‹ Crimes célèbres, Volume 7Chapitre 3 sur 6 · TU · texte numérisé non relu

TU

GRIMEE CËLËBRES.

Vers Itoîi heures iéi j)làte de Gtèh étAit coiirerte db monde : des Aillierd de tètëà roafftiillaient aux fenêtres des maisons' environnantes. On èlécutait un parricide; le crime avait éiê cdmtnis avec des circonstaqpes atroces, des raffinemehs ihouïs de barbarie. La peine y répondait, et le coupable était attaché éur la roUe. Le silence le plus complet, lin silence efrrayarit régnait parmi cette multitude avide de ces sanglantes émotions. On avait entendu déjà trois Tois le bi'uit âoilrd de Tinstrument dil supplice qui brisait les membres. Le patient laissa échapper un grand cri , qui fit frissomier de terreur tous les assistans. Un seul, qui, malgré t6u$ ses efforts, n'avait pu fendre la foule et traverser la place, restfï insensible, et, jetant iitt regard de mépris du cdté du coupable , dit en luimômè :

— Imbécile! qtli ti*a su tromper personne!

Quelques instans après, les flammes commencèrent à s^élcvcr dii bûchel- ; il se fit alors un grand mouvement dans lé peuple, et cet homme put se frayer un passage et gagner ùfie des rues qui aboutissaient sur la place.

Le ciel étôit couvert, et un jour blafard pénétrait à peine dans cette fuelle sinistre et hideuse comme son nom, et qui, il y a peu danriées encore; sillonnait comme un long serpent la fange de ce quartier. A cette heure, et à cause de Taltrait que présentait la fête de mort, elle était à peu près déserte. L'homme qui venait de quitter la place rtiàrchaît lehteriient, lisant avec attention tous les écritëaîjx piefï jus dût (lôrtes. Il s'arrêta devant le numéro 73. Sur le seuil dune boutique était assise une grosse femme

DERUES.

occupée à iricotcK Âû-dessus de la boutique oh voyait écrit en gros caractères jaunes : Veuve Masson. — Il saltla cette femme et lui dit :

— Il y a iibë cave â louer dans cette maison ? -^ Odi; boiil-geois , répondit la veuve.

— PiiiS-Je pailler ali propriétaire?

— C'est moi, avec votre permission.

— Mohtrez-moilacave. Jesuisun marchand de vin établi en province; mes affaires m'appellent souvent à Paris, et je cherche une cave où je pourrai déposer des marchandises que je suis chargé de vendre par commission.

ils descendirent ensemble. Après Tavoir bien examinée et s'être assuré qu elle n'était pas trop humide pour des vins de preniière qualité qu'il voulait y déposer, cet homme arrêta le prix, paya le premier terme d'avance, et se fit inscrire sur le livre de la veuve Masson sous le nom de Ducoudray.

Cet homme, est-il besoin de le nommer? c'était Derues.

Le soîf, lorsqu'il rentra, sa femme lui annonça qu'on avait apporté pour lui une grande malle.

— C'est bien , dit-il : le menuisier à qui je l'avais commandée est un homme de parole. Puis il soupa et embrassa ses ènfanâ. Le lendemain, qui était un dimanche, à la gbànde édification des dévotes du voisinage , il communia.

Le lundi 16, sa femme et lui recevaient madame de Lamotte et Edouard, débarquant du coche de Montereau.

CIUMES CÉLÈBRES.

— Mon mari voas a écrit» moDsiear Derues? lui demanda madame de Lamotte.

— Oui , madame , il y a deux jours , et j'ai fait préparer mon appartement pour vous recevoir.

— Comment ! est-ce que M. de Lamotte ne vous a pas prié de me retenir la* chambre que j'ai déjà occupée dans l'hAtel de France?

— Sa lettre ne m'en a rien dit , et si c*est encore votre intention , j'espère que vous en changerez. Ne me privez pas du plaisir de vous rendre l'hospitalité que vous m'avez offerte pendant si long-temps. Votre chambre est toute préparée, ainsi que celle de ce cher enfant, ajoutat-il en prenant la main d'Edouard ; et je suis bien sûr que, si vous lui demandiez son avis, il vous répondrait de ne pas chercher ailleurs que chez moi*

— Sans doute , dit le jeune homme ; et je ne comprends pas pourquoi l'on se gênerait entre amis.

Soit hasard, soit pressentiment secret, soit plutôt qu'elle prévit la possibilité de discussions d'intérêts entre eux, madame de Lamotte résista à ses instanAs. Ayant un rendez-vous d'affaires qu'il ne pouvait remettre, il chargea sa femme d'accompagner la mère et le fils à rhêtel de France, et en indiqua trois autres, les seuls dans le quartier où cette dame pût être logée convenablement, au cas où elle ne trouverait pas de chambres vacantes dans le premier.

