‹ Crimes de L'amourChapitre 11 sur 60 · UNE DANGEREUSE AMIE · texte numérisé non relu

UNE DANGEREUSE AMIE

L’arrivée d’Hortense fit une heureuse diversion à ce tête-à-tête qui devenait de plus en plus embarrassant pour Adrienne.

Hortense Perruchot était une grande fille encore jeune, mais aux traits déjà fatigués. Elle eût été belle, si ses yeux noirs n’eussent exprimé trop de hardiesse, si

sou nez, un peu écrasé, n’eut donné à sa physionomie un caractère d’astuce et de bassesse, et si sa bouche grasse, d’un incarnat violent, n’eût accusé la prédominance des instincts sensuels.

Une figure plate, le teint fané, le front court, déjà ridé, le rire arrogant, le geste vulgaire, révélaient une femme de mœurs douteuses. Les lignes sèches qu’on observait sous les yeux et autour des lèvres, annonçaient une dégradation précoce. Le vice, enfin, avait marqué ce visage.

Ce n’était pas sans raison que Denis Berthaud redoutait cette liaison pour sa fille.

A dix-sept ans, Hortense Perruchot avait quitté brusquement Yieuxbourg, et l’on affirmait tout bas que M. de Noiregent n’avait point été étranger à cette fuite. On ajoutait même que par ses relations il était parvenu à la placer avantageusement comme femme de chambre dans une riche maison.

Puis madame Perruchot était restée plusieurs années sans recevoir d’elle aucune nouvelle. Que signilïait cette lacune dans son histoire? Les bruits les plus fâcheux circulaient à ce sujet.

Bref, un beau jour, elle reparut à Yieuxbourg, précédée d’un jeune avocat de la localité, Henri Belnet, un fils de famille suffisamment riche et assez bien posé.

Madame Perruchot, qui se trouvait alors dans une profonde misère, accueillit sa fille à bras ouverts et ferma les yeux sur son passé un peu trouble, et même sur un présept équivoque; car, ainsi qu’on l’a vu, Hortense ne rompit point avec Henri Belnet. Mais, recommandée par M. de Noiregent et par la famille de Corbière, elle obtint de l’ouvrage dans les meilleures maisons de Vieuxbourg. Et comme le ton était alors à la bigoterie, quelques momeries achevèreut de lui gagner l’intérêt général. Denis Berthaud, en souvenir du père d’ Hortense, un brave et digne ouvrier, ne s’opposa point d’abord à ces relations entre les deux jeunes filles ; le voisinage, d’ailleurs, se prêtait à cette intimité. Rompre ensuite était devenu d’autant plus difficile, qu’Àdrienne paraissait s’attacher davantage à Hortense, qui seule était la confidente de son amour.

— Enfin, te voilà, s’écria gaiement Adrienne en voyant entrer son amie. Comme tu t’es fait attendre !

— Que veux-tu? répondit Hortense. Un jour de fête, on rencontre tant de monde l Bonjour par-ci, bonjour par-là! Mais, enfin, puisque tu es prête, partons tout de suite. Tiens ! vous voilà, Jacques, beau comme un saint Georges, ma foi 1 Jacques ne put s’empêcher de rougir de cette allusion à ses habits neufs, dans lesquels il se sentait mal à l’aise.

— li vient avec nous un instant, dit Adrienne.

— Non, non, se récria vivement Hortense, pas de cavalier! Nous voulons être libres .

— Je l’ai promis, et maman aussi nous accompagne.

— Ah! quel ennui! fit Hortense de mauvaise humeur, voilà notre fête gâtée. Avec un homme on se gêne.

Et, se rapprochant d’Àdrienne, elle lui dit à voix basse :

— Renvoie-le, j’ai à te parler.

— Eh bien! reprit Adrienne qui prenait peine à voir l’air contristé de Jacques, il nous accompagnera au moins jusqu’à la musique.

Quant à moi, repartit Jacques, je ferai tout ce que vous voudrez, mademoiselle. Je m ? en irai tout de suite, si vous le désirez.

— C’est cela, s’écria Hortense avec joie. Allez-vous-en, mon bon Jacques, et nous vous adorerons.

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— Dois-je me retirer, mademoiselle Adrienne? demanda-t-il timidement.

— Oui, oui, insista Hortense, car ce superbe gilet de velours à pois cerise nous compromettrait.

— Devant l’ironie mordante de la jeune ouvrière, le pauvre garçon se sentit chanceler. Il se retira sans prononcer un mot* craignant de trahir une émotion qui eût achevé cle le rendre ridicule.

Adrîenne n'essaya point de le retenir.

— Eh bien! dit-elle, une autre fois, Jacques mais ce n’est pas à cause de votre

gilet.

— C’est tout simplement parce qu’on a peur de trop vous aimer, ajouta Hortense. Est-ce assez flatteur, ça? Adieu, Jacques! Et sans rancune!

— À demain, lui cria Adrienne, car elle sentait qu’il partait le cœur déchiré.

