I . ; — Nous avons pourtant quelques courses à faire en
semble. Le notaire de Beauvais m'a écrit ; les obstacles qui Tempèchaient de verser entre mes mains la succession du parent de ma femme, M. Duplessis, sont en grande partie levés. J'ai cent mille livres à ma disposition, c est-à-dire à la vôtre, et dans un mois au plus
i tard je m'ocquitterai entièrement. Vous me demandez
i d'être sincère, ajouta-t-il avec une légère intention d'i-
ronie et de reproche, soyez-le à votre tour : avouez, ma-
! ' dame, que vous et vo^re mari , vous aviez quelques in-
I ' quiétudes; et que les délais que j'ai été obligé de solliciter
i ; vous paraissaient de mauvais augure?
j — 11 est vrai, répondit-elle ; mais nous n'avons jamais
! soupçonné yotre bonne foi.
— Et vous avez eu raison. On n'est pas toujours maî- ; tre dexécuter ce qu'on s'est proposé; Ie3 éyénemens dé-
I rangent nos calculs ; mais ce qui nous appartient en pro-
j : prc, c'est l'envie de bien faire, c'est la proliité , et je puis
dire que je n'^i fait de tort à personne sciemment. Enfin, je suis heureux de pouvoir rempljj* mes promesses envers vous. J'espère bien, quand je serai prppriétaire du ppisson-Souef, que vous ne vous croirez pas forcée de }e quiltef •
— Merci ; j'y reviendrai peut-ê^re quelquefois, car j'y ai tous nies souvenirs (leureux. Est-pe que je serai o|3|jgée, mon ami, devons accompagner à Beauvais?
— Pourquoi ne le feriez-vous pas î ce voyage vous distrairait.
Elle leva les yeux sur lui, et spurUnt ^vpc tristesse :
— Mais je suis hors d'état de rentreprendre.
— Qqi, surtout si vous vous imaginez que vous ne le pouvez pas. Voyons, avez-vous confiance en moi?
— Une confiance entière, vous le savez.
— Eh bien ! abandonnez-vous à mes soins. Ce soir même, je vous préparerai une médecine que vous prendrez demain matin, et dès à présent je puis fixer le terme de cette grave maladie qui vous effraie tant. Dans deux jours, j-irai chercher Edouard à sa pension, pour fêter le commencement de votre convalescence, et le premier février, pas plus tard, nous nous mettrons eu route. Ce que je dis vous étonne; mais vous verrez si je ne suis pas bon médecin , et plus habile que beaucoup qui passent pour savans parce qu'ils ont obtenu un dipl6mo.
— Je me remets donc entre vos mains , monsieur le docteur.
— Rappelez- vous de ce que je vous dis. Le premier février, vous sortirez d'ici.
— Pour commencer ma guérison , pouvez-vous me faire dormir cette nuit?
— Sans doute; je me retire, et vais vous epvoyer ma femme, qui vous donnera un breuvage que vous me promettez de ne pas refuser?
— Je suivrai en tout vos ordonnances. Adieu, mon ami.
— Adieu, madame, et bon courage.
Il s'inclina devant elle et la laissa seule.
Il employa le reste delà soirée à préparer la futaie mé-
— J-2V — ClUMES CliLÈBHES.
deciue. Le lendemain, une heure ou deux après que madame de Lamotte Teut prise, la servante qui la lui avait donnée vint dire à Dénies que la malade dormait si profondément qu'elle ronDait, et lui demanda s il fallait la réveiller. Il entra alors dans la chambre, et, soulevant les rideaux, il s'approcha du lit. Il écouta quelque temps , et reconnut que ce ronflement prétendu n'était autre chose que le r&le de la mort. Sa servante reçut ordre d'aller à la campagne porter une lettre à un de ses amis, et il lui enjoignit de ne revenir que le lundi suivant 3 février. Il renvoya également sa femme, sous un prétexte qui est demeuré inconnu, et resta seul avec sa victime. Cet affreux spectacle aurait sans doute jeté le trouble dans r&me du criminel le plus endurci. L'homme le plus familiarisé avec le meurtre, le plus habitué à faire couler le sang, aurait senti ses entrailles s*émouvoir, et à défaut de la pitié, le dégoût laurait pris à l'aspect de ces interminables et inutiles tortures ; mais lui, tranquille et indifférent comme s*il n'eût pas eu la conscience du mal, il s'assit froidement au chevet du lit, ainsi que l'aurait fait un médecin. De temps à autre il comptait les mouvemens du pouls qui s'éteignait ; il examinait ces yeux devenus vitreux qui tournaient dans leurs orbites et qui n'avaient plus de regards, et il vit arriver sans terreur la nuit, qui rendait plus effrayant encore cet horrible téte-à-téte. Le silence le plus profond régnait dans la maison : la rue était devenue déserte, et le seul bruit qu'on entendit était une pluie glacée mêlée de neige, qui frappait sur les vitres, et par intervalles les sifflemens du vent qui tour-
DEHUES.
noyait dans la cheminée et dispersait les cendres. Une seule lumière, placée derrière les rideaux, éclairait cette scène lugubre, et le mouvement irrégulier de la Damme projetait sur les murs de Talcôve des reflets sinistres et des ombres dansantes. Le vent s'apaisa , la pluie cessa de tomber, et pendant cet instant de calme on frappa doucement d'abord, et ensuite avec plus de violence, à la porte de Tappartement. Derues abandonna tout-à-coup la main de la moribonde, et se pencha pour écouter. On frappa de nouveau ; alors il se sentit pAlir. Il rejeta le drap comme un linceul sur la (été de madame de Lamotte, ferma les rideaux de TalcAve, et se dirigea vers la porte.
