‹ Crimes de L'amourChapitre 23 sur 60 · LE TROU D U DIABLE · texte numérisé non relu

LE TROU D U DIABLE

Cependant Hortense reçut de M. de Noiregent finjouction de cesser toute relation avec Adrienne. Et au môme moment se produisirent à‘ Yieiixbourg des commérages auxquels la commère Pérruchol n’était point étrangère.

Depuis la ville haute jusqu’aux faubourgs les plus reculés de la ville basse, tout le monde connut le malheur, d’ Adrienne. Et maintenant personne ne passait devant la maison de Denis Berthaud, sans y jeter un regard curieux.

Par qui donc, avait été séduite la belle, la sage, f orgueilleuse Adrienne?

Ou murmurait tout bas le nom de Jacques. Lui seul entrait chez les Berthaud à toute heure, et Adrienne,. prétcndait-on, le traitait avec beaucoup trop d’amitié.

Mais pourquoi ne s’épousaient-ils pas?

C’était Denis Berlaud qui s’y opposait. Y a-t-il rien de plus orgueilleux, de plus arislo, ajoutait-on, . que ces républicains? Donner sa fille à un bâtard, à un ouvrier sans fortune, lui, lé père Berthaud ! Allons donc! Ses principes démocratiques if allaient pas jusque-là..

Cependant le temps s’écoulait, et Adrienne voyait s’approcher avec épouvante le terrible dénouement.

Elle avait espéré mourir et elle ne mourait pas.

11 semble que la maternité développe chez la femme qui va être mère l’instinct de la conservation.

Elle se rattachait à la vie par un dernier et bien fragile espoir.

Elle ferait une suprême tentative auprès de Rodolphe.

Une dernière fois elle lui dirait ses angoisses, elle lui rappellerait les engagements qu’il avait pris. Elle lui parlerait surtout du pauvre être qui vivait en clic.

Quelle lettre louchante elle écrivit! Quels tendres et suppliants appels à la pitié! Avec quele éloquence poignante elle sut peindre ses tourments! Quels accents trouva | son désespoir!

Mais elle ignorait l’adresse de Rodolphe à Paris, où, en attendant la place pm- Cy mise, il menait une vie de dissipation, à laquelle son oncle de Noiregent fournissait lar- ;. e lient.

Mais au moment ou elle tournait l’angle de la rue des Carmes, elle se trouva en :’acc de Jacques. v Ghap. XVIlï'.

Elle dut adresser sa lettre à Vieuxbourg, et celle leüre eut le sort des précédentes; elle fat interceptée par madame de Corbière, qui la remit aussitôt à son beaufrère.

Alors, la pauvre délaissée tenta une démarche qui lui coûta beaucoup. Elle lit fléchir sou orgueil jusqu’à aller implorer la compassion d’tlorLense, qui l’avait si lâchement abandonnée.

Horteuse était plus légère et ambitieuse que méeliaule; elle fut touchée de celte

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démarche. Toutefois, elle n’osa point, tant M. de ÎS'oiregenl la terrifiait aussi, lui \ promellre d'intervenir directement auprès de Rodolphe, comme Adrienne l’cn priait;

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(Librairie Populaire).

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mais elle lui conseilla de s’adresser à Henri, qui se trouvait momentanément à Paris et qui, sans doute, connaissait l’adresse de Rodolphe.

Àdrienne suivit ce conseil, dont elle remercia son indigne amie avec sa chaleur d’âme habituelle.

Huit jours se passèrent. On était alors en septembre.

Henri Belnet revint pour assister à la fête de Yieuxbourg.

La veille de la fêle, Adrienne reçut d’Henri ce petit mot :

« J’ai fait votre commission.

« Mardi soir, à minuit, trouvez-vous près du pont de la Seille, derrière les sanies qui bordent Jà rivière, dans l’enfoncement de terrain appelé le Trou-du-Diable. Je vous y rejoindrai.

« il. B. »

Ce billet laconique, en réponse à sa lettre déchirante, ne lui fit rien présager de bien favorable.

Et ce rendez-vous à minuit î Henri, lui aussi, craignait de se compromettre. Ainsi tout le monde la méprisait déjà, là reniait; ceux-là mêmes qui l’avaient perdue, cent fois plus coupables et déchus qu’ elle, la fuyaient comme un être maudit, une fréquen talion honteuse.

Elle alla à ce rendez-vous, le cœur plein d’amertume.

C’était le lendemain de la fête. Quelle triste fête elle avait passée 1 Depuis longtemps elle ne sortait plus, de peur dès regards inquisiteurs et des méchants sourires.

