LA SÉDUCTION
Pauvre Adrienne ! Elle restait interdite, effarée comme un oiseau pris au piège. Cet antre lugubre, les prédictions aussi étranges que flatteuses de la magicienne, l’exactitude des faits présents, tout concourait cependant à lui donner confiance eu l’aveu ir qui lui était annoncé. Mais comment expliquer la présence de Rodophe dans
cet autre? Etait-ce, comme il le disait, une rencontre fortuite, ou bien l’effet d’un pouvoir magique ? Un esprit plus fortement trempé que celui d’Adrienne eût été, au premier moment, indécis, perplexe devant ce mélange apparent de naturel et de surnaturel.
Regardant Rodolphe avec ses beaux yeux à la fois charmants et effrayés :
• — Je ne sais, répondit-elle enfin. Où suis-je? Est-ce un rêve?
— Non, mon amie adorée, vous ne rêvez pas. Peu importe le lieu où je vous rencontre, pourvu que je vous voie, que je vous parle, que je mette à vos pieds, avec mon amour, mon dévouement sans bornes.
Ce langage, nouveau pour Adrienne, la troublait profondément.
— Cette femme!... mon Dieu! Que croire? J’ai peur, j’ai très peur. Ma mèrel Hortenset Jacques!
— Rassurez-vous, Hortense est là. Mais laissez-moi profiter de ce moment si court pour vous répéter que vous ne devez me considérer que comme le plus respectueux des esclaves, prêt à obéir au moindre de vos désirs.
En parlant ainsi, Rodolphe s’était laissé glisser aux genoux de la jeune fille et les entourait de ses bras.
Saisie de langueur, pour échapper à L’émotion qui l’envahissait de plus en plus, elle se dégagea vivement :
— Non, je ne puis, je ne veux pas vous écouler.
— Vous me haïssez donc? Eh bien! fit-il avec un geste théâtral, adieu! vous serez responsable des malheurs qui pourront arriver.
— Mais non, monsieur Rodolphe, je ne vous hais pas.
• — Alors, comment avez-vous la cruauté de me désespérer? Vous en aimez un autre, peut-être? Cet ouvrier, ce Jacques que vous appeliez tout à l’heure à votre aide contre moi...
— Je ne l’aime pas, je vous le jure. Mais je ne dois pas vous aimer non plus, puisque...
— Puisque?... Achevez de grâce.
— Puisque nous ne pouvons nous marier.
— * El pourquoi ne le pourrions-nous pas? Quelle force humaine empêcherait de s’unir deux cœurs qu’un attrait irrésistible enchaîne l’un à l’autre? Car vous avez beau vous en défendre, je sens, je vois que vous m’aimez. Avouez-le^moi, dites, oh! dites-moi cette parole dont j’ai soif. Donnez-moi cette certitude sans laquelle je ne puis plus vivre.
— Ah t mon Dieu! comme vous me bouleversez! Moi aussi, je souffre... je suis malheureuse!
— D'un mot vous pouvez faire cesser tous ces tourments. De grâce, ne mé le refusez pas. Ne voyez-vous pas que je meurs?
Sous cette obsession si pressante, enveloppée par le magnétisme d’un amour aussi véhément, Adrienne se sentit faiblir. Pâle, oppressée* elle voulut pourtant Se roidir, résister encore; mais Rodolphe la prit violemment dans ses bras.
— M’aimes-tu, dis? m’aimes-tu? Ah I oui, tu m’aimes!...
I! posa un baiser ardent sur ses lèvres. Elle ferma les yeux, pencha la tête sur l’épaule de Rodolphe et murmura faiblement :
— Je vous aime, oui, je vous aime.
— Merci, merci ! répétait Rodolphe.
Et il embrassait avec emportement ses cheveux et son front pâle.
— Ecoute bien, lui disait-il d’uue voix tremblante de passion, rien désormais ne pourra nous séparer. C’est ma vie que je te donne. Mais il faut qu’en retour tu m’accordes une faveur, une preuve de ton amour...
— Non, non, vous me faites peur.
Elle voulut encore le repousser; mais ses forces la trahirent.
— Tu as confiance en moi, n’est-ce pas?
— Oui, répondit-elle en hésitant.
— Eh bien! passer une heure à côté de toi, te voir, entendre ta voix si douce, plonger mes regards dans tes yeux si beaux et si profonds, serrer dans les mienues tes mains si mignonnes, voilà tout ce que je demande.
