A LA MAGICIENNE
Secrets du diable dévoilés, songes expliqués , recettes contre les peines de cœur
et les rages de dents .
— Avoue que cette Hortensea une imagination diabolique, c’est le cas de le dire. En ce moment, Bradacier et Pauvert débouchaient sur le devant du théâtre et invitaient les jeunes gens à entrer.
— Non, pas encore, dit Henri; mais bientôt, nous vous amènerons du monde et nous demanderons le grand jeu.
— Tout ce que vous voudrez, messeigneurs.
Rodolphe et Henri s’éloignèrent
— Je comprendrais, reprit Henri, que tu aimasses une fille comme Hortense. De la gaieté, de Pentrain, suffisamment corrompue, suffisamment fidèle et surtout une chaîne légère. Tandis que tonÀdrienne voudra être prise au sérieux. Elle pleurnichera. Et puis tu te fourres là dans un véritable guêpier. Si tu la compromets, y as-tu songé? il y a un père qui ne plaisantera pas.
— Je sais tout cela.
— Crois-moi, il en est temps encore, continua Henri, laisse de côté la fillette. Respecte cette vertu qui est respectable après tout, et prends pour te distraire une femme comme Hortense* qui n’ait rien à perdre. Séduire une jeune fille, c’est grave.
— J’ai pensé à tout. La passion l’emporte. Hortense t’amuse; mais tu ne i’aimes pas, tu ne l’as jamais aimée. Jamais elle ne t’a fait ressentir les émotions que me fait éprouver la seule vue d’Adrienne.
— Voyons, pauvre ami, ne te monte pas la tête ainsi; tout à l’heure tu parierais de l’épouser.
— Crois-tu que je n’y aie jamais pensé? Àh! si j’étais libre!
— Fort heureusement tu ne l’es pas. Songe donc, malheureux, ton père, ta cousine... Mile de Chatelux a pourtant de fort jolis yeux.
— Trop doux, mon cher, trop bleus, trop à la surface, tandis que le regard d’Àdrienne est un abîme. 11 attire, il enlace, il bouleverse. Cette femme, je te le dis, aimera avec passion! Àh! cet amour est une véritable démence. Si elle me résiste, que veux-tu que je fasse?
— Parbleu I la laisser tranquille. En tout cas, tout, excepté l’épouser: le mariage, c’est la plus grande de toutes les fautes, car elle est irréparable. Je veux être franc avec toi. L’idée d’Hortense est ingénieuse, mais elle est pleine de périls. Je la trouve même d’une délicatesse quelque peu équivoque. Ce sont là des moyens qu’un honnête homme ne doit pas employer.
— 11 s’agit bien de discuter les moyens, fit Rodolphe avec un geste d’impatience. Je veux arriver à mon but, est-ce clair? Tu ne vois donc pas que j’ai la fièvre, que ma souffrance est intolérable, que mon amour est arrivé à la période aiguë, où tous les obstacles, le crime même, n’arrêtent pas?
— C’est que tu ne réfléchis pas, mon pauvre ami, que ce sont ces obstacles même qui causent la grande passion. Car, veux-tu que je te dise de quoi se compose cet immense amour? De désœuvrement, de blasement, d’amour-propre surtout : tu ne peux admettre qu’une petite fille, à qui tu as daigné jeter le mouchoir, te résiste. Crois-moi, ton cœur n’est pas pris, ta vanité seule est fortement empoignée.
Mais Rodolphe n’écoutait pas son ami. Apercevant Hortense, il s’avança rapidement à sa rencontre.
Le Cours était maintenant rempli de monde. Le tintamarre faisait rage ries trompettes, les grosses caisses, les cris des marchands, : les lazzis. des' bateleurs, les rires, les enfants qui piaillaient, la foule qui se coudoyait, composaient un tohu-bohu au milieu duquel chacun, ahuri, occupé. de regarder et dese.frayer un passage, accordait fort peu d’attention à son voisin.
Hortense put donc facilement,, sans être remarquée, aborder les jeunes gens et les attirer à l’écart, derrière la voiture de nos .saltimbanques.
— Eh bien ! demanda Rodolphe.
— Je l’ai laissée un moment auprès de la musique avec sa mère et son amoureux que nous venons de rencontrer •
— Son amoureux ! exclama Rodolphe qui devint pâle.
— Rassurez-vous. Un amoureux qui danse le .cavalier seul; elle ne l’aime pas du tout.
— Cependant cet homme lui a parlé, lui parlé?
— Tiens ! s’il lui parle l. C’est Jacques, son ami d’enfance. Elle a; quelque affection, et c’est bien naturel, pour ce garçon qui l’adore et se jetterait au feu pour elle.
— Et il le lui dit? demanda Rodolphe, dont les veines du front se gonflèrent.