Biaisait une douce et tendre soirée d’automne. •

La lune à son déclin jetait sur les feuilles jaunissantes de pâles lueurs pleines de mélancolie.

A rheure indiquée, Adrienne arrivait au Trou-du-Diable.

C’est, ainsi qu’on appelle à Vieuxbourg un accident de terrain assez pittoresque, situé au bord de la Seille. C’est une sorte de trou en entonnoir, dont les parois sont tapissées de gazons et de mousse, dont le fond est planté d'arbres. Entre le saule toulïu, le bouleau flexible et l’aulne sombre, croissent et s’entrelacent, se jetant d’un arbre à. l’autre pour former des berceaux naturels, la clématite, le volubilis et le houblon sauvage.

Ce nom lui vient sans doute de ce qu’en été les amoureux s’y donnent de fréquents rendez-vous.

On y parvient en longeant la rivière depuis la route, car l’entonnoir a une étroite échappée sur la Seille.

En arrivant au Trou-du-Diable. Adrienne s’assit sur une pierre, au bord de l’eau.

Elle regarda couler la rivière grossie par d’abondantes pluies.

La Seille roulait fougueuse, et ses petites vagues, éclairées par les reflets de la lune, formaient comme des sillons lumineux et mouvants qui-, à les regarder longtemps, donnaient le -vertige.

A cet endroit, la rivière était très profonde,

Adrienne se sentait attirée par le gouffre.

— Un instant de souffrance, pensait-elle, et puis le repos éternel. Oui, c’est cela.

Mais, à Ja pensée de mourir, elle qui avait rêvé une si brillante destinée, elle sentit ses yeux s’emplir de larmes.

Elle les ferma, et appuyant sa belle tête endolorie contre le tronc rugueux d’un vieux saule, elle attendit.

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Bientôt un pas rapide résonna sur la route.

Elle se dressa en sursaut.

C’était Henri.

Il lui apportait des nouvelles, des nouvelles de Rodolphe.

Son cœur battit à se rompre. Les dents serrées par l’émotion, elle ne répondit pas au salut d’Henri. À peine put-elle articuler le nom de Rodolphe.

— Je l’ai vu, dit Henri, je lui ai montré votre lettre et il m’a chargé de vous expliquer...

— Pourquoi ne m’écrit-il pas lui-même? interrompit Adrienne. M’abandonner ainsi dans la situation où il m’a misel

* — Àh! croyez qu’il en souffre autant que vous; mais vous savez combien il craint son père! Enfin il affirme n’avoir reçu aucune de vos lettres. Là est son excuse.

— Il serait vrai ! s’écria Adrienne ranimée soudain. Eu êle&vous sûr?

— Je le crois. Il semblait sincère. 11 pense que sa mère les aura soustraites.

Un rayon d’espoir venait d’illuminer l’âme désolée de la pauvre fille.

Alors il était moins coupable qu’elle ne l’avait supposé.*

Alors, maintenant qu’il connaissait sa position, il ne pourrait la délaisser. Qu’avait-il dit, à la lecture de sa lettre? Ne pensait-il pas qu’il était de son devoir de venir la soutenir au moins de sa présence, de son amitié, sinon de son amour, dans la crise terrible qu’elle allait traverser. ~

— Non, il ne vous abandonne pas, répondit Henri, bien qu’on ait cherché à vous flétrir dans son esprit par des propos qu’il regarde comme des calomnies.

— Des propos! des calomnies! s’écria Adrienne, qui se sentit envahie par une sueur froide; car elle pensa soudain à M. de Noiregent, à ses menaces. •

Henri lui répéta le bruit public qui accusait Jacques d’être le père de sou enfant.

La malheureuse s’appuya défaillante contre un arbre; elle comprit qu’elle ne pouvait rien pour démentir ces inculpations, que corroboraient toutes les apparences.

— Quoi qu’il en soit, reprit Henri, Rodolphe reconnaît qu’il a des devoirs envers vous. Il m’a chargé de vous remettre une somme...

— De T argent ! exclama Adrienne qui se dressa dans sa fierté.

— C’est son devoir de vous l’offrir, et peut-être est-ce votre devoir aussi de l’accepter, sinon pour vous, du moins pour votre enfant.

— Une pareille insulte, à moi! Aht c’en est trop.

Elle prit sa tête à deux mains et sanglota.

— Je vous en prie, calmez-vous, dit Henri. Rodolphe n’a eu aucunement l’intention de vous offenser. Il ne sait pas quelle est, ou du moins quelle sera bientôt votre situation dans votre famille. Si vous étiez obligée de vous éloigner momentanément, l’enfant réclamerait des soins, et vous-même il faudra vous soiguer.