— Qui est là ? demanda-t-il.
— Ouvrez, monsieur Derues, répondit une voix qu'il reconnut pour être celle d'une femme de Chartres dont il faisait les affaires, et qui lui avait remis quelques contrats pour en recevoir les rentes. Cette femme avait conçu des doutes sur la probité de Derues, et comme elle partait le lendemain môme de Paris, elle s'était déterminée à retirer ces papiers de ses mains.
— Ouvrez, répéta-t-elle : est-ce que vous ne reconnaissez pas ma voix?
— Je suis fâché de ne pouvoir vous ouvrir : ma servante est sortie, elle a emporté la clef et m'a enfermé à double tour.
— Ouvrez, continua celte femme; il faut absolument que je vous parle.
— Revenez demain.
— Je pars demain, et ce soir je veax que vous me rendiez mes contrats.
II refusa de nouveau; mais elle lui dit d'un ton ferme et décidé :
— J'entrerai! Le portier m'avait dit d'abord qu'il n'y avait personne; mais, en venant par la rue des Ménétriers, j'ai vu de la lumière & la fenêtre de votre chambre ; j'ai insisté. Mon frère, qui m'a accompagnée, est resté en bas : je vais l'appeler si vous n'ouvrez pas.
— Entrez donc, dit Derues : vos contrats sont dans le salon. Attendez-moi ici, je vais les chercher.
Cette femme le regarda, et le prenant par la main : —Mon Dieu ! qu'avez-vous donc? comme vous êtes pâle!
— Je n'ai rien : attendez-moi.
Mais, sans lui quitter le bras, elle le suivit, et entra malgré lui dans le salon.
Il se mit à chercher d'un air égaré parmi les papiers qui couvraient une table.
— Les voici, lui dit- il, et partez.
— Vraiment, répondit cette femme en examinant les contrats, je ne vous ai jamais vu aussi empressé à rendre ce qui ne vous appartient pas. Mais tenez donc mieux la chandelle, votre main tremble tant que je ne puis pas lire !
Eh ce moment, au milieu du silence qui régnait dans l'appartement, un cri douloureux, un long gémissement se fit etîtendre dans la chambre è droite du salon.
— Qu'est-ce donc? s'écria cette femme. On dirait quelqu'un qui se meurt.
bË&UËS.
Le sentiment du daûgef qu'il courait rappela Derucs à lui-même.
— Ne soyez pas effrayée. C'eât ihi feiiime qui a été prise dans la journée d un violent accès de flèvre : elle a le délire maintenant. Voilà pourquoi j'avais recommandé au portier de ne laisser monter personne.
Cependant le bruit continuait dans la chambre voisine. Frappée d'une terreur qu'elle rie pouvait ni s'expliquer ni surmonter» cette femme se relira précipitamment et descendit Tescalier en toute hâte. Sitôt qu'il eut refermé la porte, Derues rentra dans la chambre.
Au moment où la vie va s'éteindre, la nature réunit souvent ses forces expirantes. La malheureuse madame de Lamotte s'était agitée dans son drap mortuaire. Les douleurs qui déchiraietit ses entrailles lui avaient rendu une énergie convulsive ; des sons inarticulés s'échappaient a-j Sa bouche. Deruës s'approcha d'elle et la retint sdr le lit. Elle retomba alors sur Toreiller. Tout Son corps tremblait, ses mains tordaient et déchiraient les draps, ses dents claquaient et mordaient ses cheveux épars sut* soù visage et ses épaules nues. Elle s'écria :
— De l'eau 1 de l'eau ! Et après quelques Secondés : — Edouard ! . .. niori mari ! . . . Edouard ! . . . est-ce toi ?
Par un dernier effort elle se dressa sur son séant, saisit le bras de Tempoisonneur et répéta :
— Edouard!... oh!...
Puis elle retomba comme une masse, et entratnci De- Tueè dans sa chute. Sa figure tcfucha cette figure livide ; il Releva la tète; mais la maitt de Itl mourante, crispée
par la douleur, s'était refermée sur lui comme une tenaille. Ses doigts glacés semblaient de fer, et ne pouvaient plusse rouvrir, comme si la victime, saisissant à son tour le bourreau, en faisait sa proie et rattachait à la preuve de son crime.
Il parvint à se dégager de cette étreinte, et posant la main sur le cœur :
— Cest fini, dit-il : elle a été bien long-temps h se décider. Quelle heure est-il? neuf heures! il y en a douze qu'elle se débat contre la mort.
