4oDt je ne sais pas le nom , m'a adressé la parole hier au soir» au minnent où je prenais l'air à ma croisée.
— ]^t qu'avait-il de si pressé à te dire, ma chère Ni» SMlaS
— Il m'a priée de te parler en sa faveur.
— Je t*écoute. Que puis-je faire pour lui?
— M'ordonner de F épouser.
— Et m'obéirais-tu volontiers î
— Je crois que oui , mon père , dit la jeune fille ayec caudeur. Au reste , tu en jugeras toi-même di^ns td suge^se ; car j'ai voulu t en parler avant de le conn^Ure» pour ne pas prolonger un entretien que tu aurais pu réprouver. Mais il y a un obstacle.
— Tu sais que je n*en connais pas lorsqu'il s'agit de rendre ma Çlle heureuse.
— Il est pauvre, mon père.
— {Ih biep , c'est une raison de plus pour que je l'aime. I) y a ici du travail pour tout le monde, et ma table peut bien offrir une place à un troisième fils. Il est jeune, il a des bras ; il a sans doute un état?
— I) est poète.
— N'importe ; dis^lui qu'il vienne me parler, et, s'il e9t un honnête garçon , je te promets , ma fille , que je ferai tout au monde pour hftter ton bonheur.
GRIMES CÉLÈBRES
Nisida embrassa son père a?ec effusion et ne se posséda pas de joie toute la journée, attendant le soir ayec impatience pour donner au jeune homme une si magnifique nouvelle. Eligi de Brancaleone fut médiocrement flatté, comme tous pouvez le croire, de la magnanimité du pécheur à son égard ; mais, en séducteur consommé, il en parut enchanté. N'oubliant pas son rôle d'étudiant fanatique et de poète délabré , il tomba sur ses genoux, et déclama une fervente action de grftces à Tastre de Yénus. S'adressant ensuite à la jeune fille, il ajouta d'une voix plus calme qu'il allait écrire sur-le-champ à son propre père, qui, au bout d'une semaine, viendrait faire sa demande formelle. Jusque là , il demanda en grâce de ne pas se présenter à Salomon ni à qui que ce fût dans Ttle , prétextant d'une certaine honte qu'il éprouvait à cause de ses vieux habits , et assurant sa fiancée que son père lui apporterait un habillement complet pour le jour de ses noces.
Tandis que la malheureuse marchait au bord de Tabtme avec une si effrayante sécurité, Trespolo, se conformant aux volontés de son maître, s'était installé dans rtle sur le pied d'un pèlerin de Jérusalem. Jouant son rôle à merveille, et saupoudrant ses discours de phrases bibliques, en sa qualité d'ancien sacristain, il distribuait force amulettes, et du bois de la vraie croix , et du lait de la sainte Vierge, et tous les intarissables trésors dont se nourrit journellement l'avide dévotion des bonnes gens. Ses reliques étaient d'autant plus authentiques qu'il ne les vendait guère, et, supportant saintement sa
NISIDA
pauvreté, remerciait ies fidèles, et refusait leurs anmAnes. Seulement, par égard à la rertu éprouvée de Salomon, il avait consenti à partager le pain du pécheur, et il allait prendre chez lui ses repas avec une régularité de cénobite. Son abstinence étonnait tout le monde; une croate trempée dans Teau, quelques noix ou quelques figues, suffisaient au samt homme pour le faire vivre» c'est-à-dire pour l'empècher de mourir. Au reste, il amusait Nisida avec ses récits de voyages et ses prédictions mystérieuses. Malheureusement, il ne se présentait que vers le soir ; car il passait le reste de la journée en macérations et en prières ; c'est-à-dire à se consoler en secret de la frugalité qu'il était obligé d'afficher en publicy à se griser comme un Turc, et à ronfler comme un burOe.
Le matin du septième jour, depuis la promesse que le prince avait faite à la fille du pécheur, Brancaleone entra dans la chambre de son valet> et le secouant rudement, lui cria à F oreille :
— - Debout, odieuse marmotte.
Trespolo, réveillé en sursaut, se frottait les yeux avec épouvante. Les morts paisiblement couchés au fond de leur cercueil, ne seront pas si contrariés au dernier jour, lorsque la trompette du jugement viendra les arracher à leur sommeil. Néanmoins, la peur ayant dissipé immédiatement le brouillard fuligineux qui était répandu sur son visage, il se leva sur son séant, et demanda d'un air égaré:
— Qu'y a-t-il, excellence?
— lô — GRIMES G&LËPRES.
— n y a que je te ferai pn peu éçorcher yif 8Î tu fle perds pas cette exécrable bat>itude de dormir vingt heures par jour.
— Je ne dormais pas , mon prince, s'écria le domestique ayec effronterie en sautant à bas du lit ; je méditais*. •
— Ecoute-moi, dit le prince d'un ton sévère. Tu as été, je crois, employé dai^s une pharmacie?
-— Oui , monseigneur, et je Tai quittée parce que mon patron avait la barbarie insigne de me faire piler des drogues, ce qai nne fatiguait horriblement les bras.
— Yoici une fiole qui contient une solution d'opium*
— Miséricorde ! s'écria le Trespolo en fombant à genoux.
— Lève-toi, imbécile, et fais bien attention à ce que je vais te dire. Ctette petite sotte de Nisida s'obstine k prétendre que je parle è sou P^re. Je lui ai fi|it croire que je partais ce soir pouf chercher mes papiers. Il n'y a pas de temps à perdre. Tu es très-connu chez le pécheur. Tu verseras cette liqueur dans leur vin ; ta vie me garantira que tu ne dépasseras pas la dose suffisante pour produire un profond somu\eiI. Tu auras soin de me préparer pour cette nuit une bonne échelle ; après quoi, tu iras m 'attendre dans ma barque , où tu trouveras Numa et Bonaroux. Ils ont nies ordres. Je n'aurai pas besoin de toi pour l'escalade ; j'ai mon poignard de Campo-BasHO.
— Mais, monseigneur, bégaya Trespolo atterré.
— Pas de difficultés, s'écria le prince en frappapt du pied avec emportement, ou, par la mort d^ mon père, je
NISIDA
te guérirai une bonne fois de tous tes scrupules. — Et il tourna sur ses talons de Pair d'un homme convaincu qu'on se gardera bien de désobéir à ses ordres.
L'infortuné ïrespolo remplit ponctuellement les injonctions de son maître. Pour lui, la peur passait avant tout. Ce soir-là, le souper du pécheur fut d'une tristesse désespérante, et le faux pèlerin essaya en vain de le ranimer par sa gaieté factice. Nisida était préoccupée du départ de son fiancé, et Salomon, partageant à son insu le chagrin de sa fille, avait à peine avalé quelques gouttes de vin, pour pe pas résister aux prières réitérées de son Jiôte. Gabriel était parti le matin pour Sorrente en coippsignie de Bastiauo, et ne devait revenir que dans deux ou trois jours ; cet|e absence augmentait encore la mélancolie du vieill(ir4. Pès que 'J'respolo se fut retiré, le pêcheur sucço^iba à sa fatigue. INisida, les bras penla tète alourdie, le cœur serré d'un triste pressentiment, eut à peine \^ force de monter dan^ sa chambre, et, après avoir ranimé machinalement la lampe, tomba sur son lit pâle et raide comme uf^e morte.
