‹ Crimes de L'amourChapitre 10 sur 60 · LA F ET · texte numérisé non relu

LA F ET

Trois jours après ces événements, en apparence insignifiants, se célébrait la fête de Vieu xb ou rg.

C’était vers le milieu de, septembre.

À l’occasion de cette solennité, tous les ménages faisaient toilette. Les fenêtres se paraient de rideaux blancs ; et de toutes les maisons sortaient de gais visages, des rires ou des chants joyeux accompagnés d’une appétissante odeur da gâteaux.

Et la fête se continuait le lundi.

Denis Berthaud n’invitait ses parents et ses amis que ce jour-là, parce que le dimanche, comme membre du corps de musique, il sacrifiait à l’harmonie.

Donc le dimanche, vers une heure de l’après-midi, il achevait de s’habiller dans une pièce ouvrant sur la rue des Carmes, et qui leur servait à la fois de salon et de chambre à coucher, tandis que la bonne Marianne donnait le dernier coup de brosse à ses habits des grands jours.

Cette femme avait dû être fort belle. C’était une de ces créature simples et douces dont toute la vie est un dévouement, mais un dévouement facile, car elles se dévouent sans s’en douter, par un besoin de leur cœur.

Son existence avait été tout entière partagée entre Denis et sa belle Adrienne. Jamais un nuage n’était venu assombrir ce ciel bleu.

Un gai rayon de soleil, éclairait alors cet intérieur où tout respirait le calme, l’aisance, le bonheur d’une vie laborieuse et honnête.

Marianne avait fini par approuver le noble refus de Denis aux propositions corruptrices de M. de Noiregent.

Aucune poéoccupation inquiète ne venait troubler la sérénité de leurs visages.

Comment se fussent-ils doutés qu’à deux pas se tramait un complot qui allait bouleverser leur existence, qui menaçait, non seulement leur repos, leur félicité, mais leur honneur jusque-là sans tache ?

— Où est donc Àdrienne? demanda tont à coup Berthaud. Je l’attends pour faire le nœud de ma cravate.

— Elle est dans sa chambre, répondit Marianne ; elle s’habille sans doute.

— Adrienne ! Adrienne ! appela Denis en se penchant à la fenêtre de la cour.

— C’est bon, ne la dérange pas, je mettrai bien ta cravate.

— Pourquoi donc cela?

— Mais parce que depuis quelque temps je trouve notre Àdrienne toute pâlotte. Elle est triste, songeuse. Je ne sais vraiment ce qu’elle a.

— Moi, je le sais bien, repartit Denis avec suffisance.

— Tu le sais, toi? Elle te l’a dit?

— Non, ie le devine.

— Toi?

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— Eh oui ! moi ! Tu me prends donc pour un père aveugle, un papa bêta comme il y eu a tant? .

— Qu’as-tu deviné? demanda Marianne, stupéfaite et jalouse en même temps d’avoir laissé découvrir par un autre le secret de son Àdrienne.

- — Ah ça ? tu ne vois donc rien dans mes yeux ?

— Non,

— Je n’ai pas l’air content comme tout?

— Si.

— Eh bien ! pourquoi suis-je si content que ça?

— Pourquoi?

— Allons ! allons! fit Denis, en riant, tu me fais jacasser, et je vais être en retard. Et un jour de fête, si je manquais à l’appel...

— Tu as encore le temps. 11 n’est qu’une heure. Voyons, qu’y a-t-il? pourquoi notre Àdrienne est-telle triste?

— Oui, pourquoi? Une. enfant quia ici tout ce qu’elle peut désirer. '

— Mais c’est justement ce que je te demande, reprit Marianne avec impatience.

— Parbleu ! c’est bien malin. A quoi pensent toutes les fillettes? Au mariage. Notre Adrienne est comme les autres : elle a envie de se marier.

— Mais alors, pourquoi es-tu content?

— C’est que justement, on me la demande en mariage, na ! Un parti magniliqne.

— Nous la prendre déjà ! s’écria la pauvre mère qui, à la pensée de se séparer de sa fille, sentit son cœur se serrer. Et ce parti magnifique?