— Jacques! Jacques! rappela. encore Hortense*. j’ai oublié de vous dire quelque chose.

Jacques rentra.

— Vous êtes un ange, fit-elle en lui envoyant un baiser.

— Pourquoi, reprocha Adrienne à sa méchante amie, te moquer ainsi de cet excellent garçon?

• — H est amoureux de toi?

— J’en ai peur.

— Tant pis pour lui. Quand on se mêle d’être amoureux, on n’est pas lourdaud comme ça. Ça manque de chic, c’est bêta. On croirait qu’il tire ses idées du fond de ses bottes.

- — 11 a si bon cœur !

— Comme lu dis ça! Est-ce que par hasard?... Mais nou, c’est impossible. Aimer un ouvrier! Fi donc! ça sent la pipe. Parle-moi des cigares à cinq sous, à la bonne heure. Tiens, respire-moi ça, lui dit-elle en lui présentant une lettre, et lis un peu. C’est du naD an. Est-elle heureuse, cette mijaurée, qu’on lui écrive des lettres d’amour 1 Moi, j’adore ça, les lettres, les belles phrases bourrées de sentiment. Je suis toujours en bisbille avec Henri parce qu’il ne m’écrit plus depuis que... je l’aime trop.

Cependant Adrienne tenait entre ses mains tremblantes cette lettre, cette môme lettre sans doute qu’elle avait refusée l’autre jour, et qui, maintenant quelle était jalouse, lui brûlait les doigts. Toutefois, elle n’osait rompre le cachet. Ouvrir cette lettre, n’èlait-ce pas s’engager un peu vis-à-vis de Rodolphe, ou du moins lui laisser croire que son amour ne déplaisait point?

— Eh bien! que fais-tu donc là à regarder l’adresse? C’est bien pour toi, dit Hortense qui, devinant la cause de son hésitation, saisit vivement la lettre et en brisa l’enveloppe. Es-tu jeune! Je lirai, moi; écoute.

— Tais-toi! je t’en prie, tais-toi! s’écria Adrienne toute pâle. C’est sans doute cette lettre qu’il a voulu me remettre quand il a fait l’imprudence d’entrer au magasin. Je ne veux pas l’entendre, je ne le veux pas. Dieu! si ma mère allait veuir!

Mais Hortense, sans tenir compte des frayeurs de son amie, lut la lettre.

Malgré ses scrupules, la malheureuse Adrienne écouta avidement cette lecture.

« Mademoiselle, » écrivait Rodolphe de Corbière.

« Depuis le premier jour où je vous ai vue, je vous aime. J’ai osé vous le dire une fois, mais vous m’avez imposé silence. Aussi, suis-je le plus malheureux des hommes. Votre persistance à me fuir me désespère. Devant cette volonté que la mienne ne peut vaincre, il me semble par instants que mon cerveau se brise et que

ma raison s’égare.

« Votre image me poursuit incessamment.

« Dans la veille comine dans le sommeil, je vous vois, je m’etiivre de votre beauté divine; je sens fixé sur mon cœur ce regard à la fois si profond et si doux dont la flamme pénétrante m’embrase, me dévore. Mais dès que je la veux saisir, la vision s’évanouit pour reparaître un instant après plus séduisante,, plus irritante.

« Àlxî c’est là un atroce supplice! Resterez-vous donc insensible à ma souffrance? Non, maintenant j’espère un peu; car vous ayez daigné reparaître hier à votre fenêtre; non, car la bonté se lit sur yolre front, d*une grâce, d’une candeur célestes ; non, car un visage si beau ne saurait cacher uu mauvais cœur.

« Trois jours passés sans vous voir, sans vous admirer! Ali ! comme vous m’avez cruellement puni de mon audace! Si vous saviez quelles folles pensées ont traversé mon cerveau en délire pendant ces trois jours, vous craindriez de troubler ainsi par vos rigueurs la tête d’un- pauvre amoureux. Mais je vous ai revue, et soudain foutes mes douleurs ont été calmées; vous ôtes enfin touchée de tant d’amour. Je sens que nous brûlons tous deux de la même flamme et qu’un attrait irrésistible nous attire l’un vers l’autre.

« Douteriez-vous de la profondeur de mou affection? De grâce, je vous le demande à deux genoux, mettez à l’épreuve mon dévouement; que l'aut-il faire pour mériter votre confiance et votre amour? Je vous en supplie, accordez-inoi une entrevue pour me dire ce que vous exigez de moi. C’est ma vie entière que je voudrais vous donner. Je vous implore comme on implore Dieu. Laissez-inoi vous aimer.

« Mais, si vous me repoussez encore, si vous me refusez cet entretien qui apaiserait ma fièvre, mon délire, je ne sais, non, je ne sais à quelle extrémité me. pousserait le désespoir.

« Je reste à vos pieds, mademoiselle, jusqu’à ce que vous ayez décidé de mon

sort.

« N’oubliez pas toutefois que je suis, avant tout, votre ami le plus soumis et le plus dévoué.