Pendant que les membres conservaient encore un reste de chaleur, il rapprocha les pieds, plaça les mains en croix sur la poitrine, et déposa le corps dans la malle. Après qu il Feut refermée, il refit le lit, se déshabilla, et se coucha dans l'autre lit, où il put dormir.
Le lendemain, 1" février, jour qu il avait fixé pour la sortie de madame de Lamotte, il fit charger cette malle sur une voiture k bras, et la fit conduire, vers dix heures du matin, près du Louvre, chez un menuisier de sa | ! connaissance, nommé Mouchy. Les deux commissionnaires qu il employa pour ce transport avaient été choisis par lui dans des quartiers fort éloignés et ne se connaissaient pas. Après les avoir payés généreusement, il leur donna à chacun une bouteille de vin. Ces deux hommes n'ont jamais reparu. Dénies pria la femme du menuisier de consentir que cette malle fàt déposée dans son grand atelier, prétextant qu'il avait oublié quelque chose chez lui, et qu'il viendrait la prendre au bout de trois heures. Mais, au lieu de quelques heures, il l'y laissa pendant
DERUES.
deux jours. Pourquoi? c'est ce qu*on ignore : on peut supposer qu'il ^ut besoin de ce temps pour faire creuser une fosse dans une espèce de caveau situé sous Tescalier de la cave de la rue de la Mortellerie. Quoi qu*il en soit, ce rclard pensa lui être fatal, et domia lieu à une rencontre imprévue qui faillit le perdre. Seul il savait alors, de tous les acteurs de cette scène, le danger qui, le menaçait, et son sang-froid ne l'abandonna pas un instant.
Le troisième jour, comme il marchait à c6té de la charrette à bras sur laquelle était la malle, il fut accosté devant Saint-Germain-FAuxerrois par un homme dont il était débiteur, et qui avait obtenu contre lui un jugement de saisie. Sur un geste impératif de cet homme, le porteur s'arrêta. Le créancier interpella vivement Derues, lui reprocha sa mauvaise foi en termes énergiques et injurieux, auxquels celui-ci n'opposait que des paroles de conciliation. Mais il lui était impossible de faire taire cet homme, et déjà quelques oisifs, suivis bientôt d*un plus grand nombre, faisaient cercle autour d'eux.
— Quand me paierez- vous ? criait le créancier. J'ai obtenu une saisie contre vous. Qu'ya-t-il dans cette malle? des effets précieux que vous déménagez secrètement pour vous moquer encore de mes poursuites, comme cela vous est arrivé il y a deux ans?
Derues sentait le frisson courir sur tous ses membres ; il s'épuisait en protestations ; mais cet homme, hors de lui, continuait à parler plus haut.
— Oh ! dit-il en se retournant vers la foule, toutes tes singeries, tes grimaces et tes signes de croix n'y feront
vn.
CRiMËà CÉLÈBRES.
rictt ; il me laiil de l'argent; et comme je sais ce que valent tes promesses, je me paierai par mes m^ins. Allons, dépêche-loi, coquin 1 dis-moi ce qu*il y a dans cette malle, où pluiôtouvre-lia, sinon je vais chercher le commissaire de police.
Là foule prenait parti et pour le créancier et pour le débiteur, èi peut- être une rixe allait-^lle s'engager, lorsque ràllchliori fui distraite par l'arrivée d'un nouveau personnage. Une voix qui dominait tout le tumulte fit retourner lihé vingtaine de têtes ; c'était la voix d'une fcmmedu peuple qui criait :
^- Vàîci rhtsloire abominable de Leroi de Valine , âgé àe seize ans, condamné à mort comme empoisonneur de toute sa famille 1
Tout eh continuant à débiter sa marchandise , cette rohimc, que l'ivresse rendait chancelante, s'approcha du rassemblement, et, à Taide de quelques coups de poing et de coudé distribués à droite et à gaUche, parvint jusqu'à Deirués.
— Tiens ! tiens ! dit-elle après l'avoir examiné de la tèle aux j)ieds , c'est toi, Ina commère Derues! Te v'Ià d'otic ieticore dans une mauvaise aftaire, comme le jour où tii as mis le feu dans Ion magasin de la rue Saint-Yictor ?
11 reconnut la colporteuse qui l'avait apostrophé sur le Éeuil de sa boutique quelques années auparavant, et (\\\e depuis ce temps il n'avait pas revue.
— Oui , oui , conlinua-t-elle, regarde-moi avec tes pclil^ jeux ronds comme ceux d'un chat. Tu vas peutêtl'e dire que tu ri' sais pas qui je suis.
— Monsieur, dit Derues à son créancier, vons voyez h quelles insultes vous m'exposez. Je ne connais pas cette ferame qui m'injurie.
— Toi ! tu n* me connais pas ! Tu m'as accusée de t'avoir volé I Mais heureusement la probité des Maniffet, c*est connu de père en fils sur le pavé de Paris, tandis que la tienne...