— Elle ne saisit pas 1 Allons, tu n’as pas l’entendement bien clair aujourd’hui. Un brave garçon, bon ouvrier, des avances et le cœur sur la main. Et il aime notre Àdrienne depuis si longtemps ! Tu n’y es pas?

— Non.

— Tu le vois tous les jours... Il nous aime comme si nous l’avions mis au monde.

— Jacques ! exclama Marianne qui, de surprise, se laissa tomber sur une chaise.

■ — Eh, allons doue ! C’est lui-même. Hein! qu’en clis-tu?

— Jacques ! répéta Marianne avec désappointement, et tu appelles ça un parti magnifique ! Je suis bien sûre qu’il ne plaira pas à Àdrienne.

— Il ne plaira pas à Adrienne ! Jacques, le meilleur ouvrier de Vièuxbourg I Et de l’intrnetion. Sans compter qu’il dessine fort bien. Ah ! si j’avais su dessiner, moi ! Jacques a de l’ambition pour Àdrienne. Il ma confié ses projets. Il sera patron avant peu. Crois-tu que je ne préfère pas pour notre enfant un mari laborieux, rangé, qui devra sa fortune à son travail, plutôt qu’un de ces richards désœuvrés, un de ces freluquets qui passent leur vie à courir les cafés et les filles? Le bonheur n’est que dans le travail. N’avons-nous pas été heureux, nous?

— C’est égal, à côté d’ Àdrienne, Jacques est bien pataud, fit observer Marianne avec un ton de mère offensée.

— Un peu timide, je ne dis pas; mais moi, j’aime mieux ça qu’un homme trop déluré. Enfin, Jacques n’est-il pas déjà notre enfant?

— Ah ! oui, c’est justement pour ça : donner notre Àdrienne à un garçon qui sort on ne sait de qui, un enfant trouvé sur le chemin, un bâtard, quoi !

— Eh bien ! fit Denis Bertliaut sévèrement.

— Eh bien ! j’aime Jacques autant que tu peux l’aimer ; mais ce n’est pas la un parti sérieux pour notre fille, et je n’y consentirai point.

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— Comment! c’est toi, Marianne, qui parles de la sorte! Toi, une femme de cœur ! Tu es donc bien changée ! Tu ne te souviens donc plus que, lorsque nous avons trouvé sur la route ce pauvre petit, grelottant dans, sa mauvaise; couverture, c’est toimême qui as voulu le prendre? C’était huit jours après notre mariage, en revenant de la foire de Collonges. *

— Oh ! je m’en souviens bien!

— Tu me dis, en le regardant avec des yeux humides : « Prenous-le, si tu veux, mon Denis ; nous nous figurerons que nous nous somme mariés un an plus tôt. Nous n’en serons guère plus pauvres, et cela nous portera bonheur, »

— Oui, oui, je sais tout cela ; mais* néanmoins, il a beau être tout ce que tu prétends, pour tout le monde c’est un bâtard ; et ce n’est pas ce que j’avais en vue pour Àdrienne. Que dirait le monde, si nous donnions notre fille à un bâtard?

— Le monde ! le monde !. Ah i voilà un beau mot I le monde ! qui ça, le monde ? les Noiregent, les Corbière ou les Perruchot? Les gens sans cœur, les égoïstes ou les imbéciles. Le monde, c’est-à-dire toutes les bêtises, toutes les; injustices qui ont cours et qu’on accepte sans savoir pourquoi. Qui sont ceux qui sèment les bâtards? justement ce monde-là qui les méprise. Ah ! vraiment, pour tout le monde, Jacques n’est qu’un bâtard? Eh bien, moi, je le tiens pour un homme intelligent, dévoué et honnête, ce qui vaut mieux pour moi que des quartiers de noblesse. Ah ! Marianne, si tu savais combien tu me fais mal en parlant ainsi de notre bon et brave Jacques, lui. qui se mettrait au feu pour nous et que tu repousses, pourquoi? parce qu’il a été abandonné en venant au monde par des parents sans cœur et sans entrailles !...; Et tu es assez injuste pour lui faire un crime de la faute de ses parents ! Eli bien! moi, je suis si loin de penser comme toi que ce matin, lorsqu’il m’a fait sa demande, oh ! bien timidement! j’en avais la larme à l’œil d’émotion, de contentement... Quant à lui, en voyant sa demande acceptée, il ôtait si ému, qu’il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Est-ce que tu crois qu’un mirliflor saurait aimer comme ça !