— Oh! non, c’est impossible.
— Ainsi, à ma première prière, -un refus sec, une méchante parole qui me déchire le cœur!
— Ah! monsieur Rodolphe, si mon père l’apprenait, je crois qu’il me tuerait.
— Mais il ne saura rien, ni lui ni personne. Et d’ailleurs, est-ce que je ne m’apprête pas, moi aussi, à désespérer ma famille en renonçant, dès aujourd’hui, à un mariage qu’elle désire? Depuis deux jours, cette fiancée qu’on me destine est à Yieuxbourg. Est-ce que je suis auprès d’elle? Non, je l’évite, je la fuis, parce que je ne veux point de ce mariage, parce que je n’aime que vous, Adrienne; et c’est ainsi que vous me récompensez de tant d’amour, par la circonspection, la défiance!...
Comme elle ne répondait pas, Rodolphe profita de cet instant pour redoubler d’insistance.
— Que craignez-vous donc, lui dit-il, puisque Hortense doit nous accompagner?
A bout de résistance, Adrienne céda enfin.
Il fut convenu qu’elle les quitterait à neuf heures au plus tard et pourrait ainsi tromper ses parents sur les motifs de sa rentrée tardive.
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•' Rodolphe ne voulut pas lui laisser le temps de la réflexion. 11 appela immédiatement Bortense, qui attendait au dehors.
— Elle consent donc enfin? demanda Bortense. Et allons donc! Vous vous êtes mis à ses pieds. C’était ce qu’elle voulait, la petite sournoise.
Elle prit le bras d’Àdrieuue.
— Eh bien! ou dirait que tu trembles. A. quel gros danger crois-tu donc que nous nous exposions? Tu vois que, moi, je le prends assez gaiement.
îl était alors près de six lieuses. À la laveur de la nuit tombante, ils se glissèrent sans être reconnus hors de- la promenade. Là, ils trouvèrent Henri avec une voiture fermée qui attendait.
— Ou allons-nous? demanda Àdrienne.
: •. — Monte toujours et dépêche-toi, car il me semble voir au milieu des arbres quelqu’un qui nous regarde, dit Bortense qui poussa son amie.
La malheureuse Àdrienne se trouva hissée dans le véhicule avant même qu’elle n ? eut eu le temps de se reconnaître.
— En route! en roule! cria Bortense avec enthousiasme. Et fouette, cocher! Et vive le champagne et la folie!
. .. Cependant Àdrienne demanda encore:
— Où allons-nous?
— Eh! ne le vois- tu pas? Nous allons dîner à la Maison du Bois , le rendez-vous • des chasseurs et des amoureux.
Celte chaumière, située à deux kilomètres de Vieuxbourg, sur la lisière d’un Lois, avait une cuisine réputée, et les gourmets de la ville y venaient fréquemment faire des parties fines.
— Alors, nous ne pourrons être de retour à neuf heures? objecta encore Àdrienne.
— À dix au plus tard, sois tranquille. Pour un jour de fête, tu trouveras facilement une excuse. On rencontre des amies, on se laisse entraîner; et par le fait. Lu ne mentiras guère. Ne m’as-lu pas entendu dire à ta mère que nous irions probablement boire le vin blanc chez ma tante Piju? Elle nous aura retenues à souper, voilà tout.
Un peu rassurée, Àdrienne se laissa conduire. Maintenant, d’ailleurs, elle avait confiance eu Rodolphe. La main posée dans la sienne, elle éprouvait au cœur comme un vertige qui lui faisait oublier tout le reste du monde.
Cependant, un homme, dissimulé par la voiture des saUimbamqties, avait assisté à toute cette scène, dont les conséquences devaient être si terribles pour les principaux acteurs de ce drame. Ce spectateur mystérieux, c’était M. de Noiregent.
Ce départ avait eu . un second témoin que les jeunes filles ne pouvaient voir davantage.
Jacques, vers six heures, avait rencontré Berthaud, qui cherchait sa fille.
Ne la découvrant pas dans l’allée principale, où se tenaient les jeux, ils s’étaient séparés pour explorer la promenade, chacun de sou côté. Denis pestait contre Bortense, dont ii il redoutait les mauvais conseils; et le malheureux Jacques refoulait dans son cœur oppressé le terrible soupçon, qui grandissait à mesure que ses recherches restaient vaincs.