L'orage éclatait avec violence ; un de ces terribles orages qu'on ne Yoit que dans le midi , lorsque les nuages amoncelés» se crevant subitement, versent des torrens de pluie et de grêle, et font craindre un nouveau déluge. Le jroulemept du topnerre s'approchait de plus en plus, et imitait le omit de |a canonnade. Ce golfe , naguère si calme et si uni, qqe Tile pouvait s'y mirer comme dans une glace, j'était rembruni toqt-à-coup; les vagues bondissantes et furieuses se heurtaient comme
des cavales échevelées ; Ttle tremblait ébranlée par de terribles secousses.
' I^s pêcheurs les plus intrépides avaient tiré leurs bateaux à sec , et , renfermés dans leurs cabanes , rassuraient (le leur mieux leurs femmes et leurs enfans effrayés.
Au milieu de la profonde obscurité qui régnait sur la mer, on voyait scintiller nette et limpide la lampe de Nisida qui brûlait devant la Madone.
Deux barques sans gouvernail , sans voiles , sans aviron s, ballottées par les flots, battues par la rafale, tournoyaient au-dessus de Tabime ; deux hommes étaient debout dans ces deux barques , les muscles raidis , les poitrines nues , les cheveux au vent. Ils se tenaient par la main pour ne pas faire écarter leurs bateaux, regardant la mer avec hauteur, et bravant la tempête.
— Encore une fois, je t'en prie, s'écria un de ces hommes, laisse-moi, Gabriel ; je te promets qu'avec mes deux rames brisées et un peu de persévérance, je gagnerai la Torre avant le jour.
— Tu es fou, Bastiano; depuis ce matin, nous n'avons pu approcher de Yico , et nous avons été obligés de courir les bordées ; ton adresse et ta vigueur n*ont rien pu contre cet effroyable ouragan, qui nous a refoulés jusqu'ici.
— C'est la première fois que tu refuses de m'accompagner, remarqua le jeune homme.
— Eh bien! oui, mon cher Bastiano ; je ne sais, mais, cette nuit, je me sens poussé vers Ttle par une force irrésistible. Les vents se sont déchaînés pour m'y ramc-
NISIDA
ner malgré moi» et je te Tavouerai, dassé-je passer pour foa à tes yeax » il me semble voir un ordre du ciel dans un événement si simple et si ordinaire. Vois-tu cette lampe qui brille là-bas ?
— Je la connais, répondit Bastiano en étoufiEant un soupir.
— Elle a été allumée devant la Vierge le jour où ma sœur est née , et pendant dix-huit ans elle n*a cessé de brûler nuit et jour. C'était le vœu de ma mère. Tu ne sais pas, mon cher Bastiano , tu ne peux pas savoir combien de pensées déchirantes ce vœu me rappelle. Ma pauvre mère me fit Tenir à son lit de mort, et me raconta une affireuse histoire ^ un mystère horrible qui pèse sur mon Ame comme un manteau de plomb, et dont je ne puis me soulager en le confiant à un ami. Quand son pénible récit fut achevé, elle demanda à voir et à embrasser ma sœur, qui venait de naître; puis, de sa main tremblante et déjà glacée par l'agonie, voulut elle-même allumer la lampe, a Rappelle- toi, ce furent ses der-
"^ nières paroles, rappelle-toi, Gabriel, que ta sœur est vouée à la Madone. Tant que cette lumière brillera devant la sainte effigie de la Vierge , ta sœur ne courra aucun danger. s> Tu peux comprendre maintenant pourquoi la nuit , quand nous traversons le golfe , j'ai toujours les yeux fixés sur cette lampe. J'ai une croyance que rien ne saurait ébranler, c'est que le jour où cette lumière s'éteindra , l'&me de ma sœur se sera envolée vers le ciel.
— Eh bien ! s'écria Bastiano d'un ton brusque qui
trahissait Témotion de son cœur, si tu préfères féstet, j'irai tout seul.
— Adieu , dit Gabriel en lâchant la main de son camarade sans détourner les yeux de la croisée vers laquelle il se sentait attiré par une fascination qu'il ne savait pas s'expliquer. Bastiano disparut, et le frère deNisida, aidé par les flots, s'approchait de plhs en plhs dû rivage, lorsque, tout-à-coup, il poussa un cri terrible qui doinina lé bruit de la tempête.
L'étoile venait de s'éteindre; on atait soufflé la lampe.
— Ma sœur est morte! s'écria Gabriel, et s' élançant à la mer, il fendit les ondes avec la rapidité de la foudre.
L'orage avait redoublé d'intensité ; de longues ti'aînées . d'éclairs, déchirant le flanc des nuages, inoudaient les objets de leur clarté fauve et intermittente. Lé pêcheur aperçut une échelle appuyée à la façade de sft maison, la saisit d'une main convulsive, et en trois bonds se précipita dans la chambre. Le prince avait senti une singulière émotion en pénétrant dans cette chaste et silencieuse retraite. Le regard calme et doux de la Tierge, qui semblait protéger le repos de la jeune fille endormie, ce parfum d'innocence qui se répandait tout autour de la couche virginale, cette lampe veillant au milieu des ténèbres comme une âme en prière, avaient saisi le séducteut d'un trouble inconnu. Irrité de ce qu'il appelait une lâcheté absurde, il avait éteint la lumière importune, et s'avançait vers le lit en s'adressant de muets reproches^ lorsque
NismA.
Gabriel fondit sar lai a?ec le grincemenl féroce d*unt tigre blessé.
Brancaleone, d un geste hardi et rapide qui prouvait une btatoûre et une adresse peu communes, se débattant sous Tétreinte de son robuste adversaire, tira de sa main droite tan long poignard à lame fine et barbelée. Gabriel sourit ttTec dédain, lui arracha Tarme, et tout en se baissant pour M briser sur son genou, d'un coup de tète Turieux il fit trébucher le prince, et Tenvoya rouler à trois pas sur le telreau; pui^, se penchant sur sa pauvre sœur et la contemplant d'un regard avide à la lueur fugitive d'un éclair :
— Mdrte! irépéta-t-il en se tordant les bras de désespoir, morte i
Dans Taffireux paroxysme qui lui serrait le gosier, il ne savait pas trouver d'autres mots pour assouvir sa rage ou épancher sa douleur. Ses cheveux, que Torage avait collés sur ses joues, se dressèrent sur sa tète, il eut froid dans la moelle de ses os, et sentit retomber ses larmes sur Mil cœur. Ce fut un moment terrible; il oublia que Tasiassih vivait etlcore.