— Monsieur , interrompit Derues , cette caisse ren • ferme du vin précieux que je suis chargé de vendre. De main je toucherai Targent, demain dans la journée je paierai ce que je vous dois. Mais on m'attend : au nom du ciel, ne me retenez pas plus long-temps, et ne m*dtez pus les moyens de m* acquitter.
— Ne le croyez pas, mon brave homme , dit la colporteuse : allez, il n'est pas enragé pour mentir.
— Monsieur, je m'engage sous serment à vous payer demain : vous serez plus confiant dans la parole d'un honnête homme que dans les discours d*une femme ivre.
Le créancier hésitait encore : quelqu^un prit la parole en faveur de Derues; c'était le menuisier Mouchy, qui s'était informé du sujet de la querelle.
— Eh ! par Dieu! s'écria-t-il, laissez passer monsieur. La caisse sort de mon atelier; et je sais bien quelle renferme du vin , puisqu'il Ta déclaré à ma femme il y a deux jours.
— Servez-moi de caution, mon ami, dit Derues.
— Certainement, je vous en servirai. Je ne vous connais pas depuis dix ans pour tous laisser dans Tem-
barras et refuser de répondre pour vous. Que diable ! est-ce qu'on arrête ainsi les honnêtes gens sur la place publique? Voyons, monsieur, croyez à sa parole comme j*y crois moi-même.
On discuta quelque temps ; en6n celui qui traînait la charrette put se remettre en marche.
La colporteuse voulut encore le retenir, mais Mouchy récarta par un geste et lui imposa silence.
— Ah bah ! au fait, ça ne me regarde pas, s'écriat-elle.Qu'il vende son vin s'il peut, mais c*est pas chez lui que j'en irai boire. VMà la seconde fois à ma connaissance qu'il trouve un répondant : il faut que ce gueux-là ait un secret pour faire pousser la graine de niais. Eh 1 dis donc, ma commère Derues, tu sais que je vendrai un jour ton papier. En attendant :
Voici Vhistoire abominable de Leroi de Valine, âgé de seize ans, condamné à mort comme empoisonneur de toute sa famille !
Pendant qu'ellç divertissait le peuple par ses grimaces et ses gestes grotesques , et que Mouchy pérorait au milieu de quelques groupes, Derues put s'éloigner. Plusieurs fois pendant le trajet de Saint-Germain-l'Auxerrois à la rue de la Mortellerie il se sentit prêt à défaillir et fut obligé de s'arrêter. Tant que le danger avait eiisté, il avait eu assez d'empire sur lui-même pour l'affronter sans se troubler : maintenant qu'il mesurait l'abfme un instant entr'ouvert sous ses pas, le vertige le prenait.
Cependant d'autres précautions étaient nécessaires. On avait prononcé son nom véritable devant le commis-
— 13* — DERUES.
sionnaire, et la propriétaire de la cave, la veuve Masson, le connaissait sous le nom de Ducoudray. 11 prit les devants, se fit remettre les clefs qu'il avait laissées jusque alors, et la caisse fut descendue sans qu'aucune demande indiscrète le trahit. Seulement le porteur parut étonné que ce prétendu vin , qui devait être vendu immédiatement, fût déposé dans cet endroit, et il lui demanda si le lendemain ses services seraient nécessaires pour lé transporter ailleurs. Derues lui répondit qu'on devait venir le prendre en cet endroit dans la journée môme. Cette question et la scène scandaleuse dont cet homme avait été témoin rengagèrent à le congédier sans lui montrer la fosse préparée sous l'escalier. Il essaya do traîner seul la malle vers le trou, mais toutes ses forces réunies ne purent soulever ce fardeau. Ce furent des imprécations terribles quand il reconnut sa faiblesse, quand il vit qu'il serait encore obligé d'introduire un étranger, un dénonciateur peut-être, dans ce charnier où rien encore ne transpirait du crime. A peine échappé à un péril, il retombait dans un autre, et déjà il luttait contre son propre forfait. Il mesura la longueur de la fosse, elle n'était pas suffisante. Derues sortit et se rendit à l'endroit où il avait pris l'ouvrier qui avait déjà creusé la terre; mais il lui fut impossible de retrouver cet homme, qu'il n*avait vu qu'une fois et dont il ignorait le nom. 11 employa deux jours entiers à cette recherche inutile. Le troisième jour, conime il passait sur un des quais de Paris à l'heure où les ouvriers s*y rassemblaient, un maçon, voyant qu'il paraissait chercher quelqu'un, Taccosta, et
lui demanda ce qu'il désirait. Derues examina cet homme» et, croyant reconnaitre sur sa figure les signes d'une sim plicité d'esprit très-prononcée, il lui dit ;
— Veux-tu gagner facilement un écu dettrois livres ?
— Belle demande , bourgeois ! répondit le maçon ; l'ouvrage va si mal, que ce soir même je quitte Paris pour m'en retourner au pays.
• - Eh bien! prends tes outils, une bêche et une pioclic, et suis-moi.