Deux heures plus tard, madame de Lamotte revenait avec son fils rue Beaubourg, chez Derues*

La maison qu'il occupait était située vis-à-vis la rue

DERUES.

des Ménétriers , et a été abattue tout nouvellement pour le percement de la rue Rambuteau. En 1776, c* était une des plus belles maisons de la rue Beaubourg, et il fallait posséder une certaine aisance pour y demeurer, les loyers y étant à un prix assez élevé. Une large porte cintrée s'ouvrait sur une allée qui recevait le jour, à son extrémité opposée, par une petite cour au fond de laquelle était le magasin où Ton avait conduit madame de Lamotte lors de son évanouissement. A droite de Tallée se trouvait Tescalier, et, à Tentresol, Tappartement de Derues ^^ La première pièce, éclairée par une fenêtre donnant sur la cour, servait de salle a manger, et conduisait dans un salon meublé, simplement , selon l'usage des bourgeois et des commerçans de cette époque. Â droite du salon était un grand cabinet qui pouvait servir de bibliothèque ou recevoir un lit ; à gauche une porte pleine menait à la chambre à coucher de Derues et de sa femme* Cette chambre était destinée à madame de Lamotte. La femme de Derues devait partager avec elle 1* alcôve à deux lits : son mari s'était établi dans le salon , et Edouard occupait le cabinet.

Pendant les premiers jours qui suivirent leur arrivée , il ne fut question de rien. D'ailleurs, madame de Lamotte n'était pas venue à Paris seulement pour terminer l'affaire du Buisson-Souef . Son fils atteignait sa quinzième année, et, après bien des hésitations, son mari et elle avaient pris la résolution de le placer dans un pensionnat pour lui faire donner une éducation jusque là trop négligée. Derues se chargea du soin de trouver un instituteur

capable , et che? lequel surtout le jeune homme serait élevé dans des çentiroens religieux, que le cufé du Buisson et ses propres exhortations avaient commencé à développer en lui. Ces démarches, jointes à celles que madame de Lamotte faisait de son c6té pour obtenir le recouvrement de quelques sommes qui étaient dues à son mari, prirent du temps. Peut-être, sur le point d'exécuter le crime, Dénies reculait-^1 autant qu'il le pouvait Tinstant fatal. Cependant, d'après son caractère, une telle supposition n'est guère probable. On ne peut pas même faire à cet homme l'honneur de lui accorder un reipords, un mouvement de pitié et de doute. Bien loin de là, il semble résulter de tous les faits qui sont parvenus h notre connaissance que Dénies, fidèle aux traditions de sa vie antérieure, faisait sur les deux infortunés l'essai du poison. En effet, ils ne furent pas plus tôt logés chez lui, qu'ils se plaignirent l'un et l'autre d'une extrême faiblesse d'estomac , mal qui jusque là leur avait é\é inconnu. En même temps qu'U essayait ainsi la force de leur constitution, il se donnait, connaissapt la cause de ces souffrances, le mérite de les soulager. Malgré son dépérissement visible, madame de Lamotte, ayant pleine confiance en lui , ne songea pas à faire appeler un médecin. Pour ne pas alarmer son mari, elle lui cacha l'état de sa santé, et toutes ses lettres ne lui parlaient que des attentions, des soins et des prévenances dont elle était entourée.

Le 15 janvier 1777, Edouard fut placé dans une pension, rue de l'Homme-Armé. Sa mère ne devait plus le