— Oui, mais si Adrienne ne Taime pas? ,

— Et pourquoi donc ne l’aimerait-elle pas?

— Elle est si jolie, qu’elle a bien un peu le droit d’être difficile. Enfin, tuas beau dire, elle n’est pas faite pour être la femme d’un ouvrier.

— Encore ce satané orgueil qui réparaît ! Yeux-tn que je te dise ton fait. Marianne, parce qu’à la fin tu me fais sortir des gonds?... Eh bien ! tu u’es qu’une aristo.

— Je suis juste, voilà tout !

— Mais moi, je suis démocrate, et je vèux que ma fille épouse un démocrate et un ouvrier comme moi, repartit Denis sèchement. Jacques n’a pas de façons, c’est possible; mais Àdrienne eD a trop. Depuis quelque temps surtout, s’il faut tout dire, je trouve qu’elle s’attife trop bien.

— Elle a du goût. Peut-on lui reprocher ça?

— 1 Elle singe trop les demoiselles, voilà ce qui me déplaît ; car on en jase. On dit : La fille de Berthaud est une précieuse; elle tournera mal.

— Les jaloux !

— Je te dis, moi, qu’on a raison. Je n’ai certes pas peur qu’elle se conduise mal, elle a trop d’honneur et d’esprit pour ça; mais elle pourrait nous mépriser.

— Nous mépriser ! elle ! se récria Marianne, elle ! qui nous aime tant, qui a si bon cœur !

•jN ^ — Je le sais bien. Mais aussi, cette llortense Perruchot, que je rencontre lou-

jours ici et qui la flatte, j’ai peur qu’elle ne lui donne de mauvaises idées.

7V (Jfc

— « Mademoiselle », écrivait Rodolphe de Corbière.

(Chap. X.)

— Ad ri eu ne n’est-elle pas la plus sage et la plus réservée de Vieuxbourg?

— Morbleu! je le crois bien. Si je savais le contraire... Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est temps qu’Àdrienne se marie. Jacques va venir tout à l’heure. Ne dis rien encore à l’enfant. Vous irez à la fête ensemble. Tu les laisseras marcher un peu en avant, afin qu’ils puissent se causer. Et j’en toucherai deux mots à la petite. Mais enfin où est-elle donc? demanda-t-il encore.

Adrienne alors descendit.

Elle était simplement vêtue d’une robe de mousseline blanche un peu traînante, avec une ceinture et des nœuds mauves, et pour coiffure elle portait un coquet chapeau

5 e Livraison.

(Librairie Popula : re),

de blonde parsemée de violettes de Parme. Celte toilette vaporeuse* élégante, aux teintes suaves, harmonieuses, faisait valoir sa distinction naturelle et attendrissait encore son doux visage.

En la voyant si joliment parée, Dénis resta un instant interdit, comme si intérieurement il donnait, raison à Marianne qui la trouvait trop belle pour Jacques. Il eut même envie de la gronder; tant de rubans, de fleurs et de mousseline l’offusquaient un peu. Mais F amour-propre paternel l’emporta et coupa court à toute remontrance.

— Tu ne viens donc pas m’embrasser? dit-il en regardant sa fille avec autant d’orgueil que de tendresse. Que faisais-tu là-haut toute seule?

— J’attendais Ilortense, répondit - elle; nous devons tantôt nous promener ensemble.

— Toujours cette Ilortense, grommela Denis. Tu sais pourtant que je ne l’aime guère. Jacques s’est offert pour être ton cavalier. Je préféré ça. Attendez-le. Il va venir. Mais je m’oublie, adieu! Je me sauve. Vous viendrez vous promener un peu vers le corps de musique, afin que je Vous voie, mademoiselle.

El il sortit en courant. .

— Qu’as-tu donc ? te voilà toute contrariée, demanda la pauvre mère dont le cœur se serrait dès qu’elle apercevait uu nuage sur le front de son enfant.

— Mais rien, fit-elle, comme au sortir d’un rêve. Je suis contrariée que le père ne puisse souffrir Ilortense, que j’aime beaucoup, voilà tout.