— Fi donc I vilain jaloux ! puisque vous me regardez avec ces yeux féroces, je me tairai., Sans doute, ajoutuTl-elle aussitôt, car elle semblait prendre plaisir à jouer avec la jalousie de Rodolphe, sans doute Àdrienne est un peu touchée de, sou dévouement, et ma foi î je ne dis pas que si...
— Si quoi ? interrogea Rodolphe d’une voix frémissante.
— Si elle ne vous aimait pas., Là! êtes-vous content °l
Le visage de Rodolphe se détendit soudain. À sa pâleur succéda une rougeur subite, et ses yeux s’emplirent de larmes, tant était vive la réaction qui s’opérait en lui. Mais surmontant celte émotion, il questionna de nouveau Hortense.
— Vous dites?... reprit-il; vous êtes sûre? elle vous Fa avoué?
— Je dis qu’elle vous aime comme une petite' folle, quoiqu’elle n’ose pas encore en convenir. jYallez pas me sauter au cou;, si l’on nous apercevait !
— Eh bien ! alors, ma lettré?
— Elle la lue; cedendant elle ne croit pas que vous songiez à répouser. Ce sera à vous de la convaincre.
— Elle consent donc à m’accorder ce rendez-vous? Lui avez-vous parlé de cette partie projetée pour ce soir cà la Maison du bois ?
— Oui; mais elle a refusé net.
— Eulin, répondra-t-elle à ma lettre?
— Pas davantage; car elle ne croit pas du tout que vous alliez vous jeter à l’eau de désespoir. Elle fait sa tête, la petite princesse. Je vous le dis : il n’y a qu’un moyen, un seul, celui que je vous ai indiqué. Elle est un peu superstitieuse. Depuis longtemps elle a envie de se faire tirer le grand jeu. R est convenu que nous nous débarrasserons de
madame Bèrlhaud et que nous viendrons ici. G’est à vous dé faire là leçon à la bohémienne. Tenez, justement là voiîàlqui soulève son rideau. Elle a l’air assez rusé; Edè vous comprendra. Quant aux moyens d’exécution, ils vous regardent, mais- je crois que cela ne vous coûtera pas trop cher, à en juger par l’équipage. Adieu ! jeme sauve, Adrieime m’attend. Et . si l’on allait , me voir avec vous, je serais perdue de réputation.
Elle envoya un baiser à Henri et les quitta précipitamment.
Comme elle se faufilait dans la foulé, elle se heurta à M/. et madame de Corbière, qui se promenaient avec madame et mademoiselle dé Ghatelux; Elfe revint aussitôt s auprès des jeunes gens.
— Prenez garde ! voila voire; famille, dit-elle à Rôdolptte. On vous cherche sans doute ; et si l’on vous attrape, on ne vous lâchera plus.
Pour se soustraire à cette dangereuse rencontre, Rodolphe et Henri entrèrent dans, le théâtre de la magicienne..
Ilorteuse les rappela une fois encore.
— Arrangez-vous avec la sorcière. Puis allez, commander une carriole etlë dîner; De notre côté, nous congédierons là mère et l’amoureux, et nous 1 serons ici vers sept heures. Soignez le dîner surtout. N’oubliez pas le champagne. U y a si longtemps que je n’en ai bu, du champagne,! Henri, nous, danserons un peu de cancan, en souvenir de' laCloserie. Adieu!
Elle. courut. rejoindre Adrienne.
En effet, la; famille de Corbière, parcourait. la promenade, en tous.sens, dans l’espoir de découvrir Rodolphe, qui. avait brusquement quitté la table, avant, meme. la, fm, du repas.
En vain M. de Corbière se mettait-il en frais d’éloquence pour dérider le front assombri et les-.- lèvres pincées de madame de Ghatelux, et pour excuser, la conduite incoücevable: dô son fils. Madame ide Chatelux-, restait, en proie, à. une colère sourde, et la jeuneifilie, triste, préoccupée, ne prêtait, qu’une attention distraite, aux amabilités) de son oncle et aux splendeurs de, la fête.
Quant à.madame de. Corbière, ce n’était, pas tant.! 5 impolitesse commis.e.par son fils, qui f inquiétait, que les causes de cette disparition inexplicable. ’
PeuUelre soulïrait-il; et elle.u’était pas là pour lui donner ses soins.
Après avoir faiLdeuxdois le tour de la. fête, sans, rencontrer! Rodolphe, madame de Chatelux. laissa. éclater son courroux., (
— * Il faut avouer, mon cher Antoine, que Rodolphe nous fait un singulier accueil. Sur votre pressante invitation, nous quittons Paris,, nous : faisons: plus : de cent lieues; pour venir vous voir dans voire alfreux trou ; t et. depuis, notre arrivée, c’est à peine si. M. Rodolphe a. daigné, s’occuper de sa cousine,, qui,., elle,, la pauvre. enfant, prenait, au sérieux, ce projet de mariage.
— Nous ne sommes pas encore allés de ce côté, maman. Peut-être Rodolphe jest-il, dit i la douce Bathilde.