Cependant le prince, que son admirable sang-froid ne (Quittait pas une seconde, s'était relevé tout meurtri et teignant. PAIe et tremblant de colère, il cherchait de tous cdtés une arme pour se venger. Gabriel revint vers Id plus sombre et plus sinistre que jamais, et lui serrant le cou d'une main de fer, le traîna dans la chambre où dbhttait le iieillard.
— Mob père! mon père! mon père! s'écria-t-il d'une voix déchirante, voici le lAche qui vient d'assassiner Nisida.
Le vieillard, qui n'avait bu que quelques gouttes de la potion soporifique, fut réveillé par ce cri, qui lui re* tentit dans Fâme ; il se leva comme poussé par un ressort, jeta les couvertures, et avec cette promptitude d'action que Dieu a départie aux mères dans les momens de danger, il monta à la chambre de sa fille, trouva de la lumière, s'agenouilla sur les bords du lit, et se mit à interroger le pouls de son enfant et à épier sa respiration avec une anxiété mortelle.
Tout cela s'était passé en moins de temps que nous n'en avons mis h le raconter. Brancaleone, par un effort inouï, s'était dégagé des mains du pécheur, et reprenant tout-à-coup sa fierté de prince ^ il dit d'une voix fortement accentuée :
— Vous ne me tuerez pas sans m'écouter.
Gabriel voulut l'accabler d'injures sanglantes, mais ne pouvant pas articuler un seul mot, il fondit en larmes.
— Votre sœur n'est pas morte, dit le prince avec une froide dignité, elle n'est qu'endormie. Vous pouvez vous en assurer vous-même, et pendant ce temps je m'engage sur l'honneur à ne pas m'éloigner d'un seul pas.
Ces paroles furent prononcées avec un tel accent de vérité, que le pécheur en fut frappé. Une lueur d'espoir inattendu illumina soudain ses pensées ; il jeta sur l'étranger un regard de haine et de méfiance, et murmura d une voix sourde :
— Ne te flatte pas, du moins, de pouvoir m'échapper. Puis il monta chez sa sœur, et s'approchant du vieillard, il lui demanda en tremblant :
NISIDA
— Eh bien ! mon père?
Saloroon le repoussa doucement de la main avec la sollicitude d'une mère qui écarterait du berceau de son enfant le bourdonnement d'un insecte, et lui faisant signe de se taire, il ajouta à voix basse :
— Elle n'est ni morte ni empoisonnée. On lui aura fait boire quelque philtre dans un dessein sinistre. Sa respiration est régulière, et elle ne peut pas tarder à revenir de sa léthargie.
Gabriel , rassuré sur la vie de Nisida , descendit silencieusement au rez-de-chaussée , où il avait laissé le séducteur. Son attitude était sombre et grave ; il ne ve<-' nait pas cette fois déchirer de ses ongles le meurtrier de sa sœur, mais éclaircir un mystère de trahison et d'infamie, et venger son honneur, auquel on avait lâchement attenté. Il ouvrit à deux battans la porte d'entrée, qui donnait le jour à la pièce où il avait l'habitude de coucher avec son père les rares nuits qu'il passait à la maison. La pluie venait de cesser, un rayon de lune perçant les nuages pénétra tout-à-coup dans la chambre. Le pêcheur rajusta ses vètemens trempés, secoua ses cheveux, s'avança vers l'étranger, qui l'attendait de pied ferme, et après l'avoir fièrement regardé :
— Maintenant, lui dit-il, vous allez m'expliquer votre présence chez nous.
— J'avoue , dit le prince d'un ton dégagé et avec le plus insolent aplomb, que les apparences sont contre moi. C'est la destinée des amoureux d'être traités comme des voleurs. Mais, quoique je n'aie pas l'avantage d'être
connu de yous» je suis le fiancé de la belle Nisida, avec Tagrément de votre père, bien entendu. Or, comme j'ai le malheur de posséder des parens très^lurs, ils ont eu la cruauté de me refuser leur consentement. L*amour m*a égaré, et j'allais me rendre coupable d'une Faute pour laquelle des jeunes gens comme tous doivent être indulgens. Au 8ur4>lus» ce n'a été qu'une simple tenta tiré d'enlèvement» avec les meilleures intentions du monde» je vous jure, et me voilà prêt à tout réparer, s'il vous convient de me tendre la main et de m'appeler votre frère .
— Il me convient de t'appeler lâche et traître» répon^ dit Gabriel» dont les joues s'étaient enflammées en entendant parler de sa sœur avec une si impudente légè* reté. Si c'est ainsi qu'on Venge les affronts dans les villes» nous autres pécheurs, nous avons un autre système* Ah ! tu t*es flatté de porter dans notre maison la désolation et la honte» de payer d'infâmes sjcaires qui sont venus par* tager le pain d'un vieillard pour empoisonner sa fille, de te glisser la nuit comme un brigand» armé d'un poignard» dans la chambre de ma sœur» et en être quitte pour épouser la plus belle femme du royaume !
Le prince fit un mouvement.
— Ecoute, reprit Gabriel» je pourrais te briser comme j'ai brisé ton poignard tout-à-l'heure ; mais j'ai pitié de toi. Je m'aperçois que tu ne sais rien faire avec les mains» ni te défendre» ni travailler. Va, je commence à tout comprendre : tu t'es vanté, mon maître, tu as usurpé ta pauvreté ; tu t'es paré de ces vient habits, mais tu n'en es pas digne.
NISIDA
Il laissa tomber sar le prince un regard écrasant de mépris, puis, s'approcliant d'une armoire cachée dans le mur» il en tira un fusil et une hache.
— Voilà, dit-il, tout ce qu'il y a d'armes dans la maison; choisis.
Un éclair de bonheur brilla sur le front du prince, qui avait jusque alors dévoré sa colère; il s'empara avidement du fusil ^ recula de trois pas, et se redressant de toute sa hauteur :
— Tu aurais mieux fait, dit-il, de me prêter tout d'abord cette arme; car tu m'aurais épargné Tennui d'assister à tes sottes divagations et à tes convulsions frénétiques. Merci , jeune homme ; un de mes laquais te rapportera ton fusil. Adieu; voilà pour ta peine.
Et il lui jeta sa bourse, qui vitit tomber lourdement aux pieds du pécheur.
— Je vous ai prêté ce fusil pour vous battre avec moi, s'écria Gabriel, que Tétonnement rendait immobile.
--— Range-toi , mon garçon , tu es fou , dit le prince en faisant un pas vers la porte.
— Ainsi , vous refusez de vous défendre ? demanda Gabriel d'un tou résolu.
— Je t'ai déjà dit que je ne puis me battre avec toi.
— Et pourquoi?