« RODOLPHE DE COHDIÈRE. »

. Quand elle eut achevé la lecture de cette lettre aussi ampoulée que bauale, Hortense leva sur \drienne un regard consterné.

— Tu vois, dit-elle, s’il allait se tuer, c’est toi qui serais cause de sa mort.

— Ah 1 s’écria Aérienne toute émue, peut-on me bouleverser ainsi?

Horlense se retourna pour cacher son envie de rire.

— Sais-tu, reprit-elle, que Lu as une fière chance? D’après ce que m’a dit Henri, je croîs fei mement que Rodolphe a l’intenLion de l’épouser.

— M’épouser! repartit naïvement Àdrienue, c’est impossible. Le fils de M. de Corbière épouser la fille de Denis Rerlhaudl Tu n’y penses pas! il y a un abîme entre nous. Sans parler de là différence des positions, la différence des opinions suffirait seule à rendre ce mariage impossible. Je crois que mon père s’y opposerait tout autant que les Corbière.

— Ta la tal Rodolphe est majeur, et dans peu lu seras ‘libre aussi. Ah! ma chère, quand on s’aime, les obstacles, loin de séparer, unissent plus étroitement; mais il faut aimer; et malheureusement tu n’aimes guère ce pauvre garçon, qui, lui, se meurt d’amour pour loi.

— Hélas 1 je ne pense que trop à lui... Si tu savais... Mais non, je n’ose te dire...

-rv

— Voyons, dis toujours.

— Eh bien 1 ce qu’il m’écrit ne me surprend pas; car j’éprouve tout ce qu’il ressent lui-même.

— Non, tu ne l’aimes pas comme il t’aime. Autrement, hésiterais-tu à lui accorder le rendez-vous qu’il implore depuis si longtemps?

■ — Je n’ose pas, j’ai peur; il me semble que c’est mal. Quand tu m’as fait rencontrer avec lui, j’ai été tellement troublée! Et si mon père savait jamais! 11 me tuerait. Ï1 est terrible pour ces choses-là. Quand j’y pense, j’en frémis. Voir en secret un jeune homme, le neveu surtout de l’ennemi de mon père! Non, non, c’est impossible.

- — Si tu avais appris l’histoire, répliqua Hortense, tu saurais que ces choses-là se sont vues très souvent. Ainsi, à Paris, j’ai assisté à un très beau spectacle : c’étaient justement deux amoureux dont les parents étaient des ennemis acharnés, Roméo et Juliette. Ahl qu’ils étaient gentils! quels jolis costumes! et comme ils s’aimaient! A propos, as-tu fini de lire les livres que je t’ai donnés, Manon Lescaut et Faublas? Je t’en prêterai encore un autre, où un monsieur très riche épouse une simple ouvrière, et tu verras à son portrait qu’elle n’était pas, à beaucoup près, aussi belle que toi.

— Non, ne m’apporte plus de livres. Papa m’a défendu de lire des romans.

— Mon Dieu ! ma pauvre Adrienne, que tu es sotte pour une fille d’esprit! On lit en cachette. Puisque tu ne dors pas, il faut lire la nuit en pensant à ce pauvre Rodolphe, qui, lui, positivement l’aime à en perdre la tête. Ah! petite mijaurée, va! N’est-elle pas bieu à plaindre? Le plus beau garçon de Vieuxbourg et le plus riche, qui lui écrit des lettres pareilles! Je te le répète, pour peu que tu répondes à son amour, il plantera là sa jolie cousine de Chatelux, et il ne voudra plus épouser une autre femme que la belle Adrienne Berthaud ; seulement il faudrait qu’il te vit, qu’il te parlât, afin de te soumettre ses projets d’avenir.

— Chut! voila nmmaD, fit Adrienne toute bouleversée.

Marianne entrait en effet, soutenant sa vieille mère paralysée, qui sortait rarement de sa chambre.

Adrienne courut au devant d’elle.

— Oui, dit Marianne, j’amène grand’mère, qui descend pour garder la maison pendant que nous irons nous promener.

— Et puis surtout, je viens embrasser la petite, qui m’a oubliée ce matin, reprit l’aïeule.

Elle mit ses lunettes pour mieux contempler sa petite-fille, l’orgueil et la joie de ses vieux ans.

— Comme te voilà belle 1 Et tu es contente, heiuî

— Tu m’aimes tant, grand’mère, comment ne serais-je pas heureuse?

— Petite flatteuse, va! Mais les vieux comme moi se laissent toujours prendre à ces cajoleries-là.

— Oui est-ce qui ne l’aimerait pas, celte gentille Adrienne! ajouta la perfide Hortense.

— 'Où donc est Jacques? demanda Marianne.

— 11 est parti en avant. Nous le retrouverons sans doute sur la promenade, rénon dit Hortense.

Adrienne embrassa encore sa grand ’môre.

— Allons, va, ma fille, amuse-toi bien, lui dit l’aïeule, et surtout sois bien

& sage.

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(Ghap. XI.)

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