‹ Crimes de L'amourChapitre 22 sur 60 · TARTUFERIES · texte numérisé non relu

TARTUFERIES

Un jour, c’était par une belle matinée de printemps, Adrienne travaillait au bureau à un ouvrage de broderie, se chauffant aux gais rayous, qui, passant à travers les vitres, venaient caresser son profil si fin et ses mains diaphanes.

Son visage encore poétisé avait acquis une douceur touchante.

Le sourire triste de ses lèvres pâlies allait au cœur.

Ses yeux voilés et languissants, aux paupières bistrées, ses traits déjà marqués par la passion éveillaient des curiosités que jadis sa beauté, dans toute sa virginité, dans toute sa splendeur, n’eût point fait naître.

Ce jour-là, il semblait que la vie reparût à ses joues, qui avaient repris une teinte rosée.

Elle regardait ses oiseaux avec une tendresse souriante, et elle aspirait avec sensualité le parfum d’une touffe de violettes de Parme posée à côté d’elle.

À son insu, elle subissait l’influence vivifiante et joyeuse du printemps.

Elle oubliait...

Tout à coup, elle releva la tête par un mouvement brusque; son aiguille lui tomba des doigts.

Elle parut se recueillir, écouter.

Elle devint horriblement pâle. Ses yeux exprimèrent une angoisse indicible.

Que se passait-il en elle? Qu’avait-elle entendu? Quel tressaillement profond l’avait ainsi bouleversée?

Elle laissa rouler à terre sa broderie, s’élança au dehors, traversa la rue, monta en courant l’escalier d’Hortense, se jeta dans ses bras, haletante.

— 11 vit 1 il vitl répétait- elle, égarée.

. — Qui? quoi? qu’as-lu donc? t

— Et mon enfant n’aura pas de père!... Àh! je suis perdue, perdue sans" retour.

— Mais ne le savais-tu pas?

— Je pouvais encore douter, tandis que maintenant... Ah ! c’est affreux, vois-tu, l'instant où l’on acquiert la certitude d’un malheur horrible, irréparable.

Et elle passait les mains sur son front couvert d’une sueur glacée, en rejetant ses cheveux en arrière, comme une folle qui cherche à chasser une obsession douloureuse.

— C’est vrai, ma chère amie, répondit Hortense, ton malheur est très grand, mais si tu voulais me croire, il ne serait pas, comme tu le dis, irréparable.

— Oui, je sais, encore M. de Noiregenl!

Elle soupira, réfléchit un instaut, et, paraissant prendre tout à coup une résolution qui lui coûtait beaucoup :

— Oui, je le veux bien, allons-y.

Ilortense ne voulut pas lui laisser le temps d’une réflexion plus longue.

— Tu as raison, reprit-elle, allons-y sur-le-champ. Tu verras comme il s’entend à consoler ceux qui sont dans la peine, à relever leur courage et aussi à trouver des expédieuts pour tirer des situations les plus difficiles les malheureux qui placent en lui leur confiance. Mais il faut se fier à lui absolument, sans restriction. Justement, ajoutat-elle, il est en ce moment à Fonteny, et personne ne saura ta démarche.

C’était au commencement d’avril , et M. de Noiregent passait la plus grande partie de sa journée dans une maison de campagne, située hors de la ville, afin d’y surveiller des plantations.

Cette circonstance détermina Àdrienne; car elle ne pouvait aller le voir dans sa maison de la rue du Commerce, sans que toutes les commères du quartier ne connussent et ne commentassent cette grande nouvelle : on a vu la fille des Berthaud entrer chez M. de Noiregent.

Les deux amies se rendirent donc à Fonteny par un chemin détourné.

Quand M. de Noiregent aperçut Àdrienne, il baissa les yeux, craiguant de laisser paraître l’émotion qui l'envahit. .

En présence de cette jeune fille, si timide pourtant et si tremblante, cet homme madré, corrompu, autoritaire, ce despote au petit pied, qui menait toute la ville, perdit r.n instant son sang-froid, balbutia quelques mots inintelligibles, car il était plus ému, plus troublé qu’elie-mème.

Ilortense lui exposa le but de leur visite.

M. de Noiregeut l’écouta en continuant de baisser les yeux, hocha plusieurs fois la tête. Àdrienne le regardait, suivant tous les mouvements de sa physionomie avec une indicible anxiété.

Enfin, il fit signe à Ilortense de se retirer, et resta seul en face d’Àdrienne, palpitante de honte et de crainte.