— Parce que Dieu Ta voulu ainsi; parce que toi, tu es né pour ramper, et moi pour te fouler aux pieds; parce que tout le sang que je pourrais verser dans cette tie ne rachèterait pas une goutte de mon sang ; parce que mille vies de misérables comme toi ne valent pas
— 'iO — CfelMES CÉLÈBRES.
ane heure de la mienne , parce que tu te mettras à genoux devant mon nom , que je vais prononcer ; enfin , parce que toi, tu n'es qu'un pauvre pécheur, et moi, je m'appelle le prince de Brancaleone.
A ce nom redoutable, que le jeune seigneur lui jeta à la tète comme pour le foudroyer, le pécheur bondit comme un lion. Il respira largement, comme s'il eût soulevé un poids énorme qui depuis long-temps lui oppressait le cœur.
— Ah! s*écria-t-il, tu viens de te livrer, monseigneur. Entre le pauvre pécheur et le prince tout-puissant il y a une dette de sang. Tu payeras pour toi et pour ton père. Nous allons régler nos comptes, excellence, ajouta-t-il en élevant sa hache sur la tête du prince, qui le couchait en joue. Oh! vous vous êtes trop hâté de choisir, le fusil n'est pas chargé.
Le prince devint pâle.
— Il existe entre nos deux familles , continua Gabriel , un mystère horrible que ma mère m'a confié sur le bord du tombeau, que mon père lui-même ignore, et que nul homme au monde ne doit entendre. Toi, c'est différent, tu vas mourir.
Il Tentratna dans la cour.
— Sais-tu pourquoi ma sœur, que tu voulais déshonorer, a été vouée à la Madone? Parce que ton père a voulu, comme toi, déshonorer ma mère. Il y a dans ta maison maudite une tradition d'infamie. Tu ne sais pas ce que ma pauvre mère a souflFert de tortures lentes et terribles, qui l'ont brisée, qui l'ont fait mourir bien
NISIDA
jeoDe , et que cette Ame augélique n'a osé confier qu'à son fils à l'heure suprême, et cela pour m'engager à veiller sur ma sœur.
Le pécheur essuya une larme brûlante.
— Un jour^ nous n'étions pas nés encore, une belle dame richement parée aborda à Tile dans mne barque magnifique; elle demanda è voir ma mère, qui était jeune et belle comme Test aujourd'hui ma Nisida. Elle ne pouvait se lasser de l'admirer; elle accusa Taveugle destinée d'avoir enfoui ce beau diamant au sein d'une tie obscure ; elle combla ma mère d'éloges, de caresses et de présens, et après de longs détours, elle finit par la demander à ses parens pour en faire sa demoiselle de compagnie. Les pauvres gens, entrevoyant dans la protection d'une si grande dame un brillant avenir pour leur fille, eurent la faiblesse de céder. Cette dame était ta mère ; et sais« tu pourquoi elle venait chercher ainsi cette pauvre jeune fille innocente? Parce que ta mère avait un amant, et parce qu'elle voulait, par ce moyen infâme, s'assurer l'indulgence du prince.
— Tais-toi, misérable.
— Oh ! vous m'écouterez jusqu'au bout, excellence. Les premiers jours, ma pauvre mère se vit entourée des soins les plus tendres ; la princesse ne pouvait s'en séparer un instant ; les mots les plus flatteurs , les plus beaux habits, les plus riches parures étaient pour elle ; les domestiques la respectaient comme si elle eût été la fille de leurs maîtres. Lorsque ses parens allèrent la voir pour s'informer si elle n'avait pas quelque regret de les
avoir quittés, ils la trouvèrent si belle et si heureuse, qu'ils bénirent la princesse comme un bon ange que Dieu leur avait envoyé. Le prince prit alors ma mère dans une singulière affection; peu à peu ses manières devinrent plus familières et plus caressantes. Enfin la princesse s'absenta pour quelques jours, regrettant de ne pas pouvoir amener avec elle sa chère enfant, comme elle Tap*pelait. Alors la brutalité du prince ne connut plus de bornes; il ne déguisa plus ses honteux projets de se*' duction ; il étala devant la pauvre fille des colliers de perles et des écrins de diamans ; il passa de la passion la plus ardente à la plus sombre colère, des plus humbles prières aux plus horribles menaces. On enferma la mal* heureuse enfant dans un caveau ou il pénétrait à peine un faible rayon de jour, et tous les matins un affreux geôlier venait lui jeter un morceau de pain noir, et lui répétait en jurant qu'il ne tenait qu'à elle de changer cette position en devenant la mat tresse du prince. Ce supplice dura deux ans. La princesse était partie pour un long voyage à l'étranger, et les pauvres parens de ma mère croyaient que leur fille était toujours heureuse auprès de sa protectrice. Â son retour, ayant sans doute de nouvelles fautes à se faire pardonner, elle reprocha au prince sa maladresse, elle fit sortir ma mère de son cachot, affecta la plus vive indignation pour ces horribles traitemcns, qu'elle montrait ignorer, essuya ses larmes, .et par un raffinement de perfidie abominable, reçut les remerciemens de la victime qu'elle allait immoler.
Un soir, — j'ai fini, monseigneur, — la princesse
— as —
NISIDA
voulut souper tète à tète avec ta demoiselle de compagnie : les fruits les plus rareSi les mets les plus eiquis, les vins les plus délicats, furent servis à ma pauvre mère» dont les longues privations avaient altéré la santé et affaibli la raison ; elle s'abandonna à une gaieté maladive. On lui versa des philtres diaboliques ; c'est encore une tradition dans votre famille. Ma mère se sentait exaltée, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, ses joues étaient en feu. Alors le prince entra,... Oh! vous allez voir, excellence,
que Dieu protège les pauvres Ma mère se réfugia
comme une colombe effarée dans le sein de la princesse, qui la repoussait en riant. La pauvre fille éperdue, tremblante, toute en pleurs, se mit à genoux au milieu de cette chambre infâme. C'était le jour de sainte Anne : tout-à-coup la maison s'ébranle, les murs se fendent» des cris de détresse retentissent dans la rue. Ma mère est sauvée. Ce fut ce tremblement de terre qui a détruit la moitié de Naples. Vous le savex bien, monseigneur, puis-» que votre ancien palais n'est plus habitable.
— Où veux*tu en venir? s'écria Brancaleone dans la plus terrible agitation.
— Oh! je veux tout simplement vous persuader qu'il faut que vous vous battiei avec moi, répondit froidement le pécheur en lui tendant une cartouche ; et maintenant, ajoata-t-il d'un ton exalté, faites votre prière, monseigneur; car, je vous en préviens, vous mourrex de ma main; il fout que justice soit faite 1
Le prince examina attentivement la poudre et les balles, s'assura que son fusil était dans un état parfait.
le chargea, et, pressé d'en finir, ajusta le pécheur; mais, soit le trouble qu'il venait d'éprouver pendant le terrible récit de son adversaire, soit que Therbe fût mouillée par Torage, au moment d'avancer* le pied gauche pour assurer son coup, il glissa, perdit l'équilibre et tomba sur le genou. Le coup partit en Tair.
