LA TERRIBLE NOUVELLE
Cependant, quand les amants ne pouvaient se voir, iis s’écrivaient.
Hurleuse encourageait et facilitait ces rencontres et cette correspondance. Elle montrait une extrême discrétion. Elle devait se taire jusqu’au jour où elle recevrait l’ordre de parler.
Les deux couples se réunissaient assez fréquemment, faisaient ensemble, à la Maison du Bois , des soupers fins.
Madame Perruchol naturellement fermait les yeux sur la conduite de sa. fille.
Adrieuue, elle, avait tous les enivrements, toutes les audaces du premier amour. Comme Rodolphe, elle aimait pour la première fois, et elle aimai t éperdument.
Sollicitée par son père de se prononcer au sujet de la demande de Jacques, elle répondit évasivement, n’osanl chagriner ni son père, ni le brave ouvrier qui, depuis le jour de la fête, paraissait profondément triste.
Se doutait-il? Sans retirer sa demande, il s’ôtait abstenu de la renouveler ; de sorte que le père Berthaud, le voyant si peu pressé, n’insista pas davantage auprès de sa lille.
— Laissons-les se voir encore, se connaître mieux, se disait Denis. Maintenant qu’Adrienne est prévenue de ses intentions, elle perdra l’habitude de le regarder comme uu frère, et il est si bon, mon Jacques, qu’elle finira par l’aimer.
Hélas! le bonheur d’Adrieune dura peu!
Cinq mois après la fête de Vieuxbourg, elle écrivait à Rodolphe une lettre où les phrases de roman se mêlaient à l’expression d’un sentiment aussi naïf qu’exalté.
Voici cette lettre :
« Pourquoi ne l’ai-je pas vu hier, mon doux bien-aimé? Pas même un mot de toi. un do ces mots si tendres qui m’anéantissent d’amour. Et cependant j’avais un grand besoin de te voir, mon bon Uodolphe, pour me rassurer 1 J’avais si grande soif de ta tendresse, de les chères paroles qui me fondent le cœur, qui me font chérir ma faute et oublier tout ce qui n’est pas loi.
Al f
« Si La savais comme j’ai peur, et co meme temps quel bonheur sans pareil m’inonde l’âme !
« Je crois, ah! comment, t’annoncer cela?.,. Comment vas-lu le prendre-?' Si ta allais dire : Quel ennui! ou si ton beau front allait se plisser! C’est pourquoi je l'écris, redoutant de découvrir en toi, au moment où je t’apprendrai celte chère et terrible nouvelle, . plus d’inquiétude que de joie, plus de désenchantement que d’amour.
« Mon Rodolphe adoré Je suis maintenant doublement ta femme. Désonnaisuous sommes liés pour toujours. Rien ne pourra plus nous séparer. Je ne craindrai plus que tu me quittes; car pour me quitter, il faudrait que tu fusses non-seulement un mauvais cœur, mais un malhonnête homme. Or J’ai foi dans l’honneur et dans l’amour de mon bien-aimé. Je crois en toi comme on croit en Dieu.
« Tu as deviné, n’est-ce pas, cette cause de ma frayeur et celte cause de mon immense bonheur? Tu es père, mon doux ami.
« Alors tous les obstacles vont s’aplanir. Quand tu diras à M. de Corbière que lu me dois nue réparation, ton père, qui est la probité même, ne pourra plus s’opposer a notre union,
« Et moi aussi, j’aurai la force d’avouer ma faute à. mon père, de braver sa colère.
« Songe! pour . notre enfant! Notre enfant I je vais être mère!
« Quand j’écris ce beau mot-là, j’ai comme un éblouissement. Je ne sais; mais il me semble que ce mot me grandit, .me rend grave. Etre mère! qu’y a-t-il de plus auguste, de plus magnifique! Donner la vie à un être qui te ressemblera, mon mari bien-aimé 1
« A. celle pensée mon cœur cesse de battre, des bouffées d’orgueil nie montent à la tôle. Oh ! comme je T’aimerai, cet enfant de loi, mon amour, ma vie, mon tout!
« Oui, Lu as fait une autre Àdrieune pour Ion amour. Ce n’est plus celte Adrienne, enfant gâtée, frivole, un peu coquette, un peu vaine de sa beauté; c‘est maintenant une femme sérieuse qui repense plus qu’à une seule, chose, une seule, vivre pour loi et pour son enfant!
