‹ Crimes de L'amourChapitre 12 sur 60 · LA MAGICIENNE · texte numérisé non relu

LA MAGICIENNE

La promenade de Yieuxbourg, appelé le Cours, est un vaste espace planté de hauts arbres, remarquables par leur grosseur et Pépaisseur de leur feuillage. Elle longe le cours de la Seille, d J où lui vient sou nom sans doute. C’est uu lieu frais et sombre, ordinairement solitaire, et favorable aux confidences des amoureux. ^ )

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Mais le jour de la fête, il y a grande animation sur. le Cours. Les saltimbanques, les loteries; Jessjéux de: toutes sortes 1 * . lés boutiques yf présentent , une enfilade de baraques- chamarrées et. affriolantes.

Et juiiS j quel vacarme !

La grosse caisse, . les fifres,lesvoix criardes: des: pitres, les coups :de tam-tam, les mirlitons: et, lèsrcrécelless des: enfants;: composent ; la; plus* étourdissante; des. cacophonies. .

ïoutiV^éux:bourgivienl^set!pffoi^Derdai.Etiquandioni>estdas:dè*:cet infernal tapage, on va jusqu’à la musique.

La musiques de Vieu xbourg , est ljus.tément réputée. 1 . Aussi les habitants en font-ils avec orgueil les: honneurs à leurs: convives;: étrangers? :

Il était, deux dveures-; .cependant, lavipromeuade 'était encore déserte; car le jour de la fête, lés repàss se prolongent. Leî:vign;erou.'dè Vieiixbourg. est hospitalier et lier de sou crû. Or, ce jour-là, il exlfibe ses:; plûsimeife , et • la.no meuclature en est

longue.

La baraque: ide lai magicienne v êtait t la,; dèrnièreBde Ia : rangée. Elle: présentait une assez grande surface.

Par:derrière.ïse voyaitdocampemeutides saltimbanques, .

La voiiurev uneisorte de maison roulante; serval ttdfclogément .à:-. laa petite-* troupe.

L’i ntérieur présen fcâit su uechambre meublée de deu x ütesuperposésseL dê*.q uelq u es grandes caissesn servantra*. la* fois: . dé. sièges*,: d’ô:. tables et d’armoires;. Elle; contenait encore un poêle, et des- ustensilès;.dè cuisine;.

Dans.' l’épaisseur dSin doublé:; plancher; se rangeaient les toiles- eti lès; tréteaux nècessairessà l’érection dû. tbéâtre : *en plein vent*

Les’.cornédiens prenaient œiLienue de représentation leur:modeste repas c L

C’était d’abord une - sorte; d’hercule à. la figure ; enluminée; > à; l’oerl. violent et cynique, à lapuissante carrure, . aux épaules d’athlète. Ses biceps prodigieux lui avaient valu le nom de: Bradacier. Il portait.. un simple: maillot, avec une : large , ceinture de velours noir' suri laquelle se détachaient, en couleur éclâtante, des signes; cabalistiques.

À côté:; dû; lui;, on voyait une femme revêtue d’une longue robe:' de magicienne. C’était une vraie bohémienne, .' au : regard sombre ; son? teint: lïâve; . dèmouiè urr bistre, la faisait: appeler par; Bradacier^ dans- ses; moments de: gaieté; madame: la. Jaunisse.

Eu ce.. moment;, là,.magicienue;rangeait les casseroles;

Debout devant eux,. se tenait un enfaut représentant l’Amour; A sa* taillé, on lui eut donné cinq ans; mais son visage aminci, déjà fatigué, son teint couperosé, ses pauvres membres grêles et cependant déjà formés, annonçaient un âge plus avancé. -

Ce qui navrait, c’était la dégradation précoce empreinte sur ce jeune visage.

Quoi de plus attristant que de voir un enfant, celte pure fleur, celte chose sainte entre toutes, déjà corrompu, déjà profané! I I

Autant l’enfance est belle avec son naïf sourire, sou œil limpide, sa voix fraîche, autant elle est hideuse quand elle a.perdu l’ingénuité et la grâce de l’innocence, quand le vice l’a flétrie.

Ces trois personnages causaient non-seulement une impression de dégoût, mais comme une vague crainte.

Où sentait, à leurs regards obliques, menaçants* ou 'railleurs, qu’ils étaient en révolte contre la société.

Mais la société s’ôtait-elle jamais occupée d’eux?-

Qu’avaient-ils à perdre, qu’avaient-ils à ménager, ces ! pauvres être déshérités,

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errant depuis leur naissance, sans foyer, sans abri, sans famille, souvent sans pain, ignorant, eux-mêmes leur origine, jetés .dans le monde on ne -sait comment, 'tf ayant d’autre pairie que les grands chemins?

Que devaient-ils. à leurs semblables qui ne les regardaient qu’avec défiance et :mépris, qui n’avaient avec eux aucun lien, aucune communauté dRntérêts? C’étaient pour eux des ennemis qu’ils haïssaient d’instinct, qu’ils volaient sans scrupule, et quepeut-être ils eussent. assassinés sans>pitié ni remords, n’était la crainte du gendarme.

Bradacier avait exercé un peu toutes les professions ambulantes : tour à tour étameur ou charlatan, artiste dramatique ou colporteur, paillasse ou marchand de chiffons, contrebandier ou cornac de ménagerie. À cette dernière industrie il en-avait“ rattaché une autre pl us insolite et plus dangereuse, qui lui savait valu déjà plusieurs mois de .prison. Il S'était adonné à la fabrication des monstres.