. — Ceci ne compte pas, monseigneur, s'écria aussitôt Gabriel en lui tendant une seconde cartouche.
Au bruit de l'explosion, Salomon avait paru à la croisée, et comprenant de quoi il s'agissait, il avait levé les mains au ciel pour adresser à Dieu une muette et fervente prière. Eligi proféra un horrible blasphème et rechargea son arme à la hAte; mais, frappé par l'assurance de ce jeune homme qui se tenait iminobile et debout devant lui, de ce vieillard calme et impassible qui semblait conjurer Dieu , au nom de son autorité paternelle , de se prononcer pour l'innocent, déconcerté par sa chute, le genou tremblant, le bras démis, il sentit courir dans ses veines le-froid de la mort. Néanmoins, cherchant à maîtriser son émotion, il visa une seconde fois ; la balle siffla à Toreille du p&cheur et alla s'enfoncer dans le tronc d'un peuplier.
Le prince, avec l'énergie du désespoir, saisit le canon de son arme à deux mains, mais Gabriel s'avançait terrible avec sa hache, et du premier coup il emporta la crosse. Cependant il hésitait encore à tuer un homme sans défense, lorsque deux serviteurs armés parurent à l'extrémité du chemin. Gabriel ne les vit pas venir; mais au moment où les deux traîtres allaient le prendre aux épaules, Sa-
NISÏDA.
loroon poussa nn cri, et s'élança au secours de sod fils.
— A moi, Numaî à moi, Bonaroux! à mort les brigands, ils veulent m'assassiner !
— Tu en as menti; prince de Brancaleone, s'écria Gabriel , et d*un coup de hache il lui fendit le crâne.
Les deux bravi qui arrivaient pour défendre leur mattre, le voyant tomber, prirent la 'fuite; Salomon et son fils montèrent dans la chafnbre de Nisida. La jeune fille venait de secouer son lourd sommeil , une légère sueur perlait sur son front, et elle ouvrit lentement les yeux au jour naissant.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi, mon père? dit-elle avec un reste d^égarement, en passant la main sur son front.
Le vieillard Tembrassa avec tendresse.
— Tu viens de passer un grand danger, ma pauvre Nisida, lui dit-il, lève-toi et remercions la Madone. Puis tous les trois prosternés devant la sainte effigie de la Vierge, commencèrent à réciter les litanies.
Mais à rinstant même un bruit d'armes retentit dans la cour, la maison fut cernée de soldats, et un lieutenant de gendarmerie saisissant Gabriel lui dit à haute voix :
— Au nom de la loi, je vous arrête, pour le meurtre que vous venez de commettre sur la personne de son excellence illustrissime monseigneur leprince de Brancaleone.
Nisida, frappée par ces mots, demeura pâle et immobile comme une de ces statues de marbre agenouillées
sur les tombeaui ; Gabriel se préparait déjà k une résistance insensée, lorsqu'il fut arrêté par un geste de son père.
— Signor tenenley dit le vieillard en s^adressant à Tofficier, mon fils a tué le prince en légitime défense ; car ce dernier a escaladé notre maison et a pénétré chez nous la nuit à main armée. Les preuves sont devant vos yeux. Voilà une échelle dressée contre la croisée, et voici, ajouta-t-il eu ramassant deux morceaux de lame brisée, un poignard aux armes de Brancaleone. Au reste, nous ne refusons pas de vous suivre.
Les dernières paroles du pécheur furent couvertes par les cris à ba$ les sbires 1 à bas les gendarmes I qui étaient répétés de tous les c6tés. L'tle entière était en armes, et les pécheurs se seraient laissé hacher jusqu'au dernier avant de permettre qu'on touchât à un seul cheveu de Salomon ou de Tun de ses fils.
Mais le vieillard parut sur le seuil de sa porte, et» tendant le bras, d'un geste calme et grave qui fit tomber la colère du peuple:
— Merci I mes enfans, dit-il, il faut respecter la loi. Je saurai défendre tout seul devant les jugea Tinnocence de mon fils.
Trois mois se sont à peine écoulés depuis le jour où nous avons vu pour la première fois le vieux pécheur de Nisida assis devant la porte de sa maison, rayonnant de tout le bonheur qu'il avait su créer autour de lui, trônant comme un roi sur son banc de pierre et bénissant ses deux enfans, les plus beaux de Tlle. Maintenant tout est
NISIDA
changé dans l'existence de cet homme naguère 81 heureux et 81 envié. La riante maisonnette qui se penchait sur le golfe, comme un cygne au bord d'un vivier transparent, est triste et désolée ; la petite cour bordée de lilas et d'aubépines, oà des groupes joyeux venaient s'asseoir i la chute du jour, est silencieuse et déserte. Aucun bruit humain n*ose troubler le deuil de cette morne solitude. Seulement, vers le soir, le flot de U mer apitoyé sur de si grands malheurs vient murmurer sur la grève des notes plaintives.
Gabriel a été condamné. La nouvelle de la mort du noble prince de Brancaleonç, si jeune, si beau, si universellement adoré, mit en émoi non seulement l'aristocratie napolitaine , mais toutes les classes en furent profondément indignées. Il fut pleuré par tout le monde; et un cri de veugeance unanime s*éleva contre le meurtrier. La justice informa avec une effirayanta promptitode.
Au reste, les magistrats appelés par leur office i juger cette déplorable aflCiire firent preuve d*une intégrité irréprochable. Aucune considération étrangère à leur devoir, aucun égard dû i une famille si noble et si puissante, ne put ébranler la conviction de leur conscience. L'histoire a gardé le souvenir de ce mémorable procès, et elle n'a aucun reproche à faire aux hommes qui ne s'adresse en même temps à l'imperfection des lois humaines. L'apparence, ce fatal démenti que le génie du mal donne si souvent ici-bas à la vérité, accabla le pauvre pêcheur des preuves les plus évidentes.
^28 — CIUMES CÉLÈBRES.