« Qu’il me tarde de te vom, de te serrer dans mes bras, de (e dire tout mon fol orgueil, tous mes projets d’avenir, toutes mes extases de cœur en pensant à Im, c’està-dire à toi, mon doux et tendre ami!
« À demain sans faute. Je t’attendrai le soir, vers onze heures.. Si tune venais pas, j’en mourrais.
« Ton Adiuiînnr. s
Lorsque Rodolphe reçut cette lettre, au lieu d’être ému, attendri par cet amour si vrai, si véhément, il éprouva dans la moelle des os le froid de la peur. Une sueur glacée couvrit son visage, et il se sentit chanceler.
fl avait de l’énergie dans la passion ; mais il était sans courage pour lutter contre nue pareille situation.
L’éducation vicieuse que sa mère lui avait donnée, l’avait efféminé et rendu impropre aux luttes de la vie.
Tremblant comme une femme, plus tremblant même qu’ Adrienne, il vit en un instant, avec une indicible anxiété, se dérouler toutes les conséquences de la paternité que sa maîtresse lui annonçait. Son père, sa mère, dont il faudrait affronter la colère ! Son mariage manqué ! Son avenir perdu ! Enfin, par-dessus tout, si Adrienne parlait, le père Herthaud qui se dressait devant lui menaçant, capable toutes les violences contre le séducteur de sa fille !
Un mariage avec Adrienne I 11 n’y fallait point penser. Son père n’y consentirait jamais.
Reconnaître l’enfant était plus impossible encore.
Que faire donc? À quel parti se résoudre?
Abandonner la malheureuse fille î En cet instant, l’abandon lui parut facile. Cette révélation qui le bouleversait à ce point, venait de tuer son amour. Bien plus, il la haïssait presque de causer une semblable perturbation dans sa vie.
Sa première pensée fut de courir chez Henri et de lui confier ce terrible secret.
Mais au moment de s’y rendre* une prudence tout égoïste lui conseilla de se taire. Ne valait-il pas mieux, même aux yeux de son ami, paraître ne rien savoir?
À déjeuner, il ne put manger. Son estomac serré refusa tout aliment.
Pour apaiser la fièvre qui le torturait, il sortit, et machinalement dirigea ses pas vers le Cours.
On était en février. II faisait grand froid. La promenade était déserte.
11 l’arpentait en laissant un libre cours a ses pensées tumultueuses.
Soudain, il sembla que le calme se faisait en lui; son pas se ralentit; sa figure assombrie se rasséréna.
Une pensée basse venait de se glisser en rampant dans son esprit troublé.
Il venait de songer à Jacques, son rival. Qui lui répondait de la fidélité d’ Adrienne? Ne continuait-elle pas à voir Jacques chaque jour? Et puisqu’elle s’était habituée à sa faute, pouvait-il être sûr qu’elle n’én eût pas commis une seconde?
Toutefois ce doute infâme ne fit qu’effleurer son esprit. Il le repoussa bientôt.
Douter delà fidélité d’ Adrienne, qui l’aimait si entièrement, c’était non-seulement o lieux, mais inadmissible.
D’ailleurs, cette promenade lui rappelait des souvenirs trop récents pour qu’il lui fut possible d’oublier ses propres torts.
Pour obtenir l’amour d’Adrienne, n’avait-il pas eu recours à un piège, à un subterfuge sans lequel assurément elle n’eût point cédé?
Comme son cœur n’était pas encore absolument perverti, Rodolphe rejeta définitivement ces lâches soupçons.
Mais que faire alors? Comment sortir de cette situation? Plus il l’approfondissait, plus elle lui paraissait inextricable.
Il ne voyait que deux solutions possibles :
Abandonner Adrienne, c’est-à-dire se conduire en malhonnête homme; ou l’épouser, c'est-à-dire rompre avec le monde, avec sa famille; et là, son courage défaillait.
11 roulait dans son esprit les projets les plus contradictoires et les plus insensés, quand soudain il aperçut son oncle de Noiregent, qui venait à lui.
Dans sa perplexité, il eut instantanément la pensée de lui confier son embarras et de lui demander conseil. Du moins, il pouvait compter sur sa discrétion. Lui seul d’ailleurs était assez retors, assez habile pour le tirer de ce mauvais pas.
Cependant il ne connaissait pas son oncle; son esprit léger, frivole, n’avait pu sonder cette âme machiavélique. Comme tout le monde, comme sa mère, il le croyait honnête homme, dans le sens mondain du mot, et par cela même très attaché aux conventions sociales et familiales. Ce ne fut donc pas sans une certaine appréhension qu’il l’aborda.