Ils descendirent tous deux dans la cave, et il lui ordonna de creuser la fosse jusqu'à cinq pieds et demi de profondeur. Pendant que cet homme enlevait la terre, Derues était assis à cêté du cercueil et lisait. Arrivé à la moitié de sa tâche, le maçon s'arrêta pour reprendre haleine, et, s'appuyant sur sa bêche, lui demanda dans quel dessein il faisait creuser une fosse de cette profondeur. Derues, qui peut-être ayait prévu la question, répondit sur-le-champ sans se déconcerter :
— Je yeux enterrer du vin en bouteilles qui est enfermé dans cette ipalle.
— Du yin'! reprit l'autre. Ah çà! bourgeois, est-ce que vous voulez vous moquer de moi parce que j'ai l'air bon enfant? Je n'ai jamais entendu parler d'une telle recette pour rendre le vin meilleur.
— De quel pays es-tu?
— D'Âlençon.
— Buveur de cidre ! Est-ce en Normandie que tu as fait ton éducation? Apprends donc, mon ami, apprends do moi, Jean-Baptiste Ducouoray , vigneron de Tours et
mafcl^oq^ de yini depi^js dix ans, qpe le yin noqveau, enf cf fé Qiusi pendant une année seulement , «icauiert io méritç ej la qualité du vin le plus vieux.
— C'est possible, dit le ni^çon en reprenant sii bêche; majs c'e^t é^al^ ça me sen^ble drôle.
Lorsqii'il eift fini, Derues le pria de Taider à approcher |a malle de la fosse , afin qu*il eût moins de peine à prendre les bouteilles et à les arranger. Le mafon y consentit; mais quand il remua la malle, rqdcur fétide qui s'en exhalait le fit reculer : i| protesta qpe ce qui y était eqfermé sentait trop mauvais pour être dq YJn. Per^e^ voulut lui faire accroire que cette vapeur infecte proy^nait des latrines qui étaient sous cette cave et jlon( i| Iqi montra le tuyau. Cette raison parut satisfaire d'abord le maçon ; il se remit en posture de reprendre la malle. Mais, suffoqué de nouveau, il se releva, et déclara positiyement qu'il refusait d'exécuter co que Dprues lui avait çompiiapdé, assurant que cette malle ne pouvait contenir qu'un cadavre putréfié. Il le menaça d'appeler, s'il T\e consentait pas à ouvrir la caisse. Alors Derues se jeta aqx genoux de cet homme, et lui avoua qqe ç étciit le cadavre d'une femme qui, pour sou malheur, é^iit ycîiue loger chez hii, qu'elle y était mprte subitement d'une maladie inconnue, et que la crainte d'être soupçpnné de l'avoir assassinée lui avait fait preqdre |e parti de cacher sa mort et de l'enterrer dans cette cave.
Le maçon l'écoutait, effrayé de cette confidence et ne sachant s'il devait ajouter foi à ses paroles. Demes pleurait à ses pieds, sanglotait, se meurtrissait la poitrine.
GRIMES CÉLÈBRES
et s'arrachait les cheveax ; il prenait Dieu et les saints à témoin de sa probité et de son innocence, et montrait le livrequ'il lisait pendant que Touvrier creusait la fosse : c'étaient les Sept Psaumes de la Pénitence.
— Que je suis malheureux! s'écria-t-îl. -Cette femme est morte chez moi, je vous le répète, morte subitement, sans que j'aie pu appeler un médecin. J'étais seul : j'aurais été poursuivi, emprisonné, condamné peut-étre^pour un crime que je n*ai pas commis. Ne me perdez pas ! Vous quittez Paris ce soir : vous ne pouvez être inquiété ; personne ne saura que je vous ai appelé, si plus tard cette maîlieureuse affaire vient à se découvrir. J'ignore votre nom, je ne veux pas le savoir, et je vous dis le mien , je me nomme Ducoudray. Je me livre à vous; mais laissezvous toucher par la pitié!... si ce n'est pour moi, que ce soit pour ma femme et mes deux enfans, pour ces pauvres créatures, qui n'ont que moi pour soutien!
Voyant que cet homme était attendri , il ouvrit la malle :
— Tenez, lui dit-il, regardez le corps de cette femme, il ne porte aucune marque de mort violente. Mon Dieu , ajouta-t-il en joignant les mains et avec un accent d'exaltation et de désespoir, mon Dieu, vous qui lisez dans les cœurs et qui connaissez mon innocence, ne pouvez -vous faire un miracle pour sauver Thomme juste? ne pouvez- vous dire à ce cadavre de rendre témoignage pour moi ?
Le maçon était étourdi par ce flux de parole-^. Il ne put retenir ses larmes, et il promit de garder le silence.
. DERUES
persuadé que Derues n'était pas coupable et que les apparences seules l'accusaient. Celui-ci, d'ailleurs, n'avait pas négligé le moyen le plus persuasif: il lui remit deux louis d'or, et tous deux ils enterrèrent le corps de la dame de Lamotte.