— Je vous écoute, mon enfant, dit-il d’un ton paternel. Bien que votre père ait été souvent injuste à mon égard, et me montre môme une animosité inexplicable, je ne vous rends aucunement responsable de ses torts envers moi. Je ne connais pas la rancune. Rendre service, faire le bien autant qu’il est en mon pouvoir, tel est mou plus grand, mon seul bonheur. Vous m’intéressez d’ailleurs à un double point de vue. C’est Rodolphe, mon neveu, qui vous a mise dans l’embarras. Puis votre beauté, votre jeunesse, le voisinage, car je vous ai souvent aperçue a votre fenêtre, tout me porte à. faire ce qui dépendra de moi pour vous obliger. Parlez- moi donc sans rélicence, et racontezmoi, comme à votre confesseur, tout ce qui s'est passé entre vous et Rodolphe.

Adrienne* un peu rassurée par ce discours, mais confuse, baissant la tête pour cacher la rougeur de son front, raconta toute sa faute, uaïvement, saus omettre aucun détail, sans dissimuler aucune espérance.

— Il m’avait promis de m’épouser, dit-elle, et mon tort est d’avoir cru en lui comme j’aurais cru en Dieu même. Et puis je l’aimais tant! C’est là une excuse, n’est-ce pas, monsieur, dont il faut me tenir compte?

— Sans doute, pauvre fille, sans doute. Il y a môme eu votre faveur une autre circonstance atténuante. G’ est votre éducation vicieuse. Si vous aviez été mieux surveillée et si vous aviez reçu des principes religieux...

— Mon éducation, reprit Àdrienne, n’est pour rien dans mon malheur. Mon père et ma mère sont très sévères pour ces sortes de fautes. Ils ne m’ont jamais donné que de bons conseils. Aujourd’hui même, je ne puis comprendre cette première faiblesse.

— Cependant, vous vous êtes donnée ensuite volontairement.

■ — Ali ! monsieur, comment expliquer cela? Ensuite, au lieu délai en vouloir, je

l’aimai réellement, je voulus même l’aimer plus encore. A mes propres yeux, un grand amour pouvait seul excuser ma faute. Et puis, il est des sentiments qu’il n’est pas toujours en notre pouvoir de combattre. Dieu voit le fond de mon cœur. Il est bon, il me pardonnera.

Ces paroles, répondit sévèrement M. de Noiregent, qui semblait prendre au .sérieux son rôle de confesseur, prouvent ce que j’âvançais tout à l’heure. Si l’on vous avait enseigné la vertu, vous auriez connu les délices de la chasteté et les délicatesses de la pudeur, ces deux gloires de la jeune fille. Vous ne pouvez vous relever, vous rendre digne de devenir la femme légitime de Rodolphe qu’en changeant de sentiments et dé langage. Si vous voulez avoir en moi une confiance entière, absolue, remettre entre mes mains, sans réserve, le soin de votre avenir, je referai votre éducation morale, je vous ramènerai Rodolphe, et, je l’espère, vous !e ferai épouser; ou, du moins, je me charge d’obtenir qu’il reconnaisse votre enfant. Enfin, et par dessus tout, nous saurons sauvegarder votre réputation.

Après avoir parlé d’abord d’un ton austère, il s’attendrit peu à peu. D'une voix pleine de toute l’onction dont il était capable, il ajouta :

— Et je ferai cela pour vous, ma fille, en raison de vos larmes qui me vont, au cœur, en raison de votre inexpérience qui me touche. Mais il faudra accepter toutes les conditions, un peu dures peut-être, auxquelles je vous soumettrai ; autrement, je vous abandonnerais à votre malheureux sort.

Adrienne l’écoutait, enivrée. Elle joignait les mains, le regardait dans une sorte d’exîase. 11 lui semblait que chaque parole de cet homme était comme la note d’une musique, au son de laquelle le paradis s’entr’ouvrait.

Elle passait si subitement d’un malheur sans issue à l’espérance, que l’émotion l’empêchait de parler. Mais ses yeux baignés de pleurs en disaient plus que tous les discours. Ses regards enveloppaient M. de Noiregent de cette tendresse irrésistible, . la plus grande séduction de la charmante créature.

Dans l’eiïusion de sa reconnaissance, elle se laissa tomber a genoux, lui saisit la main et la couvrit de baisers.

— Merci ! oh ! merci t lui disait-elle avec un accent où toute son âme débordait.