— Est-ce à toi de le chercher? répliqua sa mère d’un ton. revêche. Non point.. Rentrons. Il est évident que M. Rodolphe ne se. soucie nullement de ce mariage, et il nous le laisse voir de la plus impertinente façon.
— Ma chère cousine, j’en suis surpris el plus froissêque vous-même... Je- vous en : prie, attendez, pour le juger, qu’il, vous: donne l’explication- de, cette conduite, étrange.
— Dites inqualifiable.
— Je vous assure, reprenait Elodie en essuyant ses larmes, qu’il est malade depuis quelque temps. Pauvre enfant, l’accuser ainsi quand il souffre !
— Que ne nous a-t-il donné cette excuse ? nous l’aurions acceptée, répondit aigrement madame de Chatelux. \
— Vous ne connaissez pas l’excessive délicatesse de son cœur. Il a craint de nous attrister. Vous n’avez donc pas remarqué qu’il n’a rien déjeuné? À peine a-t-il touché à cet aspic de blancs de poulet, que vous avez trouvé si délicieux. Et lui, qui adore la compote d’ananas au kirsch, H n’a pas même voulu y goûter. Àh ! oui, rentrons, je n’y tiens plus. Peut-être a-t-il besoin de moi.
— En tout cas, reprit M. de Corbière, ce ne peut être qu’une indisposition légère; et nous ne saunons, pour ce motif, priver Bathilde du plaisir de voir la fête.
— Ah ! je reconnais bien là votre indifférence habituelle ! exclama la tendre Élodie avec un accent qui révélait de longues années d'intimes douleurs.
— Comment trouvez-vous la fête de Vieuxbourg? demandait le magistrat qui cherchait à détourner la conversation.
— Très-bien 1 répondait Bathilde sans avoir conscience de ses paroles.
— Mais c’est horrible, au contraire, reprenait la mère courroucée. Du bruit, de la poussière, des figures bêtes et l’odeur de la pipe.
— Il est bientôt quatie heures, soupira la jeune fille. Rodolphe ne viendra pas. Si nous nous asseyions î je suis bien fatiguée.
— Non, rentrons, s’écria madame de Chatelux, la pauvre enfant chancelle. C’est la souffrance du coeur. Voyez comme elle est pâle I Cher auge t Venir à Vieuxbourg pour récolter une humiliation semblable ! Demain, je vous en préviens, si Rodolphe ne nous présente pas des excuses valables, nous partirons.
Pendant que madame de Corbière se désolait, que M. de Corbière déployait sa verbeuse éloquence pour excuser son fils, que madame de Chatelux s’indignait, que Bathilde souffrait, Rodolphe, emporté, aveuglé par son amour, oubliait sa cousine, ses parents, tout, jusqu’à sa dignité, pour satisfaire sa passion.
Hortense, en attisant à dessein sa jalousie, devait le pousser aux derniers égarements.
— Bah ! se disait-il, en attendant son ami qui était allé chercher une voiture, si ce n’est pas moi qui la séduis, ce sera un autre, un bélître, un Jacques. Ce que je fais est mal sans doute. Séduire une jeune fille, l’attirer dans un piège, c’est un crime peut-être... Un crime! Allons donc! préjugés! Combien d'autres le commettent, ce crime 1 A ce crime, le monde sourit, applaudit. Ne l’appelle-t-il pas une conquête ? Pourquoi donc serais-je plus sévère que lui? Ma conscience... Bah... Est-on responsable des fautes que fait commettre la passion? Et cependant, je tremble, rru tête est en feu. Ah î quelle émotion t... Quelqu’un vient d’entrer ! si c’était elle ! Non, non, je ne commettrai pas cette indignité.
Et pour comprimer les battements douloureux de son cœur, il enfonçait dans sa ' poitrine ses ongles crispés.
À l’instant même, Adrienne, appuyée sur le bras d’Hortense, s’approchait, en effet, du petit théâtre. Elle avait peur. Hortense lui avait raconté sur la lucidité de cette magicienne des choses si surprenantes, qu’elle appréhendait vaguement l’avenir qu’on allait lui prédire.
Son visage se refléta ainsi dans le miroir
(Chap. XL)
— Sois donc tranquille, lui disait Hurleuse, il rry a absolument rien de diabolique là-dedans. Henri m’a expliqué que, lorsque ces prétendues magiciennes voient juste, c’est qu’elles sout somnambules naturelles et douces, par conséquent, de seconde vue. On dit des merveilles de celle-ci. Ecoule plutôt.
Bradacier, en ce moment, s’avançait sur le devant du petit théâtre avee Pau vert, dont le pied était posé sur son épaule droite et qu’il soutenait en équilibre de la main gauche.
— Entrez, messieurs et mesdames, criait-il à tue-tèie. Ici nous découvrons le passé, le présent et l’avenir. À la simple inspection de la main, cette illustre nécromancienne lit dans votre destin comme dans un livre ouvert. À côté d’elle, les plus célè-
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