— Cependant, hier, je t’ai vue pleurer.

— Je ne nie souviens plus.

— Tu me caches quelque chose, je le sens bien, dit Marianne en essuyant une larme. Est-ce que tu t’ennuies avec nous? Voudrais-tu déjà nous quitter? Penses-tu à te marier? Aimes-tu quelqu’un? ‘

— Je l’assure, maman, que je n’ai aucun chagrin, et que je me trouve très heureuse avec vous.

— ^ Ah ! c’est que ton père prétendait tout à l’heure que tu avais envie de te marier, qu’il avais deviné cela à ton air chagriné. C’est vrai, on ne t’entend plus rire ni

chanLer dans la maison comme autrefois. Tu oublies souvent d’arroser tes Heurs, et jusqu’à ton pauvre chardonneret que tu négliges et qui en est tout triste. Et puis, il semble que tu ne nous embrasses plus de bon cœur. Tu as toujours l’air d’être ailleurs. Ton père... ton père a peur que tu ne nous méprises, acheva la tendre Marianne en étouffant un soupir.

— Oh 1 maman, ne dis pas cela, s’écria Adrienne, qui s’élança au cou de sa mère et l’embrassa de toutes ses forces. Ne pleure pas. Tu vois, je ris maintenant, je suis contente. Et d’abôrd je me réjouis beaucoup d’aller à la fête. Va mettre ton beau bonnet et ton châle à palmes. Tri viendras un moment avec nous.

Les baisers d’ Adrienne, ses affectueuses paroles eurent bien vite raison des inquiétudes de Marianne.

Comme elle se disposait à passer dans la chambre voisine pour obéir au désir de sa fille, Jacques entra.

C’était un homme de vingt-cinq à trente ans, haut de stature, mais d’une allure uu peu gauche. Ses traits irréguliers respiraient cependant une telle loyauté, une telle bonté surtout, qu’on s’habituait vite à sa laideur. Son front -d’ailleurs était noble ; ses yeux bruns, intelligents, fermes et doux. Sa bouche attendrie, son menton fin et court, un peu effacé, creusé par une fossette, indiquaient une nature modeste, affectueuse, toute d’abnégation et de dévouement.

— Bonjour, madame Marianne, bonjour, mademoiselle Àdrienne, dit-il d’une voix si tremblante, que la moitié de sa phrase resta dans sa gorge.

— Bonjour, monsieur Jacques, repartit la jeune fille inattentive*

Elle pensait à Hortense qui n’arrivait pas.

— Tu viens chercher Àdrienne pour faire un tour de fête? demanda Marianne.

— Et vous aussi, madame Berthaud, si toutefois vous voulez bien m’accepter pour cavalier.

* — Pourquoi donc ne vous accepterions-nous pas? dit l’excellente femme. Àttem dez-moi seulement un tout petit instant. Puisque vous voulez bien m’emmener avec vous, je vais me faire belle.

À cette proposition, Àdrienne ne put entièrement dissimuler un mouvement de contrariété que surprit Jacques. Tout anxieux, il s’empressa d’ajouter :

— Vous avez l’air fâché, mademoiselle, que je sorte avec vous.

— Oh non ! Jacques, dit Àdrienne assez froidement. Seulement j’avais promis...

— Vous aviez promis...

— Oui, à Hortense de sortir avec elle. . *'

Et, s’approchant delà fenêtre, Àdrienne, préoccupée, regarda dans la rue.

— Je sais bien, reprit le pauvre garçon, que je suis laid et gauche, et je comprends que vous me refusiez pour votre cavalier. Dites-moi la vérité, je vous en supplie. Je ne vous en voudrai pas; au contraire. Mon plus grand chagrin serait de vous contrarier ou de vous déplaire.

— Je vous assure, Jacques, que je vous ai dit la vérité. Mais si Hortense le veut bien, vous viendrez avec nous.-

— Vous ne me trouvez donc pas plus laid qu’un autre ?

— Mais non, fit Àdrienne d’un air surpris qui déconcerta le pauvre garçon.

Àprès quelques instants, il reprit encore :

— Mademoiselle, j’aurais quelque chose... M. Berthaud ne vous a donc parlé de rien?

