‹ Crimes de L'amourChapitre 24 sur 60 · LA NAISSANCE D T UN (V1AU01T · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE D T UN (V1AU01T

Jacques rentra chez lui, profondément affecté de ces reproches si secs et surtout du silence obstiné d’Àdrienne, du peu de coufiauce qu’elle lui accordait. Cette sortie à pareille heure, comment l’expliquer? La rue desUrsulines conduisait k la rivière. À ce rapprochement, il frissonna.

Qu’était-elle allée faire de ce côté? Il connaissait exactement son état, et chaque nuit, il tremblait en pensant au drame terrible qui allait se passer dans cette famille qu’il chérissait plus peut-être qu’une famille légitime.

Malgré la défense d’Adrienue, il se promit de continuer k veiller chaque nuit pour empêcher, s’il était possible, un affreux malheur; car, k son embarras, k sa voix contrainte et stridente, à ses regards sombres et désolés, il devinait depuis longtemps un chagrin, un désespoir saus bornes.

Quant à Adrienne, après ce premier mouvement de colère, elle retomba dans un complet accablement. Elle n’avait plus même le courage de prendre une décision. A peine avait-elle la force de penser.

Elle passa la nuit dans les larmes.

Tant d’émotions et cette longue promenade bâtèrent la crise.

Vers le matin, épuisée par la faLigue, elle s’était endormie, quand soudain une douleur, d’abord sourde, et qui grandit tout k coup, secoua tout sou organisme.

Elle se dressa effarée sur son séant.

Une sueur froide l’inonda toute.

Ce moment tant appréhendé était-il donc arrivé?

Elle n’en pouvait douter, c’était bien cela. L’enfant brisait son enveloppe. Il allait naître.

Elle eut un moment de répit, tftfc Involontairement, elle pensa k la jeune mère qui attend cette délivrance comme un bienfait, a la femme aimée, entourée des siens, k l’inquiétude du père, du mari qui veille

avec angoisse, avec amour sur la vie de celle qui va lui donner un nouvel être à-cbêrir, à la tendre anxiété des parents, à cette douleur dé Penfanlement amoindrie par tant de soins touchants et empressés.

Elle était seule, elle, grinçant les dents, attirant convulsivement ses couvertures au-dessus de sa tête pour étouffer ses gémissements.

Personne n’était là pour l’ encourager, pour la soutenir. Au lieu de la joie, du bonheur, de la gloire d'avoir donné le jour à un être humain, au lieu des ravissements de la maternité, ce qui l’attendait, c’était la honte pour tous les siens, la flétrissure pour elle.

Désormais, elle serait marquée d’un stigmate d’infamie que rien jamais ne saurait effacer. Elle serait déshonorée, maudite, elle et son enfant.

Et pourtant, qu’avait-elle fait pour mériter ce châtiment, cet opprobre?

Elle avait cru à Pamour, à la loyauté, à Phonneur de l’homme qu’elle aimait.

Mais P enfant, lui, quels étaient ses torts pour être ainsi honni, méprisé?

Avait-il demandé à naître? Etait-il donc coupable du crime de sa mère?

Ah I ne vaîait-il pas mieux mourir que de subir cette humiliation, que de la faire subir am pauvre être innocent qui allait naître, ainsi qu’à tous ceux qu’elle aimait?

Elle alla jusqu’à sa fenêtre, l’ouvrit, se pencha comme pour se précipiter; mais elle vit son père qui alignait des planches contre la maison pour les faire sécher au soleil.

Denis Berlhaud, ayant entendu le bruit de la fenêtre, leva la tête et envoya à Àdrienne un bonjour avec un sourire.

Machinalement, elle répondit à ce bonjour et se retira.

Quelques instants après, sa mère entra, lui apportant son déjeuner, et lui demanda avec une tendre sollicitude comment elle avait passé la nuit.

Àdrienne répondit brièvement qu’elle n’avait pu dormir et qu’elle désirait encore chercher le sommeil.

Marianne, inquiète, se retira.

La malheureuse fille, elle, avait hâte d’être seule, car elle se sentait envahir par l’horrible torture.

Et pendant qu’elle souffrait, qu’elle se tordait ainsi dans la douleur physique, dans les augoisses morales, que faisait-il, lui, le vrai, le seul coupable? Pensait-il seulement à sa victime? Eprouvait-il quelque remords^ ou, du moins, partageait-il son déshonneur?

Bien lente fut cette journée d’inexprimables souffrances. Avec quelle impatience elle attendit le- soir 1

Et si l’enfant venait au monde avant la nuit, que deviendrait-elle?

Elle ne pouvait y penser sans qu’une étreinte brûlante ne lui tordit les nerfs. .