Mais lorsqu’il aperçut, dans la demi-obscurité, ces deux femmes accompagnées de deux jeunes gens, qu’il les vit monter eu voilure, il fut pris de palpitations lelles qu’il dut s’asseoir un moment.
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En s'approchant davantage, il reconnut Hortense qui montait dans la carriole. L'autre femme, c’était donc Adrienne.
Quels étaient ces ceux, jeunes gens? 11 frémit, voulut s'élancer, crier, il appela :
. — Adrieuue! ,
Mais sa voix, étranglée par l'émotion, la timidité, ne put être entendue.
La voiture partit.
Il retomba sur son banc, la tète dans ses mains.
— Mon Dieu! mon Dieul est-ce possible? répétait-il, en proie à un véritable
égarement. . .
Il resta ai usi atterré, n’osant point aller retrouver Denis Berthaud,
Ce fut Denis qui vint le chercher.
— Eh bien, à quoi penses-lu donc? lui demanda-t-il.
— Moi, à rien, je vous attendais.
Comment! il était convenu que nous nous rencontrerions dans la grande allée!
Excusez-moi, M. Berthaud, je n'avais pas compris, répondit Jacques machinalement.
— Maintenant, repris Denis, je pense qu'elle doit être rentrée. Viens souper avec nous. Il est probable qu'elle nous atteud déjà; et dès ce soir nous causerons mariage. — Ah! je crois que c’est iuulile, monsieur Denis, et que mademoiselle Adrienne
ne veut pas de moi.
— Comment! T'aurait-elle mal reçu?
Elle a ôté, au contraire, très bonne pour moi, comme toujours. Mais je vois
bien que ce mariage ne lui sourit guère. Et, par le fait, elle est si jolie, qu elle a bien le droit d'être difficile.
— Et voilà pourquoi. tu te désolais, seul, sur ce banc, mon pauvre ami?
— Oui, maître Deuis, je me raisonnais, je Lâchais de m'habituer à mon malheur. — Allons, allons! reprends courage. Les fillettes sont souvent capricieuses. Demain, l’ingrate l'accueillera bien. Elle t’aimera-, c’est moi qui t’eu réponds.
— Je ne crois pas, soupira Jacques. •
Cependant, comme ils ne la trouvèrent pas davantage à la maison, Denis commençait à être sérieusement inquiet. Mais Marianne le rassura en lui disant qu’tlorleusè l’avait prévenue qu’elles iraieut probablement jusqu a la ville basse pour voir le cirque et. .faire une visite à sa tante Pij u .
Adrienne ne rentra qu’a onze heures.
Su explication fut embarrassée. Ses yeux étaient brillants. Ses joues, ordinairement pâles, ôtaient eu feu.
Cet embarras, ce visage animé furent pour le malheureux Jacques une foudroyante , confirmation de ses soupçons.
D’ailleurs, elle avouait n'avoir pas quitté llortense. C’était donc bien elle qu'il avait vue monter la première daus la voiture. Donc l’histoire de la tante Pij u était une fable.
Adrienne, qu’il avait toujours connue si digne et si lière, Adrienne mentait. Adrienne était maintenant une iillo perdue.
Il baissa les yeux, afin de ne poiut lui laisser deviner ses pensées, ses tortures,
dont il rougissait.
Il y { a heureusement des grâces d’état pour les pères comme pour les maris;
. Denis crut à la tante Piju et se contenta île maugréer contre Hortense. ' . . .
Adrienne prétexta sa fatigue pour se retirer immédiatement dans sa chambre. . Alors, quel changement subit se fit en elle j
Elle se jeta sur son lit avec désespoir* Elle enfonça son visage dans son oreiller pour étouffer ses sanglots.
Et puis, tout à coup, elle se releva, courut à son miroir.
11 lui semblait qu’on devait lire sa faute sur ses traits, car elle avait surpris le malaise de Jacques; elle avait compris qu'il devinait la vérité.
Ah î comment s’étail-elle laissé entraîner ainsi? Elle ne pouvait maintenant s’expliquer sa faiblesse.