L’attitude humiliée d’Adrienne, de cette femme devant laquelle il tremblait tout à l’heure, ce buste fléchi aux formes .exquises, cette nuque blanche, molle et flexible, sur laquelle se jouaient de petites boucles rétives et brillantes, échappées au peigne, cette ardeur de sentiments, ces baisers, ces larmes, cétte voix, achevèrent de bouleverser M. de Noiregent.

Une expression d’amour sauvage parut un instant sur son visage.

Toute à son bonheur, Adrienne ne remarqua point ce jeu de physionomie, vite réprimé d’ailleurs.

L’hypocrite avait compris que se déclarer trop tôt, ce serait tout perdre.

11 domina ce vertige d’un moment, dégagea prudemment sa main, et dit avec calme :

— Aujourd’hui, mon enfant, il faut partir; mais revenez après-demain, et apporlez-moi les lettres de Rodolphe, puisqu’il vous en reste encore quelques-unes. Il faut que je les lise ; car il est essentiel que je sache jusqu’à quel point vous avez été criminels tous deux, et quelles sont les promesses qu ; il vous a faites.

A cette recommandation, Adrienne conçut queque défiance. N’avait-elle pas avoué complètement sa faute?

Pourquoi M. de Noiregent désirait-il ces lettres? Que pourraient-elles lui appren-

dre qu’il ne sût déjà? Quel intérêt avait-il à les posséder? Néanmoins, il avait paru lui témoigner une pitié si sincère, il avait fait miroiter à ses yeux un si grand et si bon' espoir, qu’elle promit de revenir le surleudemain et d’apporter les lettres.

Une transformation complète s’était soudain opérée en elle. Ses yeux avaient repris leur gaieté* leur éclat voilé d’ombre, ses joues, leur fraîcheur de jeunesse.

Il lui semblait que toutes ses angoisses étaient finies. Maintenant, elle n’avait plus sur la poitrine ce poids qui l’opprimait si douloureusement; elle respirait à l’aise. Son estomac, depuis si longtemps contracté, se dilatait. Pour la première fois depuis deux mois, elle avait faim.

: Les paroles de M, de Noiregent lui avaient rendu tout à coup la santé, la vie. Elle pourrait donc aimer encore, être heureuse... El puis elle reverrait Rodolphe..,

Dans sa folle joie, elle embrassait Hortense ; elle ne savait par quels mots tendres lui exprimer sa reconnaissance de l’avoir conduite chez ce sauveur^

Denis Berthaud et Marianne ne pouvaient expliquer un changement aussi subit.

— C’est le printemps, leur répondit Àdrienne. J’ai fait ce matin, une promenade qui m’a guérie comme par enchantement.

En voyant manger leur fille d’un bon appétit, tous deux se regardaient avec des larmes de joie dans les yeux.

Ils insistèrent vivement pour que chaque matiu Àdrienne fît une semblable promenade. •

Elle le promit d’autant plus aisément, qu’il fallait le surlendemain légitimer une nouvelle absence,

Àdrienne fut donc exacte au rendez-vous. Elle avait pris avec elle toutes les lettres qui lui restaient, une seule exceptée cependant, la plus passionnée, la plus enthousiaste. Gelta-là, c’était une relique, usée par ses baisers. Elle ne voulut poiut s’en dessaisir. D’ailleurs, ce pouvait être un témoignage, dans le cas où Rodolphe renierait un jour son amour et ses engagements.

M. de Noiregent se montra cette fois plus tendre, plus patelin, Au lieu de l’admonester, il excusa sa faute.

Il renouvela ses promesses et surtout ses protestations d’intérêt.

Àdrienne lui exprima de nouveau, en termes véhéments, sa chaleureuse reconnaissance.

Elle revint ainsi plusieurs fois.

Hortense l’accompagnait; mais elle l’attendait au jardin, afin de la laisser seule avec M. de Noiregent.

Or, un jour Àdrienne sortit de cette conférence secrète, le visage enflammé, le regard indigné, bouleversé.

— Qu’arrive-l-il donc? demanda Hortense.

— Rien, répondit-elle d’une voix brève.

— Gomment, rien ? Mais ta figure est toute décomposée.

— Rien, te dis-je.

Et sa voix tremblait de colère.

— Ne voudrait-il plus tenir ses promesses?

— Ses promesses 1 repartit Adrienne en éclatant d’un rire strident.

— Tu auras sans doute manqué de confiance eu lai?

— Justement, répondit Àdrienne, les dents serrées. Il ne fera rien pour moi, entends-tu, que je ne m’abandonne à sa direction sans réserve.

— Comment cela?