voir. El|e sortit encore une fois ppur aller remettre le pouvoir de son ipari entfe |es mains d^pn procunsur, demeurant rue 4u Paon. Ep rentrant elle était ci faible» si abattue, qu'elle fut obligée de se coucher, et de ga^^er le lit pendant plusieurs jours. Le 29 janvier, la malheu* reuse fe^ime était leyép et qssise prè§ de la fenêtre. Ses regards plongeaient ^^^$ la rue des Ménétrjers, déserte en ce ipqpent, et oi} |p vepf engouffrait des tourbillons de neige. Qui ppprrait dipQ le? triâtes penséps qui l'oc- Çppaientî tppt était sombre, silppcipux et froid autour d*elle : tout lui appprtciit uqe impression douloureuse, une crainte jnvolpntQJre. foqr échapper ^\^x fqnestes idéq? qiii l'assiégeaient, el|p rç^fpontait par je spHvenir au:^ époques les plqs riantes ^e $(( jeunesse, au^ f^tes de son mariage. EH^ §p représentait |e temps qjj, pppdant les absences forcées de iji. (j(5 L^paotte, sfiule ç^w Ppisson, ^vec son fi)§ ^Ipr^ toi^t enfant, elle §e promenqjtdans'les som|)rç^ et fraiçhpsf allées dq f^fç, grasseyait , au tomber 4HiW> P^^r r^^fpjrsr le parfHïn ^es (legrs, ppur écpqtpr |e |)ruit deg ,e^ux nnurmqrantes , pu les plaintes de la brise dans le feuillage. Puis , ran^epée to|it-à-çoiip ^q cçs ^fiuces rèyqries & la r^fllîté, plie versait des larme^, e| appelait sop pi^ari et ^on fi|s. ^^préoccqp^ti^^ ^fajt tel{^, q^'^lje n^fiyait pa^ entende qu'on ouvrait la porte de sa chambre, qu'elle pe s'était pas aperçuq q^^p 1^ pi)jt était arfivée. {^a plarté d'uqe bougie, qui dissipa le$ ténjèbres, la ^t tressaillir; pUp se retourna, et yit Pprqes quj ?>vapç?it yprs elle. |l souriait- Elle 3*effo^rj:a de rptenif jps Ifirr^es qpi J)ril|}iiept entre ses

CRIMES CÉLËBHËS.

paupières et de reprendre une physionomie plus calme.

— Je crains d'être importun , lui dit-il : et je vous prie, madame, de m'accorder une permission.

■— Que voulez -vous, monsieur Derues? réponditelle.

— Votre consentement pour déposer dans cette chambre une grande malle où je dois enfermer quelques marchandises précieuses qu'on m'a confiées, et qui sont dans cette armoire. Je crains de vous gêner.

— Ne suis-je pas ici chez vous? et n'est-ce pas moi plutôt qui suis à charge à toute votre maison? Faites apporter cette malle, et disposez de cette chambre comme si je n'y étais pas. Je sais que vous me donnez vos soins de bon cœur, mais je voudrais vous éviter toutes ces peines, et être en état de retourner bientôt au Buisson. J'ai reçu hier une lettre de mon mari

— Nous allons causer tout-à-l'heure de cette affaire, si vous le voulez bien, reprit Derues. Je vais dire à ma servante de m'aider à traîner cette malle jusqu'ici. J'ai retardé jusqu'à présent , mais il faut qu'elle parte dans trois jours.

Il sortit, et rentra quelques minutes après. La malle fut placée devant l'armoire, au pied du lit.

Pauvre femme 1 c'était ton cercueil que le fossoyeur venait d'apporter.

La servante se retira, et il aida madame de Lamotte h s'approcher de la cheminée, où il ranima le feu. Ils'as^ sit en face d'elle, et à la clarté vacillante d'une chandelle posée entre eux deux sur une petite table, il put con-

DERUES.

lompler à loisir sur ce visage amaigri les traces du poison.

— J'ai vu votre ûls aujourd'hui, lui dit-il : il s*est plaint à moi que vous le négligez, et que depuis douze jours il ne vous a pas vue. Il ignore que vous êtes indisposée : je ne le lui ai pas dit. Ce cher enfant, il vous aime tant!

— Moi aussi, je voudrais le voir. Tenez, mon ami, je ne sais quels funestes prQssentimcns m'obsèdent, mais il me semble qu'un grand malheur me menace : tout-àl'heure, quand vous êtes entré, des idées de mort me préoccupaient. D*où viennent ma langueur et ma faiblesse? ce n'est pas là assurément une indisposition passagère. Soyez sincère avec moi : n'est-ce pas que je suis horriblement changée ? et ne croyez-vous pas que mon mari serait effrayé en me revoyant ainsi?

— Vous vous inquiétez à tort, reprit Derues, c'est un peu votre défaut. Ne vous ai-je pas vue, il y a t^ientdt un an, tourmentée de la santé d'Edouard, qui ne songeait pas même à être malade? Je ne suis pas si facile à alarmer. Mon ancienne profession et celle de pharmacien, que j'ai étudiée dans ma jeunesse, m'ont donné «{uelquès connaissances en médecine. J'ai été consulté souvent, j'ai traité des malades qui se croyaient désespérés ; mais je puis vous assurer que je n'ai vu chez aucun d'eux une constitution meilleure et plus robuste que la vôtre. Tranquillisez-vous, et ne vous forgez pas des chimères. Le plus grand ennemi du mal, c'est le repos de l'esprit. Cet abattement se dissipera, il faudra bien que les forces vous reviennent.

— t22 — CRIMES CÉLÈBRES.

— Dieu vous entende ! mais je sens qu'elles diminuent de jour en jour.

Page 1