Le premier moment de désolation passé, elle se rattacha à son amour pour faire taire sa honte, pour calmer ses remords. Cet amour, maintenant, c’était sa réhabilitation. Elle pensa qu’elle ne pouvait reconquérir l’estime d’elle-même qn’en aimant de toutes ses forces l’homme qui l’avait séduite, qu’en s’abandonnant à lui sans réserve,
Pendaut qu’Âdrienne, la pauvre vaincue, pleurait sa défaite; pendant que, coupable seulement de naïveté, de confiance, elle était abattue, brisée, humiliée, Rodolphe, le séducteur, le vainqueur, rentrait chez lui calme, presque gai. 11 se moutra même aimable pour sa cousine; et pour expliquer sa disparition pendant la journée, il inventa une fable plus ou moins vraisemblable, mais que tout le monde admit, taut on souhaitait le trouver innocent.
Pendant qu’Adrieune se fortifiait dans son amour, pendant que l’attrait inconscient qu’elle avait jusqu’alors éprouvé pour Rodolphe se changeait en une ardente tendresse, en un sentiment aussi exalté que durable, la passion de Rodolphe, maintenant apaisée, lui permettait déjà d’envisager les inconvénients de sou entraînement.
Pendant qu’Àdrienue croyait avoir donné sa vie, engagé son âme, lui peut-être, ne voyait-iV déjà plus dans cet amour qu’une liaison passagère, qu’une chaîne fragile qu’il romprait sans douleur, dès que son intérêt l’exigerait.
Rodolphe était-il beaucoup plus pervers que la plupart des hommes? Non, sans doute, lî avait été sincère dans l’effervescence de son désir* Plus tart, bientôt peut-être, il penserait, comme tous les lâches suborneurs, que celte eufaut aimante et ingénue, qui dans un moment de surprise avait poussé l’oubli d^elle-même jusqu’à lui immoler sa réputation, son honneur, que cette enfant avait commis une faute irrémissible, celle d’avoir eu confiance en lui. Et à ses yeux, ce ne serait plus qu’une femme légère, indigne de sou estime, indigne d’une véritable affection.
Madame de Corbière, en voyant son fils revenir à la santé et à la réalité de l’existence, attribua cette merveilleuse guérison à sou cher beau-frère, et le remercia avec effusion et profusion de confitures, de gelées, de compotes, de meringues et de pralines.
Quant à son mariage avec Bathilde de Chatelux, Rodolphe obtint un sursis. Quoique sa fièvre fût maintenant apaisée, il était encore trop amoureux pour manquer déjà aux serments qu’il avait faits à Adrienne.
11 fut convenu qu’il ne se marierait que dans un ah, après avoir obtenu un emploi.
Les amants continuèrent à se voir. La proximité des habitations se prêtait à ces entrevues.
M. de Noiregenl, de son côté, continuait à surveiller ce mystérieux amour.
Chaque soir, vers onze heures, alors que Vieuxbourg était plongé dans le calme et le silence des nuits de province; alors que les époux Bernard dormaient d’un premier et lourd sommeil, Adrienne donnait à Rodolphe le signal convenu, en entr’ouvrant doucement sa persienne.
— lié bieu ! quoi? je crois coin prendre..,*» une amour lie.
(Chap. XV)
M. de Noiregent, derrière son volet dos, épiait aussi ce signal. D’un œil allumé par toutes les ardeurs d’un amour véhément et jaloux, il regardait Rodolphe traverser la rue du Commerce, se glisser dans la ruelle du Faucon; il le suivait jusqu’à la petite porte ouvrant sur cette ruelle. Mais là, si son regard le perdait, son imagination le suivait toujours. Il ressentait toutes les palpitations de son neveu, montant à pas de loup et à tâtons l’escalier d’Àdrienne.
11 entrait avec lui dans celle chambre do jeune iille, et sa jalousie surexcitée jusqu’à l’hallucination lui retraçait toutes les ivresses, tous les effrois charmants de ces jeunes et folles amours.
Que se passait-il donc dans cette àmc démoniaque? Pourquoi se condamnait-il
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haqvie soir à ce supplice? il venait là sans Joute pour savoir si les deux jeunes gens
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s'aimaient toujours. Mais il venait surtout dominé par un invincible attrait, car dan simiïrance même, il trouvait d’acres voluptés : ces émotions véhémentes semblaient lui rendre la jeunesse qu’il n’avait plus.
El puis, si ces tortures attisaient sa passion, il se croyait sûr du moins d’obtenir, lui aussi, bientôt peut-être, celte belle fille.
Enfin l’amour de Rodolphe et d’Adrien ne devait servir sa vengeance.