— Je ne parlerai pas, car je ne yeux pas exposer les miens à de sourdes vengeances. Àh ça I tu ne le connais donc pas, cet homme?.,.

— Moi... mais je ne sais vraiment ce que tu veux dire 1 fit Hortense qui comprenait fort bien.

— Tu ne sais pas? Tu serais dupe à ce point? Après cela, il se peut que tu n’aies été jusqu’à présent qu’un instrument entre ses mains.

— * Qu’a-t-il donc fait? aurait-il refusé de te rendre tes lettres ?

— D’abord, il prétend les avoir détruites pour mon plus grand bien. Mais ce n’est pas cela. Tiens, ne me questionne pas; car dans mon indignation je dirais tout, et je ne veux rien dire. J’ai peur de lui. Que ne suis-je morte !. Que ne m’as4u laissé, mourir avant de m’avoir conduite ici !

Elle ne pleurait pas. Mais son œil, ordinairement si doux, étincelait de haine.

Et en revenant à Yieuxbourg, elle marchait vite, comme pour fuir cette maison qui lui faisait peur. Tout en marchant, elle articulait des phrases entrecoupées.

— Et cet homme, disait-elle, prêche la vertu ! 11 m’a fait un crime de ma faute... Et rien ne peut l’atteindre, lui. Il est tout-puissant... Le démasquer? Est-ce qu’on me croirait, moi, la fille de Denis BeiThaud? Et pas de témoins, pas de preuves !...

Gomme Hortense insistait encore pour savoir :

— Tais-loi, répliqua-t-elle de nouveau. Ne me questionne pas... Je ne te répondrais pas!... Àh 1 j'entends encore ses menaces, cette voix si dure, et je vois ce visage implacable. Il ferait ce qu’il dit.

— Mais de quoi l’a-t-il menacée?

— 11 m’a menacée, si je parlais, de me faire descendre jusqu’au dernier échelon de l’opprobre, moi et les miens, de nous ruiner tous. Ali! j’en ai froid dans les os. Mon père !.... mon père 1.... Si j’allais être cause.... Àh! qu'il a raison dans sa haine contre ce fourbe-là t .

— Àllons, remets-toi, tu es une enfant, reprit Hortense* Il a voulu t’effrayer pour te forcer au silence. Mais il ne peut rien contre toi.

— Il ne peut rien ! C’est toi qui dis cela, toi qui, l’autre jour encore, me le montrais si puissant ! Qu’importe 1 II peut se venger, il peut me tuer, c’est-à-dire me faire mourir de chagrin ; mais je mourrai du moins sans cette horrible flétrissure. Je ne voudrais pas revoir Rodolphe, ni môme l’épouser à ce prix. Mon enfant sera bâtard, soit ! Mon père souffrira du déshonneur de sa fille ; mais s’il pouvait savoir le courage et la dignité que je viens de montrer, il me pardonnerait peut-être et me bénirait.

Elle se tut, craignant déjà d’en avoir trop dit.

Elle rentra chez elle en proie à une fièvre ardante, et pendant plusieurs jours elle refusa de descendre au magasin. '

— Mademoiselle Àdrienne serait-elle retombée dans ses tristesses ? demanda Jacques, inquiet, à Madame BeiThaud.

— Hélas ! mon garçon, je n’en sais pas plus que toi, répondit la pauvre femme en s’essuyant les yeux.

Il faudrait peut-être appeler un médecin, opina timidement Jacques.

— Elle s’obsliue à n’en pas vouloir.

— Ce sont des idées noires, comme les jeunes filles en ont quelquefois, ajouta Denis. Le mariage seul pourrait la guérir. C’est à toi de la décider, Jacques*

— Ilélas! répondit tristement le brave ouvrier, elle a peut-être en tête un meilleur parLi que moi, plus à son goût surtout, et voilà ce qui cause sou chagrin.

— Que dis-tu là? 11 n’y a que loi qui viennes à la maison. Elle ne parle à personne. On voyait bien autrefois des freluquets regarder du côté de la maison en pas^

sanl devant sa fenêtre. Mais aujourd'hui, elle a si pauvre mine, qu'elle fait plutôt pitié qu'envie, notre Adrienne.

— C'est égal, maître Denis, je vous en prie, ne la tourmentez pas à cause de moi. EHe est malade. 11 faut avant tout la guérir. Plus tard, nous verrons.

— Àh ! les filles, les filles! grommela Berthaud. Quel brouillamini ! quelle bouteille à Teucre I

Et il hocha la tète en soupirant. -■

Page 1