TrespolOy chei qui la peur avait dissipiS tous les scrupules, interrogé le premier en sa qualité de confident du jeune prince, déclara avec une froide impudence que son illustre mettre ayant montré le désir de se dérober pour quelques jours aux importunités d'une jeune dame dont la passion commençait à le fatiguer, il Tavait suivi dans rtle avec trois ou quatre de ses plus fidèles domestiques, et qu'il avait adopté lui-même le déguisement de pèlerin , ne voulant pas trahir Tincognito de son excellence aux yeux des pécheurs, qui n'auraient pas manqué d'obséder de leurs sollicitations un si puissant personnage. Deux gardes champêtres qui s'étaient trouvés par hasard sur le versant de la colline au moment du crime, confirmèrent par leur témoignage la longue déposition du valet ; cachés par un taillis, ils avaient vu Gabriel fondre sur le prince, et avaient distinctement entendu les dernières paroles du mourant, criant au meurtre. Tous les témoins, ceux-là mêmes qui avaient été assignés à la requête de Taccusé, aggravaient sa position par leurs déclarations qu'ils s'efforçaient de rendre favorables. Aussi Tinstruction , avec sa perspicacité ha]:)ituelle et son infaillible certitude , avait-elle établi que le prince Eligi de Brancaleone, dégoûté momentanément du séjour de la ville, s'était réfugié dans la petite île de Nisida pour s'y livrer paisiblement au plaisir de la pêche , qui avait été de tout temps son goût prédominant ( preuve était annexée au dossier que le prince avait assisté constamment tous les deux ans à la pêche du thon dans ses domaines de Pa-
NISIDA
lerme) ; qu'une fois ainsi caché dans l'îlC) Gabriel avait pu le feconnattre, étant venu peu de jours avant accoiApagner sa sœur à la procession, et avait sans doute formé le projet de l'assassiner. Dans la journée qui précéda la nuit du crime» on avait remarqué Tabsence de Gabriel et l'agitation de son père et de sa sœur. Vers le soir, le prince avait congédié son domestique» et était sorti tout seul , suivant son habitude, pour se promener au bord de la mer. Surpris par Torage, et ne connaissant pas les détours de Ttle, il avait erré autour de la maison du pécheur* pour chercher un abri; alors Gabriel, encouragé par les ténèbres et par le bruit de la tempête, qui devait couvrir les <5ris de sa victime, après une longue hésitation, s'était décidé à consommer son crime, et ayant déchargé deux coups de feu sur le malheureux jeune homme sans pouvoir l'atteindre, il Tavait achevé à coups de hache ; enfin, au moment où, aidé par Salomon, il allait jeter le cadavre à la mer, les serviteurs du prince ayant paru , ils étaient montés à la chambre de la jeune fille, et ayant imaginé leur fable absurde, s étaient mis à genoux devant la Vierge pour donner le change à la justice. Toutes les circonstances que le pauvre Salomon invoquait en faveur de son fils se tournaient contre lui : F échelle dressée près de la croisée de Nisida appartenait au pêcheur ; le poignard que le jeune Brancaleone portait toujours sur lui pour sa défense lui avait été évidemment enlevé après sa mort, et Gabriel s'était empressé de le briser pour faire disparaître, autant qu'il était en son pouvoir, les ti^aces de son crime. On ne s'arrêta pas une seconde
âu témoignage de Bastiano, qni» pour détroire la préiné« dîtttion , affirmait qae faccasé ne s'était séparé de lai qu'an moment où l'orage a?ait éclaté dans Ttle : d'abord le jeune plongeur était connu pour être l'ami le plus défoué de Gabriel et le plus chaud prétendant de sa sœur» et ensuite, à l'heure même où il affirmait avoir été aux enrirons de Nisida, on Tarait tu aborder i la Torre. Qaant aux amours du prince pour ia pauvre paysanne» cette assertion ridicule fit haiisser les épaules aux magistrats, surtout la résistance attribuée i la jeune fille et les moyens extrêmes auxquels le prince aurait eu recours pour fléchir la vertu de Nisida. Eligi de Brancaleone était si jeune, si beau» si séduisant» et en même temps si impassible au milieu de ses succès» qu'on ne l'avait jamais soupçonné de violence que pour se débarrasser de ses maîtresses. Enfin, une preuve accablante et sans réplique renversait tous les argumens de la défense; on avait trouvé sous le lit du pêcheur une bourse» aux armes de Brancaleone» remplie d'or, que le prince avait lancée» — si pos lecteurs ne Tont pas oublié, — - comme une dernière insulte» aux pieds de Gabriel.
Le vieillard nt se découragea pas devant cet échafaudage de mensonges ; après les plaidoyers des avocats dont il avait acheté au poids de For la ruineuse éloquence, il défendit lui*méme son fils, et mit dans son discours tant de vérité» tant de passion et tant de larmes, que l'auditoire entier en fut ému, et trois juges votèrent pour l'acquittement; mats la majorité lui manqua» et le fatal arrêt fut prononcé.
NIStDA.
La nouTelle se répandit aussitôt dans la petite tie, et y causa un profond découragement. Les pftcheo^, qui, à la première irruption de la force, s* étaient lerés en masse pour défendre la cause de leur camarade, courbaient le front sans murmurer devant Tomnipotence de la chose jugée. Salomon reçut sans sourciller le coup de poignard qui lut traversait le cœur. Pas un soupir ne s* échappa de sa poitrine » pas une larme ne vint au bord de sa paupière; sa blessure ne saigna pas. Depuis le jour de Tarrestation de son fils, il avait vendu tout ce qu'il pos^ sédait au monde , jusqu'à la petite croix d'argent que lui avait léguée sa femme en mourant , jusqu'au coU lier de perles qui flattait si bien l'orgueil paternel en perdant de sa blancheur sur le cou de sa chère Nisida ; il avait cousu les pièces d'or qu'il avait retirées de la vente de ces objets, dans son bonnet de laine grossière i et s'était installé & la capitale. Il ne mangeait qu'un morceau de pain que lut jetait la pitié des pas* sans, et il dormait sur les marches des églises ou sur le seuil des magistrats.
Pour apprécier à sa juste valeur le courage héroïque de ce père infortuné, il faut embrasser d'un seul regard toute rétendue de son malheur. La mort de son enfant n'était pas le seul chagrin qui déchirait ce coeur de martyr. Accablé par l'Age et par la douleur, il entrevoyait avec un calme solennel le moment terrible où son fils le précéderait de peu de jours dans la tombe. Sa plus poignante angoisse était de songer A la honte qui couvrirait safemille. Le premier échafaud dressé dans cette tle de
mœurs si douces, d'une vertu si austère, d'une pauvreté si honorable, s'élevait pour Gabriel, et cette peine ignominieuse Hétrissait la population entière, et lui marquait au front le premier sceau d'infamie. Par une transition douloureuse, et pourtant si facile dans les destinées humaines, le pauvre père en était venu à désirer ces momens de danger qui l'avaient fait trembler autrefois, ces momens où son fils aurait pu mourir noblement. Et maintenant tout était perdu : une vie si longue de travail, d'abnégations, de bienfaits ; une réputation pi\re et sans tache qui s'étendait au-delà du golfe , dans des contrées lointaines, une admiration traditionnelle de plusieurs générations qui tenait presque du culte; tout cela n'avait servi qu'à creuser plus profondément rfid)!me où le pécheur était tombé d'un seul coup du haut de sa royale grandeur. Le prestige, cette auréole divine, sans laquelle rien n'est saint ici-bas, avait disparu. On n'osait plus défendre le malheureux , on le plaignait. Son nom sera bientôt prononcé avec horreur , et Nisida , la pauvre orpheline, ne sera pour tout le monde que la sœur d'un condamné. Bastiano lui-m^me détournait (a tète en pleurant. Aussi, quand tous les délais furent expirés, quand toutes les démarches du pauvre Salomon échouèrent, le voyant sourire étrangement comme sous l'obsession d'une idée fixe, se disait-on dans la ville que le vieillard avait perdu la raison.