Quelque extraordinaire que paraisse ce fait , qu'on pourrait croire inventé à plaisir , il est certain. Lors de rinstruction de son procès, Derues lui-même Ta révélé en répétant la fable qu'il avait débitée au maçon. Il croyait que cet homme Tavait dénoncé : il se trompait. Ce confident du crime, qui le premier aurait pu mettre la justice sur la trace, ne reparut pas, et sans l'aveu de Derues on aiîrait ignoré son existence.
Le premier forfait accompli^ une autre victime était déjà désignée. Tremblant d'abord sur les suites de cette révélation forcée, il attend quelques jours : le lendemain son créancier est désintéressé. Il redouble ses démonstrations de piété ; il interroge d'un regard furtif toutes les personnes qu'il rencontre : il épie sur tous les visages une trace fugitive de défiance. Mais nul ne s'éloigne de lui, ne le désigne du doigt, ne parle bas en le voyant : partout il rencontre la même expression de bienveillance. Rien n'est changé pour lui, le soupçon a passé sur sa tète sans s'y arrêter. Il se rassure et se remet à l'œuvre. D'ailleurs, voulût-il maintenant rester oisif, il ne le pourrait pas, il faut qu'il obéisse à cette loi fatale du crime qui efface avec du sang la trace du sang, et qui demande sans cesse à la mort d'étouffer la voix accusatrice qui sort destombeaux.
CRIMES C^l^l^PHES.
Le jeune Edouard deLamqiie, oui aimajt sa mère autant qu'il en étsijt aimé, ^'inquiétait de ne pas recevoir ses visites, et s'étonnait de cette subite indifférence. Derqes lui écrivit ijne lettre ainsi conçue :
« J'ai enfin une bonne nouvelle à vous apprendre, » mon cher enfant; mais vous ne direz pas à votre excel- » Içnte mère (jue Tai trahi son secret : elle me gronde- » rait; car c'est une surprise qu'elle vous ipénage, et les » soins et les démarches qu'a nécessités cette ^ande af- » faire sept cause de son absence. Vous ne deviez rien » Favoir cme le 11 ou le 12dece mois; mais, puisque tout » est terminé, je m'en voudrais si ie prolongeais d'un D instant l'incertitude où nous vous avons laissé ; seule- » ^ncnt promettez-moi d'avoir l'air bien étonn^. Vo^re » mère, qui pe vit que pour vous, va voqs fiijre le plij^ 7) grand cadeau qu'on puisse recevoir à votre ^ge: ce ca- » deau, c'est la liberté. Qui, mofi enfant, qous avons Cfu Y> nous apercevQJr (me vous n'aviez pas un go(it bien vif D pour l'étndc^ et que la vie de reclus ne convenait ni à y> votrp caractère ni à yotre santé. Ce que je vous ^is là n n'est pas un reproche. Chaque homme ï\^\i avec un » pepchanl (jéçidé, et Ip moyen pour réussir e^ pour être V) lienreqx est peut-être de suivre spn iqstinct. Nou^ ayons y) çy\ ^ çp sujet de Ippgqes conférpnces, votre père et moi, )^ et no{is nous sommps souvent occupés de votfe e^yen njf ; enfin elle a pris un parti. Depuis (Ji^ jqqrs elle » es| à Versailles et sollicite votre entrée dans les pa- )) gcs. Yoilà tout le n^ystère dévoilé , vpilà le motif q^i D l'a éloignée de vous; et comme elle est sûre que vous
DERUES.
» accueillerez arec joie cette proposition , elle voulait » se réserver le plaisir de vous l'apprendre elle-même. » Encore une fois, quand vous la reverrez, ce qui sera » très-prochainement » n'allez pas dire que je vous avais » prévenu, jouez bien la*surprise. C'est un mensonge , )) il est vrai, que je vous invite à faire, mais il est fort » innocent : la bonne intention en ôtera le péché, et Dieu » veuille que nous n'en ayons jamais de plu3 graves sur » la conscience! A insiy au lieu des leçons et des préceptes » sévères de vos instituteurs, au lieu de la vie monotone » du collège, vous allez entrer en possession de la liberté, » des plaisirs du monde et de la cour. Tout cela m'ef- » fraie bien un peu, et je dois vous avouer que j*ai com- » battu d'abord ce projet. J'ai prié votre mère de réflé- » chir, de considérer que dans cette nouvelle existence » vous courrez risque de perdre les sentimens de piété » qu'on vous a inspirés et que j'ai eu le bonheur, pendant » mon séjour au buisson Souef, de développer en vous. Je » me rappelle avec attendrissement votre ferveur, vos élans » sincères vers le Créateur quand vous vous êtes approché » pour la première fois de la sainte table; et moi, à genoux » àcôtéde vous, j'enviais cette pureté decœur, cette inno- » cence de l'âme qui animait vos regards d' un feu divin, et » je priais Dieu de me tenir compte, à défaut de vertu , » de l'amour dont je vous avais embrasé pour les célestes » vérités. Votre piété est mon ouvrage, Edouard, et je la » défendais contre les projets de votre mère; mais elle )> m'a répondu que dans toutes les carrières Thomme » était toujours mattre de ses bonnes ou de ses mau-
— no —
CRIMES CÉLÈBIŒS.
fi vâises actions ; et comme je n'ai aucune autorité sur » vous, que Tamilié ne me donne qu'un droit de conseil, » j'ai dû céder. Si c*cst votre vocation, suivez-la.