— Encore une fois, repartit Adrienne, hautaine, je ne loucherai pas à cet argent. Ce n’était pas de l’argent que je demandais; c’était un souvenir, une bonne parole, un encouragement. Àht c’est horrible ce que je souffre, ce qu’il m’a fait souffrir, cet homme. Ecoutez : vous me connaissez. Vous savez si je lui ai résisté. Il m’a tendu un piège. 11 m’a trompée par des promesses. Je devais être sa femme. Il me l’a juré ceut fois en me serrant sur son cœur, en exigeant de moi les mêmes serments ; et aujourd’hui, il m’assassine impitoyablement. Sans doute, il ne prend pas un couteau pour me tuer. Mais il fait pis: il me condamne à des tortures mille fois plus douloureuses que la mort. Quels sont mes torts, pourtant? Je l’aimais trop. Car il ne croit pas, il ne peut pas croire à la calomnie qui a voulu me flétrir. Il sait bien que je n’aimais que lui, que je n’ai jamais aimé que lui. Mais je suis un embarras dans sa vie, et il me

repousse du pied. Dites-lui, monsieur, que je vais mourir et qu’il aura causé ma mort, causé aussi la mort de son enfant. Dites-lui que je ne veux accepter de lui ni secours, ni argent, parce que je le méprise. Et vous, qui ôtes son ami, qui avez contribué à me perdre, je vous liais aussi* Aîlez-vousœn, laissez-moi, laissez-moi. Si vous ne me quittez à l’instant, je me jette à l’eau.

— Que ne pouvez-vous comprendre, ma pauvre fille, répondit Henri, combien votre position malheureuse me louche, et quel désir j’ai de vous aider!

- — Taisez-vous, vous mentez tous, et je ne puis vous entendre sans horreur.

Henri se disait :

— Si pourtant on me voyait ici avec elle, que croirait-on?

Il reprit :

— - Donc, mademoiselle, puisque vous le voulez, je vous quitte. Ainsi j’écrirai à Rodolphe...

Mais un revirement subit se fit chez Advienne. Henri parti, elle serait plongée dans un effroyable isolement. Elle lui saisit vivement le bras.

— Non, non', dit-elle avec fièvre, ne me quittez pas, je vous en supplie. Quoi? Que lui écrirez-vous? Que je le hais? Eh bien ! non, dites-lui que je l’aime toujours, que. je ne veux pas mourir encore, que je veux le revoir. Dites-lui de revenir à moi. Craint-il que je ne lui rappelle ses promesses? Oh! non, je suis trop fière. Jamais je ne ui parlerai du passé, ni même de son enfant. Je tâcherai d’oublier ses torts. Je n’ai pas d’ambition, pas d’intérêt, moi. Puisqu’il n’a pas reçu, mes lettres, puisqu’on a pu lui faire croire que je le trompais, qu’il vienne! je saurai bien lui prouver mon innocence, et je lui pardonnerai tout lè mal qu’ii 1 m’a fait. Et je l’aimerai, oh! je l’aimerai tant!

Elle se tut, suffoquée par les pleurs.

— Eh bien 1 oui, lui dit Henri, je lui écrirai tout cela. Mais ne pleurez pas

ainsi.

— Laissez-moi pleurer, au contraire. Cela me fait du bien de pleurer auprès d’un ami, car vous êtes mon ami, n’est-ce pas? Et depuis si longtemps je dévore mon chagrin en secret. Je vous en prie, ne me cachez rien. Que fait-il à Paris?

— Ecoutez, ma pauvre enfant, répondit le jeune homme réellement attendri. Je vais vous donner un vrai conseil d’ami. Je crois que Rodolphe vous aime toujours. Quand je lui ai parlé de vous, il n’a pu retenir ses larmes ; car il n’a pas mauvais cœur. Mais c’est un caractère faible; il a été circonvenu. Et puis, ses parents veulent le marier.

— Ah I voilà aussi ce que j’ai pensé. Et c’est mon plus grand tourment. La jalousie, si vous saviez...

— 11 faut bien vous le dire, puisque...

11 s’arrêta, n’osant frapper le cœur de cette infortunée.

— Puisque? interrogca-t-clle, glacée d'angoisse.

— Puisque dimanche les bans seront publiés à l’église de Vicuxbourg.

Advienne poussa un cri déchirant et faillit tomber.

Henri la soutint.

