‹ Crimes de L'amourChapitre 19 sur 60 · CV · texte numérisé non relu

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— Et vous ne m’en disiez rien ! Il est important de savoir s’il a conservé celle correspondance. Comme îa fin après tout justifie les mo) r ens, et que tous les moyens sont bons quand il s’agit de sauvegarder, contre d’indignes créatures, la considération d’une honorable famille* nous pourrons au besoin nous servir de ces lettres pour obtenir qu’on nous rende celles de Rodolphe. *'

À ces mots, madame de Corbière, qui s’était levée pour aller chercher la lettre qu’on venait d’apporter, se laissa retomber toute pâle sur son fauteuil.

— Quoi! s’écria-t-elle, il aurait compromis son nom, notre nom dans une semblable intrigue? Àh! tout de suite, je vais faire une perquisition; et si je trouve les lettres de cette créature, je vous les apporte à l’instant. Certes, en pareille circonstance, une mère peut violer le secret des. lettres de son fils.

— Allez donc vite, ma chère Élodie ; ear d’ici à peu de temps, nous aurons peutêtre de grands coups à frapper pour briser les liens qui attachent notre cher Roldophe à cette dangereuse fille,

— Des liens! vous dites des liens! Vous croyez que Rodolphe... 11 se serait oublié... Mais alors, sa robe d’innocence?... demanda encore madame de Corbière. Àh ! le malheureux enfant !

Et-, tout éperdue, la naïve Élodie courut à la chambre de sou fils, bouleversa le secrétaire, y découvrit enfin un paquet de lettres qu’elle rapporta à son beau-frère.

L’effroi, l’horreur que lui inspiraient ces lettres dominaient tellement la curiosité de madame de Corbière, qu’elle ne demanda point à. les lire.

Mi de Noiregent s’empara avidement du paquet. Et, au moment de sortir :

— Une dernière recommandation, dit-il. Pas un mot de tout ceci à votre mari. Car je veux rester maître absolu de la situation.

— Ce serait d’ailleurs fort inutile. Mon pauvre mari est tellement absorbé par ses bouquins, qu’il ne daignerait môme pas m’écouter. Àh! que deviendrais-je sans vous, mon bon Guillaume? Vous ôtes véritablement notre sauveur, le sauveur dé mon fils. Vous m’assurez, n’est-ce pas, que Rodolphe a gardé intacte sa robe d’innocence?

— S’il l’a perdue, nous tâcherons de la lui rendre, répondit M. de Noiregent qui réprima un sourire.

— Alors, reprit Elodie, puisqu’il doit passer quelques jours là-haut, je vais y envoyer Justine avec des provisions, du dessert surtout, car dans votre forêt, on ne trouve ni confitures ni macarons, lui qui les adore! Et puis du linge et des vêtements; et sa bonne fourrure de Russie, et son chocolat; vous savez qu’il n’aime pas tous les chocolats, le pauvre enfant! Quand je pense au danger qu’il court en ce moment, j’en perds la tête, j’en meurs d’inquiétude.

— Non, non, ma chère sœur, tout cela est inutile. Encore uue fois, calmezvous. Ce matin, j’ai passé, à mon retour, au château des Bombes. J’ai vu le propriétaire, un de mes vieux amis, un grand chasseur. Justement il chasse en ce moment le sanglier. Le château est plein de monde. Je lui ai dit quelques mots de l’état moral de Rodolphe, et l’ai prié de l’inviter à ses chasses. Dès demain, vraisemblablement, Rodolphe sera installé au château des Bombes. La distraction et l’exercice auront vite raison, je l’espère, de son exaltation amoureuse.

Dès que M. de Noiregent fut rentré chez lui, , il courut à la fenêtre de son cabinet.

Il vit les persiennes d’Àdrienne à moitié fermées, et remarqua les liges pendantes et fanées des volubilis et des capucines.

— Elle est malade, pensa-t-il; deux ou trois jours de fièvre, et elle sera guérie et consolée.

Il s’assit à son bureau et se mit en devoir de lire la correspondais d’Àdrienne.

Tout en lisant, il se la représentait avec ses yeux profonds et doux. Il voyait cette bouche voluptueuse, ces -lèvres, humides s’eutr’ouvrir pour murmurer les tendres appellations dont ses ieUréff étaient pleines.

Il croyait l’entendre ; il croyait même respirer son souffle, un souffle frais et. pur qui pourtant l’embrasait. % :

Et quand il lisait ces mots : « Je te jette mes deux bras autour du cou, mon Rodolphe; je t’enlace de toutes mes forces, afin de t’enchaîner à moi pour la vie, » il croyait sentir à son cou le doux collier de deux bras, amoureux. *

En tournant et retournant ces feuilles parfumées, ses gros doigts sales frémissaient, ses yeux ternes s’allumaient, ses lèvres tremblaient.