» Mes occupations sont tellement nombreuses (je vais )^ toucher de différentes^ mains cent mille livres desli- » nées à payer en grande partie le Buisson), qu'il ne n^: » restera pas un moment pour aller vous voir cette se - » moine. Employez ce temps à faire vos réflexions, cl » écrivez-moi en détail ce que vous pensez de ce dessein. D Si vous aviez, comme moi, quelques scrupules, il fau- » drait les communiquer à voire mère, qui, en déflnitive, y> ne veut que votre bonheur. Parlez-moi franchement, à » cœur ouvert. Le 1 1 de ce mois il est convenu que j'irai r> vous chercher k votre pension, et que je vous conduirai » à Versailles, où vous attend pour vous embrasser ten- Y> drement madame de Lamotte. Adieu, mon cher enfant; » 6crivez-moi. Votre père ne sait rien encore, on lui dc- » mandera son consentement après le vôtre. >
La réponse à celte lettre ne se fit pas attendre : elle était telle que Derues la désirait ; le jeune homme acceptait avec joie. Cette réponse était pour le meurtrier une justification qu'il se ménageait, une preuve qui pouvait, dans un cas donné, rattacher le présent au passé.
Le 11 février au matin, jour du Mardi-Gras, il fut thorcher le jeune de Lamotte à sa pension , et prévint rinstituteur qu'il était chargé par sa mère de le conduire à Versailles. Mais il Temmena chez lui, prétendant avoir reçu une lettre de madame de Lamotte, qui le priait de ne venir que le lendemain : il partit donc le mercredi
— Ul —
DEUUES.
des Cendres, après avoir Tait déjeuner Edouard avec du chocolat. Arrivés h Versailles, ils descendirent à Tauberge de la Fleur-de-Lis ; mais là l'indisposition que le jeune homme avait ressentie pendant la route prit un caractère plus sérieux. Les vomissemens le saisirent : le mattre de l'auberge, qui avait des enfans en bas âge, croyant reconnaître les symptômes de la petite-vérole, qui exerçait alors de cruels ravages dans Versailles , ne voulut pas les recevoir, et dit qu'il n'avait pas de chambre vacante. Ce refus aurait peut-être déconcerté un autre que Derucs, mais à chaque obstacle nouveau il payait d'audace, d'activité et de ressources. Laissant Edouard dans une pièce aurez-de-chaussée de l'hôtel et séparée de toute communication avec Tintérieur, il se mit sur-le-champ en quètc d'un logement, et parcourut la ville en toute hâte. Après des recherches inutiles, il trouva enfin, au coiq de la rue Saint-Honoré et de celle de l'Orangerie, chez un tonnelier, une chambre garnie qu'il loua sous le nom de Beaupré, à raison de trente sous par jour, pour lui et son neveu, qui venait de se sentir subitement incommodé. Afin d'éviter plus tard les questions, il apprit en peu de motjs au tonnelier qu'il était médecin ; que son voyage à Versailles avait pour but de placer le jeune homme dans les bureaux de la ville; que sous peu de jours sa mère devait arriver pour solliciter conjointement avec lui et voir des personnes influentes à la cour, pour lesquelles il avait des lettres de recommandation. Dès qu'il eut débité cette fable avec l'accent de vérité dont il avait l'art de colorer le mensonge, il repartit et re-
GRIMES CÉLÈBRES
tourna près du jeune de Lamotte. Celui-ci était déjà si abattu, qu'à peine s'il put se traîner jusque chez le tonnelier Martin, et qu'en arrivant il perdit connaissance : on le transporta dans la chambre. Derues pria qu'on le laissât avec son neveu, et qu'on lui prépar&t seulement des breuvages dont il donna la composition. «
Soit que la Torce de la jeunesse luttAt contre le poison, soit que Derues se réservât le plaisir de voir souffrir sa victime, Tagonie du jeune homme se prolongea jusqu'au quatrième jour. Le mal augmentant sans cesse, il envoya chercher par la femme du tonnelier une médecine qu*il prépara et administra lui-même. Elle fut suivie de douleurs atroces, et les cris d'Edouard forcèrent le tonnelier et sa femme à monter. Ils représentèrent à Derues qu'il était nécessaire d'appeler un médecin, afin qu'il pût se consulter avec lui ; mais il s y opposa formellement, en disant que celui qu'on appellerait serait peut-être un ignorant avec lequel il ne pourrait s'entendre, qu'il chérissait trop son r>eveu pour ne pas le traiter et le soigner lui-même.