— Rodolphe m’a chargé de vous l’apprendre, mais en même temps de vous assurer qu’il vous conserve une très vive affection. 11 va probablement s’établira Paris. Eh bien! voici le conseil que je me permets de vous donner. 11 est a craindre qu’une fois votre état connu de vos parents, vous ne puissiez plus vivre avec eux. Je vous engage donc à aller à Paris. Là, Rodolphe pourra vous voir quelquefois, vous aider à vous y créer une position. Voilà pourquoi vous devez prendre cette somme qui vous per-

mettra de faire le voyage et de nourrir votre enfant. Le fêrez^vous? Répondez-moi. Àdrienne restait pâle, immobile, comme pétrifiée.

— Voyons, insista Henri, le ferez-vous?

— Oui, répondit-elle machinalement.

- — Vous partirez?

— Je partirai. Merci ! maintenant, adieu. Àllez-vous-en vite, qu’on ne nous voie pas ensemble.

— Vous aurez la force de rentrer seule à Vieuxbourg?

— Oui.

— Je vais donc écrire à Rodolphe notre entretien et votre résolution?

— Oui.

Àdrienne, toujours inerte, le regarda s’éloigner.

Elle ne pensait à rien.

Quand elle l’eut perdu de vue, son désespoir se réveilla impétueux, violent.

— Il se marie! il se marie! répétait-elle à haute voix. En cet instant, tandis que je suis là, seule, abandonnée, désespérée, devant cette rivière qui m’attire, où est-il, lui? 1 1 est auprès-d’elle. Il l’aime comme il m’aimait, et il lui fait les mêmes serments, les mêmes protestations d’amour qu’il m’a faites à moi. Il n’y a donc pas de lois pour punir de pareils crimes? Oh ! non, je ne veux pas mourir, non, pas avant de m’être vengée. Non, ce mariage ne se fera pas. Je ne le veux pas. Je saurai bien l’empêcher. Abuser ainsi une. pauvre fille, c’est horrible. Mais abandonner son enfant, c’est monstrueux. Non, non, je ne veux pas mourir encore. D’ailleurs, quand je l’aurai revu, il sera toujours assez tôt.

Elle se leva, la figure animée, l’œil ardent, et reprit le chemin de Vieuxbourg.

Mais au moulent où elle tournait l’angle de la rue des Ursulines et de la rue des Carmes,, elle se trouva tout à coup en face de Jacques.

Comme la rue était fort étroite, elle ne put l’éviter.

— Vous! mademoiselle Àdrienne, à pareille heure! s’écria Jacques bouleversé.

— Oui, moi, dit-elle sèchement.

Elle lui en voulait en ce moment d’avoir motivé, même involontairement, la calomnie qui peut-être avait éloigné Rodolphe, •

— D’où venez-vous donc? grands dieux 1

Il était si tremblant en adressant cette question, qu’Àdrienne sentit s’évanouir son ressentiment.

— Yons le savez, répondit-elle avec plus de douceur, je ne sors jamais. Cette nuit, je ne pouvais dormir, et j’avais besoin de grand air. 11 faisait d’ailleurs si beau, qu’il m ? a pris fantaisie de me promener un instant. N’est-ce pas que le temps est bien doux?

: — Mais on croirait, au contraire, que vous avez froid : vous grelottez et votre voix tremble..

— Ce n’est rien. Bonsoir, Jacques, je vais tâcher de reposer un peu.

— Ah ! mademoiselle Àdrienne, dit le brave garçon d’un ton suppliant, vous avez un grand chagrin, je le vois bien. Vous voulez faire la forte et le garder pour vous toute seule, et voilà ce qui vous lue. Ecoutez, je. ne sais comment vous dire cela; mais si vous avez besoin d’un ami, employez-moi à tout ce que vous voudrez. Je vous servirai, je vous obéirai comme un caniche, sans seulement vous faire une question, ni chercher à com-

prendre. Si c’est un secret que personne ne doive savoir, eh bien! personne ne le saura, pas même moi. Mais, de grâce ! je souffre tant de vous voir malheureuse; tenez, je n’en dors pas non plus. Et c’est pourquoi vous me trouvez dans la rue à cette heure-ci. Je suis allé voir si je n’apercevrais pas de la lumière à votre fenêtre.

— Jacques,- repartit sévèrement Àdrienne, vous ne pensez donc pas qu’en vous promenant ainsi la nuit sous mes fenêtres, vous me compromettez!

— Moi! moi! vous compromettre, s’écria Jacques. Qui est-ce qui pourrait croire?... Qui donc pourrait dire?...

— Allons! bonsoir, Jacques, rentrez vite. lime semble que je vais bien dormir celte nuit.

Us se séparèrent*

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