Cependant les douleurs revenaient par intermittences et grandissaient toujours.

Elle se demandait comment son corps si affaibli, si débile, pouvait supporter de 'pareilles convulsions.

Plusieurs fois sa mère monta auprès d’elle.

Vers dix heures du soir, Marianne vint encore lui apporter une tisane.

Mais Adrienne,. pour l’éloigner, lui dit qu’elle allait beaucoup mieux et qu’elle espérait enfin avoir une bonne nuit.

La tendre mère la regardait, épouvantée du changement qu’elle observait sur sa figure. Mais Adrienne la rassura, l’attira à elle, l’embrassa avec une effusion inaccoutumée.

— Prie donc mon père, lui di'-elle, de monter un tout petit instant; je voudrais ,’cm brasser aussi.

Denis vint.

Adrienne lui souhaita le bonsoir, en souriant; mais quel sourire! Elle l’embrassa ; mais quel baiser! Gomme elle y mit toute son âme!

— Jacques est-il; venu aujourd’hui? ; demanda- 1- elle.

— Oui. il y a un instant. Ah! comme tu es ingrate de ne -pas aimer ce brave garçon, soupira Denis; il il' aime tant, lui!

Adrienne sourit encore; niais en même temps des larmes s’échappèrent de ses

paupières. ... . .

— Eh bien! père, je t’autorise âlui dire que moi aussi je l'aime d’amitié de tout mon cœu r . ; Pl us lard , y o us comprendrez

Mais elle ne put achever sa phrase. Elle, sentait arriver la torture qui lui déchirait les entrailles,' qui JuLdisioquait les membres, qui lui arrachait les nerfs et les muscles, qui la broyait avec. furie.. • • • . .

— Bonsoir, bonsoir, dit-elle en serrant les dents. Demain, je vous le promets, vous saurez tout. • . e • . ..

Les parents. désolés sortirent. . .

Aussitôt, elle .sauta à bas du lit, s’habilla . à la . hâte, s’enveloppa d’une mante noire, entoura sa belle tète pâle d’un sombre lichu .et.se précipita dehors.

Au moment où elle franchissait la porte, elle dut s’arrêter. Une nouvelle douleur, plus intérable encore, la força, de; s’appuyer â la muraille. Elle s’y cramponna avec violence; et ses ongles s’enfoncèrent dans le crépissage.. .

L’enfant n’était pas né.- ‘

Elle avait encore devant elle un quart d’heure de répit

Elle pnl sa course. .

Où allait-elle ainsi, l’infortunée?.

Elle suivait le chemin de la veille. Elle pensa bien à éviter, la rue des Tanueurs qu’habitait Jacques; mais il eût fallu faire un détour, s'attarder.

Involontairement, en passant devant, la maison, de l’ouvrier, elle jeta un regard vers la fenêtre.

Elle vit avec terreur une ombre se mouvoir derrière la vitre.

Elle précipita sa marche.

Heureusement la nuit était sombre. Eût-elle rencontré quelque habitant de Yieuxbourg, personne n’eût pu la reconnaître.

Encore quelques centaines de pas, elle atteignait la rivière.

Déjà, dans l’obscurité brumeuse, elle voyait se dessiner la haie de saules.

Elle touchait au pont, sautait le talus de la route pour atteindre le sentier qui conduisait au Trou-du-Diable , quand la crise suprême la terrassa.

Cependant, elle se traîna quelques pas encore, arriva au Trou-du-Diaüle. Mais là, dans une dernière convulsion, elle s’évanouit.

Quand Adrienne reprit ses sens, un faible vagissement frappa son oreille et lui rappela l’horrible réalité.

Combien de temps avait duré son évanouissement ? Elle ne put alors s’en rendre compte.

Maintenant la nuit était moins sombre. Les longs peupliers se découpaient comme dos fantômes sur le ciel grisâtre.

La rivière iaisisiL entendre sou sourd murmure.

Et, tout autour d’elle, elle sentait le gazon* humide de rosée.

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Puis elle lui approcha la gourde des lèvres,

Chap, XIX).

C’était le matin peut-être, il fallait se hâter de mourir avant ie jour, avant que personne 11e l’aperçût, avant qu'on ne put venir à sa recherche, à son secours.

Elle surmonta son accablement, se souleva avec effort et prit sou enfant dans ses bras.

Sou enfant !

Dès qu’elle l’aperçut, dès qu’elle le sentit palpiter sur son sein, dés qu’elle entendit ses cris plaintifs, la maternité s’éveilla en eile, impérieuse; scs entrailles frémirent et se révoltèrent contre le crime monstrueux qu’elle allait commettre.

— Mon enfant ! mon enfant ! murmurait-elle en le serrant avec violence contre

son cœur.

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