— Je sais quelle est sa maladie, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, et il faut plutôt la cacher que l'avouer. Pauvre enfant! que j'aime comme mon fils, si Dieu, touché de mes larmes et de tes souffrances, permet que je te sauve, tu n'auras pas trop de ta vie entière pour le bénir et le remercier ! — Et comme la femme Martin lui demandait quelle était cette maladie, il répondit d'un
, air hypocrite et en rougissant :
— Ne m'interrogez pas, madame : ce sont là des choses dont vous ne savez pas même le nom.
— U3 - DERUES.
Une autre fois , Martin lui témoigna sa surprise de n'avoir pas encore vu la mère du jeune homme, qui dcvail revenir le trouver à Versailles, avait- il dit; il lui demanda comment elle saurait qu il était logé chez lui, et s'il voulait qu'on l'envoyât chercher à l'endroit où elle devait descendre à son arrivée.
— Sa mère ! dit Dénies en jetant un regard de compassion sur Edouard, étendu sur son lit, pâle, immobile, et comme privé de sentiment : sa mère! II l'appelle sans cesse. Ah! monsieur! il y a des familles qui sont bien à plaindre! Mes instances l'ont détermmée à venir ici, mais songe-t-elle encore à sa promesse?. . . Tenez, ne me forcez pas i vous en dire davantage, il me serait trop pénible d'accuser devant son fils une mère d'avoir oublié ses devoirs... il y a des secrets qu'il ne faut pas divulguer. .. Malheureuse femme!
Edouard fit un mouvement, étendit les bras et répéta :
— Ma mère!. . . ma mère ! . ..
Derues se précipita vers lui, prit ses mains dans les siennes comme pour les réchauffer.
— Ma mère!... dit encore le jeune homme... Pourquoi ne l'ai-je pas vue? elle m'attendait...
— Vous la verrez bientôt : tranquillisez-vous , mon
enfant.
— tout-à-i'heure il me semblait qu'elle était morlc. Morte!... s'écria Derues. Chassez donc ces tristes
idées. C'est la fièvre qui vous donne de semblables visions.'
— ikk —
GRIMES CÉLÈBRES
— Non... oh! nonl... J'entendais ane voix secrète qui me disait : Ta mère est mortel... Et puisj'ai vu devant moi un cadavre livide... Cétait le sienl... Je lai bien reconnu ! elle avaif Tair d*avoir tant souffert!...
— Cher enfant! votre mère n'est pas morte... Mon Dieu! quelles affreuses chimères vous formez-vous là? Vous la reverrez, vousdis-je : elleestdéjà venue. N'est-ce pas, madame , ajouta-t-il en se retournant vers le tonnelier et sa femme, appuyés tous deux sur le pied du lit, et en leur faisant un signe d'intelligence pour les engager à calmer le jeune homme par ce pieux mensonge ; n'est-ce pas qu'elle est venue, qu'elle s'est approchée de son lit, qu'elle l'a embrassé pendant qu il dormait, et que bientôt elle sera de retour?
— Oui, oui, monsieur, dit la femme Martin eu s'essuyant les yeux; et elle nous a bien recommandé, à mon mari et à moi, d'aider monsieur votre oncle à vous soigner...
Le jeune homme fit un nouveau mouvement, et promenant autour de lui des yeux égarés :
— Mon oncle?...
— Sortez, dit tout bas Dénies au mari et à la femme^ sortez : je crains que son accès ne recommence. Je vais lui faire prendre un breuvage qui lui procurera un peu de repos et de sommeil.
— Adieu, monsieur, adieu, répondit la. femme Martin : que Dieu vous bénisse pour les soins que vous donnez à ce pauvre jeune homme !
Le vendredi soir, des vomissemens violens parurent
DERUES.
soulager le malade. Il avait presque entièrement rejeté le poison, et la nuit fut assez calme. Mais, le samedi- matin, Derues envoya la petite fille du tonnelier acheter une seconde médecine, qu'il prépara lui-même, comme la première. La journée fut horrible : sur les six heures du soir, voyant sa victime à l'extrémité, il leva le judas de la chambre qui donnait dans la boutique, et appela le tonnelier. Il le pria d'aller en toute hâte chercher un prêtre. Lorsque celui-ci arriva, il trouva Derues tout en larmes et à genoux près du lit du mourant.
A la clarté de deux flambeaux placés sur une table, et entre lesquels on avait déposé Teau bénite, commença une abominable et sacrilège comédie d'une part, une affreuse parodie de ce qu*il y a de plus saint et de plus respecté chez les hommes, et, de l'autre, une pieuse et consolante cérémonie. Le tonnelier et sa femme, les yeux baignés de pleurs, se tenaient agenouillés au milieu de la chambre, et murmuraient les prières que leur mémoire pouvait leur rappeler. Derues céda sa place au prêtre ; mais le malade ne répondant pas aux questions que celui-ci lui adressait, il se rapprocha du lit, et, se penchant sur Edouard, il l'exhorta à la mort.
— Mon cher enfant, disait-il, prenez courage ; les maux que vous souffrez ici-bas vous serout comptés dans le ciel : Dieu les pèsera dans la balance de sa miséricorde infinie. Écoutez les parbles de son saint ministre, versez vos péchés dans son sein, et obtenez de lui le pardon de vos fautes.