Gabriel vit lever son dernier jour avec sérénité et avec calme. Il avait dormi d'un sommeil profond ; il se réveilla plein d'un bonheur inouï ; un joyeux rayon de so-
NISIDA
leil, tombant de la lucarne, vint trembler sur la paille fine et dorée de son cachot ; une brise d'automne se jouant autour de lui caressait son front d*une fraîcheur agréfi^Ie» et courait dans sa longue chevelure. Le geôlier , qui Tarait toujours traité avec humanité depuis qu'il était sous sa garde, frappé de cet air de bonheur» hésita un moment è lui annoncer la visite du curé, craignant d'arracher le pauvre prisonnier à sa rêverie. Gabriel reçut cette nouvelle avec joie; il s'entretint deux heures avec le bon prêtre, et versa de douces larmes au moment de la dernière absolution. Le curé sortit de la prison , mouillé de pleurs, et proclamant à haute voix qu'il n'avait jamais rencontré de sa vie une àme plus belle, plus pure, plus remplie de résignation et de courage.
Le pécheur était encore en proie à sa consolante émotion lorsque sa sœur entra. Depuis le jour où on Tavait relevée évanouie de la chambre où son frère venait d'être arrêté, la pauvre fille, réfugiée près d'une tante, et s'accusant de tout le mal qui était arrivé, n'avait fait que pleurer aux pieds de sa sainte patronne. Ployée sous sa douleur comme un jeune lis courbé sous l'orage , elle passait des heures entières, pâle, immobile, détachée de la terre, et ses larmes coulaient silencieusement sur ses belles mains jointes. Quand le moment fut venu d'aller embrasser son frère pour la dernière fois, Misida se leva avec le courage d'une sainte. Elle effaça la trace de ses larmes, lissa ses beaux cheveux noirs, mit sa plus belle robe blanche ; la malheureuse enfant essaya de caclipr
GRIMES CÉLÈBRES
sa doalear par une ruse angéliqae. Elle eut la force de sourire I A. la vue de sa p&leur effrayante, Gabriel sentit son coBur se serrer, un nuage passa sur ses yeut, il ?oulut courir à sa rencontre ; mais , retenu par la chaîne qui le scellait au pilier de sa prison» il. recula brusquement et trébucha. Nisida s élança Ters son frère et le retint dans ses bras. La jeune fille avait tout compris ; elle l'assura qu'elle se portait bien. Craignant de le rappeler à sa terrible situation, elle lui parlait avec volubilité de mille choses, de sa tante, de la beauté du temps, de la Madone. Puis elle s'arrêtait tout-à-coup, effrayée de ses paroles , effrayée de son silence ; elle attachait sur le front de son frère des regards br6lans , comme pour le fasciner. Peu à peu. elle s'anima; une légère teinte colora ses joues amaigries, et Gabriel, abusé par les efforts surhumains de la jeune fille, la trouva encore belle, et remercia Dieu dans son cœur d'avoir épargné cette faible créature. Nisida, comme si elle eût suivi les pensées secrètes de son frère, s'approcha de lui, lui serra la main avec un ton d'intelligence, et murmura tout bas à son oreille :
— - Par bonheur, notre père est absent depuis deui jours ; il m'a fait avertir qu'il serait retenu à la ville. Pour nous, c'est différent, nous sommes jeunes, nous avons du courage !
La pauvre fille tremblait comme une feuille.
— - Que deviendras- tu, ma pauvre Nisida? s'écria Gabriel en soupirant.
—Bah ! je prierai la Madone. Est-ce qu elle ne nous
lOBIDA.
protège pas ? — La jeune fiUe s'arrêta, frappée par le son de ses paroles, auxquelles la ciitM>iistance donnait un si cruel démenti. —Mais, en regardant son frère, elle oontinua d'un ton animé : — Certainement qu'elle nous protège. Elle m'est encore apparue en rôye cette nuit. Fille tenait dans ses bras son enfant Jésus, et me regardait a?ec une tendresse de mère. Elle Tout faire de nous des saints ; car elle nous aime, et pour être saints, Tots-' tu, Gabriel, il faut souffirir.
— Eh bien 1 va prier pour moi, ma bonne sooor; ôte-toi à Taspect de ces lieux tristes qui finiraient par ébranler ta fermeté, et peut-être la mienne. Va, nous nous reyerrons là-haut, où notre mère nous attend ; notre mère, que tu n'as pas connue, et à laquelle je parlerai souvent de toi. Adieu! ma sœur, au revoir I...
Et il Tembrassa sur le front.
La jeune fille rassembla dans son coour toute sa force pour cet instant suprême ; elle marcha d'un pas ferme ; arrivée sur le seuil, elle se retourna, et lui dit adieu de la main, s'empêchant d'éclater par une contraction nerveuse ; mais une fois dans le corridor , un sanglot s'échappa de sa poitrine, et Gabriel, qui l'entendit retentir sous la voûte, crut que son cœur allait se fendre.
Puis il se jeta à genoux, et, levant les mains vers le ciel, il s'écria :
— J'ai fini de souffirir; je n'ai plus rien qui m'attache à ta vie.. Merci, mon Dieul vous retenez mon père ailleurs, vous avez voulu épargner au pauvre vieillard une douleur qui eAt été au-dessus de ses forces.
Ce fat à l'heure de midi xp'après avoir épuisé tous les moyens possibles, jeté son or jusqu*à la dernière pièce, embrassé les genoux du dernier yalet, Salomon le pécheur s'achemina vers la prison de son fils. Son front était tellement abattu, que les gardes reculèrent saisb de pitié , et le geôlier pleura en refermant sur lui la porte du cachot.
Le vieillard resta quelques instans sans faire un pas, absorbé par la contemplation de son fils* A l'éclat fauve de sa prunelle, on eût deviné qu'un sombre projet agitait en ce moment Tàme de cet homme. Néanmoins il parut frappé de la beauté de Gabriel. Trois mois de prison avaient rendu à sa peau la blancheur que le soleil avait hàlée; ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles autour de son cou, ses yeux s'arrêtaient sur son père avec un regard humide et brillant. Jamais cette tète n'avait été plus belle qu'au moment de tomber.
— Hélas ! .mon pauvre fils, lui dit le vieillard, il n'y a plus d'espoir ; il faut mourir.
— Je le sais , répondit Gabriel d'un ton de tendre reproche, et ce n'est pas là ce qui m'afDJge davantage en ce moment. Mais toi aussi, pourquoi veux-tu me faire
du chagrin, à ton âge? J'avais espéré Que n'es-tu
resté dans la ville?
— Dans la ville, répéta le vieillard, ils sont sans pitié ; je me suis jeté aux pieds du roi , aux pieds de tout le monde ; il n'y a pas de gr&ce, pas de miséricorde pour nous.