Il les relut vingt fois, ces phrases ardentes, ces hyperboles de sentiments, ces extases de tendresse et ces ivresses folles qu’ou retrouve dans toutes les lettres des vrais amoureux.

Voici quelques fragments de ces lettres qui devaient porter au paroxysme la passiou de M. de Noiregent : '

« O mon Rodolphe! mon Dieu, c'est toi ; mon âme, c’est toi ; ma vie, c’est toi. Merci du bonheur que tu me donnes et des joies célestes que ton amour m’a fait connaître... »

«... Hier, tu m’as embrassé la main, et aujourd’hui, vingt fois, j’ai posé mes lèvres à l’endroit que tes lèvres avaient touché... )>

« ... Vivre lin jour entier sans te voir, sans le dire que je t’aime, sans me l’entendre dire, c’est un supplice au-dessus de mes forces. Si tu me quittais, ce serait ma condamnation à mort. .. »

m ... Et quand je pense que j’aurais pu ne pas t’aimer, me marier avec un autre, il me prend des vertiges d’épouvante. Je crois sentir qu’on m’enterre toute vie. .. »

« ... Des remords, je n’en ai pas. Ton amour remplit tellement mon âme et mon cœur, qu’il n’y reste aucune place pour uue autre pensée, pour un autre sentiment... Mais il faut que tu m’aimes bien. Tant que tu m’aimeras, je ne saurais me repentir. Si lu m’aimais moins, alors seulement je connaîtrais les tourments, les remords, la honte. Aussi tu m’aimeras toujours, n’est-ce pas, mon bon et tendre bien-aimô?.. . »

• « ... Si tu savais, mon Rodolphe, combien depuis que je t'aime, je vois le reste du monde avec pitié! Comme tout ce qui u’est pas toi me semble insipide, et combien tous ces gens qui vont, qui vienneut, qui s’agitent pour un intérêt d’argent ou de vanité, me paraissent insensés et malheureux! Il n’y a réellement qu’une chose qui vaille la peine qu’on se donne pour vivre, l’amour... »

« ... Si pour t’aimer, j’ai mérité l’enfer, eh bien! je crois que je trouverais encore du bouheur à brûler pour loi pendant l’éternité... »

Et puis tous les baisers, tous les doux noms, tous les souvenirs brûlants jetés clans ces lettres ! .

Après avoir lu, M. de Noiregent passa la main sur ses yeux comme pour éteindre la flamme que celte lecture y avait allumée. La poitrine haletante, il se promena un instant dans son cabinet qui lui paraissait en feu.*

— Elle est à moi, s’écria-t-il tout à coup.

Il enferma ces lettres et sonna. La vieille Claudine parut.

— Allez prévenir Honteuse Perruchot que je la demande à l’instant, dit-il. Hortense arriva bientôt, et il euLavec elle une longue conférence.

Cependant Adrîenne était fort malade.

Hortense avait reçu de M. de Noiregent l’ordre de ne point la quitter et d’éloigner de son lit, pendant son délire^ les visiteurs indiscrets.

Comme Adrienne, dans ses moments de lucidité, demandait Hortense, Denis Berthaud et Marianne, en face du danger que courait leur enfant, n’osaient la contrarier.

Donc Hortense, avec un empressement que tout le monde admira, s’établit au chevet de son amie; elle ne la quitta pas, tant que la malade eut le délire.

Or, elle profita d’une nuit où Adrienne avait complètement perdu connaissance, pour lui soustraire les lettres de Rodolphe, qu’elle découvrit au fond dmn tiroir de commode.

Le lendemain, elle les remettait à ftL de Noiregent, qui crut les posséder toutes* Cependant quelques-unes restaient à Adrienne, les premières, les plus tendres. Elle les portait habituellement sur son cœur, : cachées dans la doublure de son corsage.

En détruisant les lettres que lui remit Hortense, M. de Noiregent crut donc anéantir les promesses que Rodolphe avait pu faire à la fille de Denis Berthaud, et effacer toutes traces de ces relations restées secrètes.

La famille de Corbière se trouverait ainsi à l’abri de toute inculpation, et son nom ne serait point mêlé au scandale que causerait bientôt l’état d’Adrienne.

M. de Noiregent pouvait désormais manœuvrer, soit dans l’intérêt cle son amour, soit dans celui de sa vengeance, selon la conduite qu’Adrienue tiendrait, envers lui.

Mais, air bout de huit jours, une lettre de Rodolphe, à laquelle il était loin de s’attendre, vint renverser tous ses plans.

Voici cette lettre :

« Mon bon oncle ,

« J’ai suivi vos sages conseils. Toutefois, je ne suis point allé au château des Dombes. La solitude convenait mieux à la disposition de mon esprit et de mon cœur.

