RIVALITÉ
Les deux jeunes filles levèrent sur la Fouine leurs regards interrogateurs. — Quelle nouvelle? demanda llortense.
— Vous n’avez donc pas entendu tout à l’heure l’équipage à deux chevaux des Corbière?
— Non.
— Il allait à la gare chercher la fiancée de M. Rodolphe! Elle vient d’arriver avec sa mère. Deux belles dames, comme Vieuxbourg n’en a jamais vu ! Tout le monde était sur les portes pour les regarder. La vieille Claudine prétend que M. Rodolphe est au désespoir; qu’il en est malade, car il ne veut pas se marier, quoique made^ moiselle de Chatelux soit belle comme les anges.
— Bah! fit Hortense* Est-elle riche ?
— À millions ; mais il paraît que M. Rodolphe a en tête un autre amour et* un autre mariage.
— Hortense jeta à Àdrienne un regard d’intelligence qui signifiait :
— Hein ! tu vois comme il t’aime !
Àdrienne rougit d’abord ; puis elle pâlit soudain. La jalousie venait de lui étreindre le cœur.
Elle se leva et, toute chancelante, courut s’enfermer dans sa chambre pour cacher sa douloureuse émotion.
— Cette fois, elle est tout à fait prise, allons! fit Hortense en riant.
— Sait-on, vraiment, quel jeu joue ce Noiregent? exclama la Fouine intriguée. On dirait maintenant qu’il travaille pour le compte de son neveu ; car c’est lui qui m’envoie ici annoncer cette nouvelle.
— Je le sais bien, moi, - repartit Hortense; mais il m’a défendu de te le dire, parce que tu es trop bavarde.
Une fois dans sa chambre, Àdrienne alla à sa fenêtre, souleva le rideau blanc.
Rodolphe n’était point à la sienne.
La jalousie la mordait de plus en plus.
Où était-il?
Auprès de cette fiancée, sans doute.
Elle ouvrit toute grande sa fenêtre, obstinément fermée depuis trois jours. Elle releva les tiges affaissées de ses volubilis, enleva les corolles desséchées, arrosa les pauvres plantes abandonnées.
Et tous ces soins, elle les donna avec une vivacité fiévreuse qui n’était point habituelle à la belle fille, plutôt indolente et rêveuse.
Celte animation singulière n’échappa point à M. de Noiregeut, qui l’observait avidement par la fissure de ses volets clos. Car le machiavélique personnage, qui connaissait le cœur féminin, avait prévu ce mouvement de curiosité, d’irritation jalouse, et posté à son observatoire, il attendait Àdrienne.
11 se frotta les mains.
Son plan réussirait.
11 passa dans sa bibliothèque et, après un instant de méditation, il choisit les deux livres qu’il crut les plus propres à dépraver l’imagmation et le cœur ingénus d’une jeune fille. C’étaienî deux anciens romans : Manon Lescaut et Faublas .
Il les envoya sur-le-champ à Hortense, avec ces mots tracés au crayon :
« Faire lire promptement. » .
Puis, tout préoccupé du succès de sa noire intrigue, il se rendit sur le Cours.
C’est ainsi qu’on appelle la principale promenade de Vieuxbourg. C’est là que se tiennent d’ordinaire les divertissements de la fête.
M. de Noiregent, avons-nous dit, avait refusé la mairie; mais il l’avait fait accep-
ter par un vieillard cacochyme qu’il conseillait et dominait entièrement. Par le fait
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remplissait les fonctions de maire, sans en encourir la responsabilité. Il allait officieusement inspecter, sur la prière de son ami, la disposition des jeux et des baraques de saltimbanques qui commençaient à s’installer.
Parmi ces baraques, une magnifique enseigne en lettres rouges sur un fond noir :
A la Magicienne .
Et en sous-titre :
Les secrets du diable dévoilés, les songes expliqués . Recettes contre les peines de cœur et les rages de dents . •
Il aperçut, à l’entrée de labaraque, des saltimbanques fort misérables qui faisaient cuire leur soupe.
Quel rapprochement bizarre se fit dans l’esprit de M. de Noiregent entré ce spectacle et les pensées d’amour et de vengeance qui agitaient son âme enfiélée ?
Il continua sa promenade sur le Cours, complètement absorbé par ses préoccupations haineuses, et ne prêtant aucune attention aux préparatifs de la fête.
Pendant ce temps, mesdames de Cliatelux s’installaient dans les chambres que madame de Corbière leur avait préparées.
Bathilde de Chatelux, l’angélique fiancée de Rodolphe, avait dix-huit ans.
Elle sortait du Sacré-Cœur. C’était par conséquent une jeûné fille accomplie,
‘ dans le sens que le monde donne à ce mot.
Sa beauté pouvait, en effet, passer pour angélique.
Elle avait des cheveux blonds, d’un blond fade, des yeux bleu-clair, d’une expression douce et banale, un teint rose, d’un rose un peu trop vif. Sa peau, dont on admirait la blancheur, n’avait ni ce satiné, ni cette morbidesse qui constituent l’éclat, la délicatesse de la complexion.
On comprenait donc que, la pensée remplie de l’image d’Adrienne, Rodolphe n’éprouvât qu’une médiocre admiration pour sa cousine, toute .séraphique qu’elle fût.
Quant à madame de Chatelux, c’était une ancienne coquette, à l’âme sèche et mondaine, toujours en scène et visant à l’effet. Elle posait alors pour l’amour maternel ; elle se pâmait en parlant des charmes de sa fille et mourait d’envie de la marier, afin de s’en débarrasser le plus tôt possible.
Rodolphe les accueillit avec une froideur presque glaciale, au grand désespoir de madame de Corbière.
Après les premières civilités d’usage, il s’empressa de les quitter et remonta dans sa chambre.
Quelle fut sa surprise, sa joie, en retrouvant ouverte la fenêtre d’Àdrienne qui ne le fuyait plus, d’Adrienne embellie par ce sentiment nouveau, le désir de plaire, de surpasser une rivale, d’Adrienne qui cette fois lui jeta un regad voilé par la timidité, mais dont les doux rayons le remplirent de reconnaissance et d’espoir !