— Eh I mon Dieu , qu'est-ce que la mort pour moi?
— 3T — NISIDA
Je la rencontre tous les jours sur la mer. — Mon plus grand tourment , mon seul tourment, c'est la douleur qu'ils te font.
— Et moi> crois-tu, mon Gabriel, que je souffre seulement de te voir mourir? Oh! c*est une séparation de quelques jours; j'irai bientôt te rejoindre. Mais une douleur plus sombre m'accable. — • Moi, je suis fort, je suis un homme.... U s'arrêta craignant d'en avoir trop dit; puis, se rapprochant de son fils, il ajouta d'une voix remplie de larmes :
— Pardonne-moi , mon Gabriel , je sois cause de ta mort. J'aurais dû tuer le prince de ma main. On ne condamne pas à mort les enfans et les vieillards dans notre pays. J'ai quatre-vingts ans passés ; j'aurais été gracié ; on me l'a bien dit quand je demandais ta grâce en pleurant ; encore mie fois , pardonne-moi , Gabriel : j'ai cru que ma fille était morte; je n'ai plus pensé à rien ; et puis je ne savais pas la loi.
— Mon père ! mon père ! répétait Gabriel attendri, que dis-tu? J'aurais donné mille fois ma vie pour racheter un jour de la tienne. Puisque tu as la force d'assister à ma dernière heure, ne crains pas ', tu ne me verras point p&lir ; ton fils sera digne de toi.
— Et il devra mourir! mourir! s'écriait Salomon en se frappant le front avec désespoir et lançant aux murs du cachot un regard de feu qui aurait voulu les percer.
— J'y suis résigné, mon père, dit^Gabriei avec douceur ; le Christ n'est-il pas monté sur sa croix?
— Oui I murmura le vieillard d'une voix sourde ; mais
— «8 — CRIMES GÉLJSBRES.
il ne laissait pas après loi une sœnr déshonorée par sa mort.
Ces paroles, qm échappèrent aa?ieax pèchenr malgré lai, jetèrent dans l'âme de Gabriel nne clarté soudaine et terrible. Pour la première fois, il entrerit tout ce que sa mort avait d*infilme ; la populace impudente se pressant autour de Téchafand, la main hideuse du bourreau le saisissant aux cbeTen, et les gouttes de son sang rejaillissant sur la robe blanche de sa soeur et la couvrant d*opprobre.
— Oh I si je pouvais avoir une arme ! s'écria Gabriel en jetant autour de lui ses yeux hagards.
— Ce n*est pas l'arme qui manque» répondit Salomon en portant la main sur le manche d'un poignard qu'il avait caché dans sa poitrhue.
— Eh bien! tue-moi, mon père, dit Gabriel à voix basse, mais avec un accent irrésistible de persuasion et de prière ; oh! oui ! je te favoue maintenant, la main du bourreau me fait pemr. Ma Nisida , ma pauvre Nisida ! je l'ai vue ; elle était ici tout-à-rheure, belle et blanche comme la Madone des douleurs ; elle souriait pour me cacher ses tortures. ËUe était heureuse, la pauvre 611e , parce qu'elle te croyait absent. Oh I qu'il me sera doux de mourir de ta main! Tu m'as donné la vie, reprendsla, mon père, puisque Dieu le veut ainsi. Et Nisida sera sauvée. Oh! n'hésite pas ; ce serait une Iftchefé à nous deux ; c^est ma sœur, c'est ta fille!
Et voyant que sa volonté puissante avait subjugué le vieillard:
NISIDA
— -A moi» dit-il, à moi, mon père t Et il offrit la Vitrine à son coup. Le pauvre père leva la main pour frapper; mais une convulsion mortelle agita tous ses membres ; il tomba dans les bras de son fils, et tous les deux fondirent en larmes.
—Pauvre père, dit Gabriel , j'aurais dû prévoir cela. Donne-moi ce poignard et détourne-toi ; je suis jeune, et mon bras ne tremble pas.
— Oh I non, reprit Salomon d'un ton solennel , non, mon fils ; car tu serais suicide 1 Que ton âme monte pure au ciel ! Dieu me donnera sa force. D'ailleurs , nous avons le temps 1 Et un dernier rayon d'espoir vint briller dans le jregard du pécheur.
Alors il sfi passa dans ce cachot une de ces scènes que la parole ne pourra jamais retracer. Le pauvre père s'assit sur la paille, à côté de son fils, et coucha doucement sa tète sur ses genoux. 11 lui souriait dans les larmes comme à un enfant malade; il promenait lentement ' sa main dans les boucles soyeuses de ses cheveux, il lui faisait mill^ demandes entremêlées de caresses. Pour le dégoûter de ce monde, il lui parlait sans cesse de l'autre. Puis, par un brusque retour, il le questionnait minutieusement sur toutes les circonstances du passé. Quelquefois il s'arrêtait avec efiroi , et comptait les battemens de son cœur qui marquaient Theure avec précipitation.
— Dis-moi tout , mon enfant ; as-tu quelque désir , as^tu quelque envie qu'on puisse satisfaire avant ta mort? Laisses-tu quelque femme aimée en secret? Tout ce qui nous reste sera pour elle.
GRIMES GÉLEBBES.
^ Je ne regrette ici-bas qiie toi et ma sœnr. Vous êtes les seules personnes que j'ai aimées depuis la mort de ma mère.
— Eh bien I console-toi, ta sœur sera sauvée.
— Oh 1 oui» je mourrai heureux.
— Pardonne»*tu à nos ennemis?
«^ De toute la force de mon cœur. Je prie Dieu qu'il fasse grâce aux témoins qui m'ont accusé. Puisset-il me pardonner mes fautes !
— Quel âge as-tu bientAt? demanda brusquement le vieillard; car sa raison commençait à s'altérer, et il avait perdu la mémoire.
— J'ai eu vingt-cinq ans à la Toussaint.
— C'est vrai ; le jour a été triste cette année : tu étais en prison.
— Vous rappelex-vous, il y a cinq ans, de ce même jour où je remportai le prix de la regatta à Venise?
— Raconte-moi cela, mon enfant.
Et il écoutait les mains dans les mains, le cou tendu, la bouche béante. Mais un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et un coup sourd fut frappé à la porte. C'était l'heure fatale. Le pauvre père Tavait oubliée.
Déjà les prêtres avaient entonné leur cantique de mort ; le bourreau était prêt ; le cortège était en marche, lorsque Salomon le pêcheur parut tout-à-coup sur le seuil de la prison , le regard enflammé, le front rayonnant de Tauréole des patriarches. Le vieillard se redressa de toute sa hauteur^ et levant d'une main le couteau enaanglanté :
NISIDA
— lie Mcri6c6 est consoœiné , dit-il d'une Toix sublime. Dieu n'a pas envoyé son ange pour arrêter la main d*Abraham • • • .
1^ foule le porta en triomphe ^
PiBA'AnGBLO FlORBNTlIfO.