• Je suis rentré au dedans de moi-même. J’ai interrogé ma conscience en. toute sincérité, et voici ce qu’elle m’a répondu :

c Abandonner cette pauvre fille, que j’ai séduite en l’attirant dans un piège, que j’ai abusée par de fausses promesses, l’abandonner dans la situation où elle se trouve, ce serait là une mauvaise action que je ne veux pas commettre.

« Elle m’aime, elle n’aime que moi, j’en suis sûr. Pour me disculper à mes propres yeux et m’encourager à la quitter, j’ai essayé de croire qu’elle avait un autre amaul; mais non, cela n’est pas. L’amour véritable a des accents qui ne peuvent tromper, et l’amour de ma pauvre Adrienne est de ce nombre.

« Je ne sais encore de quelle manière je dois me conduire envers cette malheureuse fille. Lui donner mon nom me paraît bien difficile, sinon impossible. ■

« 11 faudrait, pour surmonter les ohsLacles qui nous séparent, une force de caractère dont je me sens incapable-. Mais' ne puis-jè du moins lui promettre de reconnaître l’enfant et me charger de son éducation? Nos relations sont et resteront, ignorées. Je vais tenter de trouver un prétexte pour l’éloigner momentanément de Vieuxbourg. Ainsi sa réputation ne souffrira point. Il n’y aura, pas de scandale. Elle pourra encore vivre heureuse et respectée. Et j’assurerai à mon enfant des moyens d’existence.

« Je crois donc que, sans rompre avec le monde ni avec ma famille, je puis réparer ma faute et continuer à vivre sans remords.

« Au lieu de chercher à oublier la pauvre fille, je rentrerai immédiatement à Vieuxbourg, afin de lui faire accepter celle décision, la meilleure, et la seule d’ailleurs

qui s’accorde avec la stricte honnêteté et les seaüments affectueux que je lui conserve.

« Vous comprendrez, mou cher oncle, et vous approuverez, je l’espère, ma résolution, bien qu’elle s’écarte de votre manière de voir. Mais c’est là une question de sentiment, devant laquelle doivent s’effacer les conseils de la sagesse mondaine.

« Mon éducation morale et intellectuelle a été «fort incomplète* J’ai eu une jeunesse frivole, une existence trop facile. Pour la première fois, je me trouve en face d’une circonstance grave. Je ne suis ni un philosophe, ni un Caton; mais j’agis selon mon cœur, ce qui est, je crois, la meilleure impulsion.

« Toutefois, avant de retourner à Vieuxbourg, j’attendrai votre réponse, et' je compte sur votre promesse formelle de me donner des nouvelles exactes de ma chère Adrien ne.

« Voire neveu, bien reconnaissant du grand intérêt que vous voulez bien lui montrer.

« Rodolphe de Corbière. *

« P. S. J’écris dans ce sens à Àdrienne. 'N:e pouvant lui adresser directement mon billet, je vous prie de le lui faire remettre par Iiorlen&e Perruohot. »

À la lecture de cette lettre, M. de Noiregent entra dans une de ces colères qui, nous l’avons vu, se déchaînaient en lui comme des ouragans.

Il fallait à tout prix, empêcher le retour de Rodolphe.

En conséquence, il se rendit chez madame de Corbière et lui annonça qu’elle devait se préparer à emmener son fils à Paris, afin d’éviter le scandale qu’il redoutait.

Et si les distractions de ce voyage ne suffisaient pas, il faudrait pour le tenir quelque temps éloigné, le faire nommer à un poste quelconque : conseiller de préfecture, attaché d’ambassade ou employé de ministère.

À celte déclaration, l’impressionnable Elodie sentit la terre se. dérober sous elle. Un voyage immédiat à Paris, ellle qui ne quittait Vieuxbourg qu’après des années de réflexions eL de préparatifs! Etpuis .se séparer peut-être de sou fils ! Ces perspectives inouïes, effrayantes, se heurtaient en tumulte clans son esprit et la. rendaient incapable de faire ni une question, ni une objection. L’air irrité et bouleversé de M. deNoiregent, le tableau alarmant qu’il lui traça de l'état moral de Rodolphe et des conséquences de son obstination amoureuse, achevèrent de la persuader. Elle consentit à tout.

M. de Noiregent, de son côté, répondit aussitôt à Rodolphe la lettre suivante :

« Mon cher neveu,

« Ta lettre m’a causé un vif chagrin. Ne prends-tu pas la folle passion que t’inspire cette fille pour les avertissements de ta conscience?

■« Ce qui ressort de ta lettre, c’est que tu es toujours sous d’obsession de cette passion, funeste.

•« Ta situation d’esprit m’est .apparue tout entière , dans , le désir que . tu exprimes de revenir à Vieuxbourg pour renouer. ces dangereuses relations. .. .

« Malheureux eufautl tu es donc encore plus profondément atteint que je ne le supposais, puisque l’éloignement, .les. considérations de famille, les conseils de.la raison n’ont pu arracher de ton cœur cette affection coupable.

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