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Elle se dépouilla de son grand manteau noir, et enveloppa la frêle créature, dont les cris s’apaisèrent aussitôt.
— Non, non, reprit la pauvre mère, je ne veux pas qu’il meure. Qu’allais-je faire? Mais que devenir, a présent? Mon Dieu ! mon Dieu! Ayez pitié de lui, ayez pitié de moi. '
Elle s’accroupit sur la pierre où la veille elle, s’était assise pour attendre Henri. Elle serrait en grelottant le petit être dans ses bras.
Tout à coup, au milieu du silence de la nuit, elle crut entendre des pas. Elle prêta l’oreille, tendit son regard ; et bientôt elle aperçut une silhouette se glisser entre les arbres, de l’autre côté de la rivière. Elle crut reconnaître Jacques. Oui, ce devait être lui, le bon frère, le fidèle ami. Ali 1 c’était la Providence qui l’envoyait à son secours.
Eu effet, c’était Jacques qui, depuis plus de trois heures, la cherchait, car il avait cru la reconnaître dans la femme qu’il avait vue passer en courant sous sa fenêtre.
Depuis trois heures il explorait les bords de la Sêiile.
Une fois déjà, il avait franchi le Trou -du^M&bîe; mais Adrienne gisait alors à terre et avait échappé à ses recherches.
Le premier mouvement d’Adrienne fut donc, au .milieu de son extrême détresse, d’appeler Jacques, de lui tout avouer, de lui donner son enfant. Mais la honte, une honte insurmontable, arrêta sa voix dans son gosier.
Elle laissa s’éloigner ce secours inattendu.
Toutefois, au moment où il disparut entre les saules, dans un élan désespéré, elle se leva, voulut courir, appeler. Ses forces la trahirent.
Elle articula bien : « Jacques 1 » mais trop faiblement.
Jacques n’entendit point. U disparut.
C’en était fait maintenant ; personne ne viendrait plus à son secours. Il fallait mourir.
Alors, perdant la tête, s’arrachant le cœur, elle s’approcha de la rivière ; mais prête a s’y élancer avec son enfant, elle recula épouvantée, s’accrocha convulsivement aux branches d’un saule, et, étreignant de toutes ses forces le pauvre petit, d’une voix sourde elle cria :
— Au secours ! au secours !
Elle se sentait devenir folle. Ce secours, elle l’appelait contre elle-même qui allait Luer son enfant. Maintenant, cette rivière la terrifiait. Elle fit quelques pas en arrière.
11 fallait prendre une résolution pourtant. Puisqu’elle n’avait pas le courage de luer l’être auquel elle venait de donner la vie, il fallait retourner à Vieuxbourg.
Un instant, elle se sentit forte.
— Oui, se dit-elle, c’est cela, je braverai le mépris, je ferai mon devoir de mère, j’élèverai mon enfant. Et ce cher petit me récompensera de mon courage par sa reconnaissance et par son amour.
Elle se leva, fit quelques pas dans la direction de Vieuxbourg. Mais soudain, elle s’arrêta, effrayée de sa résolution.
— Où vais-je? pensa-t-elle. Présenter cet enfant à mon père, le brave, le fier, rhonnete homme, l’obliger à courber son front sous la honte, le forcer à rougir, c’est impossible, impossible !
Elle s’apprêtait à retourner vers la rivière, son seul refuge, quand un bruit de pas et de voix frappa son oreille.
Elle regarda sur la route. Elle distingua plusieurs personnes qui s’avançaient.
— Ah ! enfin ! une idée ! murmura-t-eile.
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Péniblement elle gravit le talus, embrassa l’enfant avec désespoir, l’enveloppa soigneusement dans son grand manteau, qu’elle rabattit sur sa figure toute blêmie par là fraîcheur du matin, puis le posa sur le bord de la route.
Ensuite elle s’éloigna, se blottit derrière, une touffe de joncs, d’où elle pouvait voir sans être vue. El là, le cœur palpitant d ? une angoisse indicible, elle attendit.
Elle priait : ,
« Mon Dieu, vous qui êtes tout bonté et tout miséricorde, mettez un peu de pitié au cœur de ces passants. Dieu ! mon Dieu ! soutenez-moi quelques instants encore, afin que je sois sûre, avant de mourir, que ce pauvre petit ne périra pas de faim ou de froid par ma faute. »
Les voyageurs approchaient.
Ils étaient trois : un homme, une femme et un enfant.
Ils portaient des instruments de musique. À leur misérable accoutrement, on devinait des musiciens ambulants.
— 11 y a un an, disait l'homme, quand nous quittions ce pays, nous étions plus riches qu’aujourd’hui. Mais là bête a crevé, et ça été le commencement de la débine.
— On se croirait en novembre. Ce brouillard vous glace les ongles, reprenait Penfant en soufflant dans ses doigts.
— Marche un peu plus vile, sacripant, répliquait la femme, ça te réchauffera. Il faut que nous arrivions de bonne heure à la foire de Sallanges, pour trouver une bonne place, et nous rattraper de la mauvaise veine que nous venons d’avoir dans ce chien de pays.
— Marcher, ça vous est facile à dire, répondait l’enfant. Vous avez bu et mangé, vous ; tandis que moi j’ai le ventre creux.
* — Tu manges déjà trop, mauvais garnement, puisque tu grandis trop ; et puis, pour ce que tu gagnes à présent... Tiens, voilà pour te faire avancer.
En disant ces mots, Bradacier, car c’était lui, administrait à Pauvert un vigoureux coup de pied.
— Que métier de gueux, grommela Pauvert, que votre métier Partisse ! J’aimerais cent fois mieux garder les dindons. Au moins je pourrais grandir sans qu’on me le reproche ; et quand jaurais faim, je les.mangerais, mes dindons. On me battrait, peutêtre ; mais au moins jaurais mangé du dindon, tandis qu’avec vous je suis battu et je ne mange pas même du pain tout mon saoul.
— Quel vaurien ! reprit La Jaunisse. Il y en a pourtant qui naissent comme ça. Si seulement tu te servais de la malice pour nous faire vivre, toi qui sais si bien te faufiler 1 Au lieu d’attraper des sucres d’orge dans les foires, licheur que tu es, tu ferais bien mieux d’escamoter quelques pièces de cent sous.
— Plus souvent que je vas me faire pincer pour vous I
— Eh t la vieille, fit Bradacier, j’ai envie d’embrasser Joséphine; passe-la moi.
C’était ainsi qu’il appelait sa gourde.
■ — Elle est presque vide. Si tu commences déjà...
— Bah 1 donne toujours. 11 n’y a que ça pour ragaillardir contre le brouillard et le guignon.
— C’est pas avec les trois balles d’hier qu’on a pu se remplir tousjes quatre, nous et Joséphine.
— Faut se rappeler les chemins qui mènent à ce gueux de pays pour n’y plus revenir, soupira Bradacier.
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