Il avait commencé ; par. les .bêtes et. avait confectionné avec succès des veaux à deux tètes, des > vaches à cinq pattes, : des serpents.à double queue, des rats- à cornes.

Puis il avait travaillé sur le fœtus à trois bras et à autant de jambes qù ? on cen pouvait désirer.

Enfin, il s’était attaqué à l’homme lui -même.

Il chercha d’abord à s’enraciner sur le crâne une belle crête de coq;- mais un abcès qui s’ensuivit le fit renoncer à la création de l 'homme-crête.

? Il n’abandonna pas, toutefois, La fabrication des monstres humains. Il connut l’ingénieuse et poétique idee.de forger de vrais anges, ou plutôt de vrais amours. Il vola un en faut de quatre ans et essaya de faire prendre des ailes d’oie sur son petit dos écorché. Il ne put réussir. Or, il se vengeait sur l’eufant lui-même de -son insuccès en l’acGablaut des plus mauvais traitements.

C’élait ce même enfant, appelé Pauvert, qu’il allait produire dans le rôle de l’Amour à ‘la fête de Vieux bourg.

— . Allous, madame La Jaunisse, dit l’hercule à la magicienne, en lui tendant un gobelet d’élain, buvons une dernière rasade avant d’entrer en scène, car voila un beau temps qui nous promet uue bonne journée. Quant à toi, Pauvert du diable, si tu manques. ton entrée, comme dimanche passé àCollonges, je te casse les reins, entendstu? Tiens, gredin, voilà pour que tu t’en souviennes...

Et il lança un violent coup de pied à L’eufaut, dont la tête alla frapper contre un arbre.

— Je ne la manquerai plus, monsieur Bradacier, je ne la manquerai plus, cria T enfant en pleurant de. toutes ses forces.

— Vas-tu pas faire le train à présent, pour qu’on t’entende, et pleurnicher pour te rougir les yeux, hurla la harpie en lui saisissant le bras de sa main osseuse? Avec ça que tu es déjà plus laid qu’une grenouille.

— Voyons, dôpéehe-loi de faire risette, ou je te foudroie, reprit Bradacier en agitant une feuille de zinc destinée à imiter le bruit du tonnerre.

— L’enfant essaya de rire, tout en continuant de pleurer.

— As-tu fini tes grimaces, vilain crapoussin?

Il le frappa de nouveau.

— Et encore dis merci, tout de suite, ou je t’étrangle.

— Merci, papa Bradacier, merci, maman La Jaumsse.

— Veux-tu bien ne pas nous appeler comme ça? Est-ce que cette vénérable La Jaunisse, qui est plus vieille que la femme de Satan, pourrait être la mère de PÀuiour?

— Quel crime que j’aurais donc commis, ajouta la bohémienne, pour avoir mis

au inonde une pareille vermine? Voyez, il aura les yeux pochés à force dé se fourrer les poings dedans, et le public dira que nous le battons. Avec ça qu’il n’amuse déjà plus; il est trop grand.

• — Si tu ne te tais pas tout de suite, mauvais bâtard, reprit Bradacier déjà animé par la boisson, je te renvoie illico garder les dindons; car lorsque je t’ai ramassé sur la grand’route pour t’ élever à la dignité dé ar tisse, tu n’étais qu’un misérable gardeur de dindons, mais déjà tellement pétri de vices, qu’on ne te donnait rien à manger.

t— Tandis qu’avec nous, petit serpent, continua La Jaunisse, tu es nourri comme un prince.

— Oui, et battu comme plâtre, riposta l’enfant.

i — Et si je ne t’avais pas battu pour te désosser , vilain lézard, saurais-tu cramper en cerceau, faire le saut du lapin et la promenade turque? saurais-tu jouer de la flûte, escamoter dans les poches, décocher des flèches aux belles dames et faire la nique aux. gendarmes? Grâce à ces petits talents de société, tu ne crèveras jamais de faim, tout bête que tu es. Et voilà ma récompense, l’ingratitude.

— J’aimerais autant garder les dindons, répliqua piteusement Pauvert.

— Si tu continues tes insolences, je te fais pincer.

— À pas de danger j repartit l’Amour, qui avait cessé de pleurer.

— Pousse-moi à bout et tu verras.

— Et moi, je dirai que c’est vous qui avez volé dans l’auberge, la nuit dernière.

— Ah ça! êtes-vous fous, exclama La Jaunisse, de crier ça sur les toits?

— Eh bien! pourquoi qu’on me tarabuste? Je veux qu’on me respecte, moi !

— Tiens, voilà comme je te respecte, fit Bradacier en lui passant la jambe par dessus la tête. Assez chamaillé comme ça. Un bon baiser à la bouteille, et que ça finisse !

Il tendit la bouteille à Pauvert.

— Assez, gredin, assez. Voilà quelqu’un qui s’arrête devant la baraque. Vite sur mon pouce, dit-il en le soulevant par la ceinture. Décidément tù es trop lourd; je ne puis plus faire mon entrée de cette façon. Passe ta jambe sur mon cou.

— Pauvert, à califourchon sur les épaules de l’Hercule, lui serra le cou entre ses mains. ^ ’*

— Hein! papa Bradacier, si je voulais, pourtant?

— Vile, vite à la parade, cria La Jaunisse, voilà deux beaux messieurs qui attendent.

Ces deux messieurs, c’étaient Rodolphe et son ami Belnet.

— C’est bien là, disait Rodolphe, la baraque de saltimbanques dont nous a parlé Horlense?

— Parfaitement.

— Lisant l’enseigne à haute voix :

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