' — Non; ■ •

— 11 ne vous a pas dit... que... j’avais... j’avais pour vous un sentiment qui... un sentiment que...

Mais, pendant qu’il balbutiait ainsi, en proie à tous les vertiges d’une timidité insurmontable, Àdrienne, toujours absorbée, l’écoutait à peine. Elle venait d’apercevoir Hortense au tournant de la rue du Faucon.

— Allons, bon I pensa-t-elle avec impatience, la voilà qui s’arrête encore.

Jacques interpréta ce mouvement de physionomie selon l’idée qui le préoccupait.

— Ah ! mademoiselle, supplia-t-il, ne vous fâchez pas si j’ose... Pardonnez-moi, c’est que, voyez-vous, mon cœur' étouffe î... Depuis si longtemps... depuis cinq ans, je ne peuse qu’à vous, je ne vis que pour vous, que par vous ! Depuis cinq ans,, je vous aime !

— Il y a cinq ans! repartit Àdrienne en riant. Mais, il y a cinq ans, j’étais une petite fille. Voyons, ôtez cinq de dix-neuf. J’avais quatorze ans.

— Oui, c’est bien cela. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je revenais de mon tour de France. Vous étiez là, tenez, je vous vois encore ; non pas sérieuse comme aujourd’hui, mais toute joyeuse et si jolie! Vous aviez une petite robe d’indienne, à carreaux bleus et blancs. Et vous m’avez sauté au cou, moitié riant, moitié pleurant de joie. Et vous m’appeliez votre bon Jacques. .

À ce souvenir, le pauvre garçon fut obligé de s’arrêter pour refouler les larmes qui lui coupaient la voix.

— Moi aussi, moi ausi, je me souviens, dit Àdrienne. J’étais bien heureuse en effet de retrouver ce bon et grand frère Jacques qui m’aimait et me gâtait tant.

• Un peu enhardi par celte affectueuse parole, Jacques continua :

— Eh bien! depuis ce temps-là, mademoiselle, je ne puis rester un jour sans vous voir. On dit que je suis sage, rangé; mais je n’y ai pas de mérite, puisque mon plus grand bonheur, c’est de penser à vous. Enfin, si j’ai travaillé et me suis perfectionné dans mon état, c’est pour oser... Maisje n’oserai jamais, mademoiselle, si vous ne m’encouragez pas un peu.

— Quoi, Jacques? que faut-il vous dire? demanda-t-elle, fort embarrassée elie-ïnême de ce préambule.

— Appelez-moi mon bon Jacques, comme autrefois.

— Mon bon Jacques, je ne vous comprends pas*

— Eh bien! permettez-moi de vous aimer.

— Non, Jacques, cela, c’est impossible, répondit gravement Àdrienne.

Un instant l’infortuné fut comme étourdi du choc.

— Ah! mademoiselle, reprit-il humblement, ne vous offensez pas de mon audace. C’est maître Denis qui m’avait fait espérer... Pardon, pardon, mademoiselle,,

— Je vous assure, mon bon Jacques, fit Adrienne en lui tendant la main , que je ne suis aucunement fâchée; mais je ne puis vous permettre de m’aimer, puisque moi...

— Vous aimez quelqu’un? demanda timidement l’ouvrier.

— Je ne veux pas répondre à cette question.

— Mademoiselle, supplia le pauvre amoureux tout décontenancé, je vous en prie, ne me laissez pas dans le chagrin. Cette espérance que peut-être vous m’aimeriez un jour, c’était, voyez-vous, mon seul bonheur. Mais non, ne m’écoutez pas, je ne sais plus ce que je dis. Si vous en aimez un autre, avouez-le-moi ; je ne vous ennuierai plus, vous n’entendrez plus parler de moi. Seulement, ie vous aimerai toujours en cachette. Vous me permettrez de revenir ici comme autrefois et de penser à vous; car je vous ai donné ma vie, et je ne puis la reprendre. Je n’aimerai jamais que vous.

— Mon Dieu! Jacques, que vous me faites de peine! Oui, voxis serez toujours notre ami, notre meilleur ami, mon bon frère comme par le passé, je vous le promets. Eh bien! tenez, admettons que je n’aie rien dit. Demain, je vous répondrai, oui ou non.

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