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— Hé! reprit Pauvert, vous ne disiez pas cm Tan passé, quand vous avez palpé les jaunets de ce freluquet. La petite était très chouette : elle valait l’argent.
— As-iufini, vermine? Est-ce qu’il regarde les filles, à présent.
— Faut bien que je les regarde, puisque je fais censément l’Amour, et que je leur envoie des baisers. On n’a pas vu la petite, celte aimée. Si on avait pu encore lui tirer la bonne aventure !
— Il y a gros à parier, dit La Jaunisse, que le nigaud ne donnerait plus cent francs pour ça, et que la petite maintenant en sait plus long qu’elle n’en voulait savoir.
— Allons, allons, gronda Bradacier, si nous bavardons en marchant, c’est pas d’aujourd’hui que nous arriverons et qne nous mangerons.
En cet instant, ils atteignaient le pont,
Pauvert, le premier, aperçut le paquet, informe qu’Àdrienne venait d’y déposer.
— Tiens ! une trouvaille ! exclama-t-il. C’est gros.
Il essaya de le soulever.
— C’est lourd, ma foi ! Aïe ! ça crie. C’est une bête. Bah ! c’est peut-être quelque chose qui se mange.
— Voyons ça? dit La Jaunisse, qui se mit en devoir de défaire le paquet.
— Un manteau I ça me va !
Mais en apercevant un enfant qui venait de naître et qui n’avait pas même reçu les premiers soins indispensables, elle fit une hideuse grimace, et son premier mouvement fut de le reposer à terre.
- — Un mioche! fit à sou tour Bradacier. C’est déjà assez d’un. 11 ne peut rien trouver qui vaille, cet animal-là, ajouta-t-il en décochant un second coup de pied à Pauvert.
— Suis-je la. cause, moi, repartit le gamin, s’il y a des femmes qui sèment leurs moutards sur les routes?
— C’est quelque malheureuse, opina La Jaunisse, qui sera venue le jeter à l’eau. Au moment de faire le coup, le courage lui a manqué, et elle l’a planté là pour que les passants le ramassent.
— Repose-moi cet avorton, dit Bradacier, garde le manteau, et continuons lestement notre chemin.
— Non, répondit La Jaunisse, j’ai une idée. Au lieu de racler une musique enragée qui fait sauver le monde, je tiendrai le petit en disant que je n’ai plus de lait et qu’il meurt de faim.
— Tu as raison, c’est une idée, approuva l’histrion. Allons, ramasse-moi ça. Mais ça sort de l’œuf. Comment le nourrir?
* — Je m’eu charge, répliqua la magicienne. Eh! pardi, s’il crève, le beau malheur!
Elle se mit en devoir d’arrêter l’hémorrhagie qui menaçait la vie de l’enfant. En effet, il était déjà blême. Quelques instants plus lard, il eut succombé. Elle défit un paquet qui contenait ses quelques hardes, y prit une loque qui avait dû être une chemise et l’en enveloppa.
Puis elle lui approcha la gourde des lèvres.
— Tiens ! s’écriaBradaeier, il ne fait pas trop la grimace. Il ne demande qu’à vivre. Il n’y a rien de vivace comme ceux qui sont de trop dans ce monde.
Eu effet, l’enfant semblait revenir à la vie. Ses vagissements, plus aigus, attestaient qu’il reprenait un peu de force.
. — Nous n’en avions déjà pas trop pour nous, grommela Pauvert.
LES CRIMES DE l/AMO'UIt
— S’il gagne plus que toi, il boira ta part, vaurien; et à toi on te dira : Zut!
— Il faudra voir! Je lui eo aurai bien tantôt fait passer le goût, murmura le petit saltimbanque en jetant un regard atroce sur ce rival.
— Et quand il sera grand, ajouta Hradacier, je lui apprendrai le métier partisse, et toi, je l’enverrai voir à Saint-Germain-les-Oies si j’y suis.
Tout en parlant ainsi, ils reprirent leur route.
Quant à Adrienne, blottie derrière les grands joncs, elle ne pouvait entendre la conversation des musiciens ambulants; mais grâce à l’aube blanchissante, elle distinguait leurs mouvements. Avec quelles anxiétés elle les vit s’arrêter, relever Tentant, le secourir et puis l’emporter! Avec quel déchirement elle les vit s’éloigner!
Alors, malgré son épuisement, sa faiblesse, elle se releva. L’amour maternel lui prêtant des forces surhumaines, elle s’élança vers le pont. Mais déjà les saltimbanques disparaissaient au détour du chemin. Elle poussa un cri, étendit les bras et tomba lourdement, la moitié du corps penché sur la Seille.
Elle n’avait pas entièrement perdu connaissance. Elle suivait des yeux le courant de l’eau, et elle éprouvait une sorte de bien-être à se sentir glisser vers la rivière. Dans l’étal de douleur, de fatigue morale et physique ou elle se trouvait, la mort, ce suprême repos, lui semblait un bienfait-
Mais son cri, ce cri déchirant sorti de ses entrailles, avait été entendu.
Quelques instants après, Jacques apparut sur le pont.
S’élancer vers Adrienne. la relever, la prendre dans ses bras robustes fut l’affaire d’un moment.
Il ne dit pas une parole.
Adrienne non plus ne pouvait parler. Elle iie résista point.
Chargé de son précieux fardeau, Jacques prit sa course vers la ville.
11 n’y avait pas une minute à perdre. Le jour se levait blafard. On pouvait les apercevoir, les reconnaître. 11 fallait rentrer à Yieuxbourg avant Y Angélus.
Afin d'éviter toute rencontre, Jacques prit un chemin détourné pour arriver chez lui.
11 traversa les jardins qui donnaient sur la campagne, fit escalader à Adrienne, mourante, plusieurs haies. Enfin, il atteignit son domicile.
Adrienne était sauvée! Personne ne l’avait vue.
Jacques le crut du moins.
Mais depuis plusieurs nuits leurs ennemis veillaient; car Al. deNoiregent.prèvoynit l’événement. Il espérait un malheur, un crime peut-être. 11 voulait un grand scandale.
Un brigadier de gendarmerie avait reçu Tordre de surveiller pendant la nuit les abords de la ville, du côté de la rivière, et madame Pérruchol avait été chargée d’observer la ruelle du Faucon. Quant à lui, il épiait la fenêtre d’ Adrienne.
Le soir, déjà, il avait remarqué des allées et venues dans la chambre de la jeune
fille.
Le gendarme, de sou côté, avait remarqué les sorties nocturnes de Jacques. Enfin, il le surprit rentrant à Yieuxbourg par les jardins et portant un fardeau. Mais quand il vit ce fardeau se mouvoir et qu’il reconnut une femme, il flaira un mystère.
Alors il se posta en sentinelle, non loin de la maison de l’ouvrier, afin de guetter la sortie probable de cette femme.
Jacques, en entrant chez lui, posa Àdrienne sur le lit, la réchauffa, car son pauvre corps était glacé, lui frictionna. les tempes et lui fit prendre un cordial.
Elle n’était pas évanouie pourtant. Elle ouvrait de grands yeux fixes ; mais elle ne parlait pas. Ses lèvres blanches étaient contractées, et son beau visage, d’une pâleur livide, semblait inanimé.
— Mademoiselle Àdrienne! mademoiselleÀdrienne! répétait Jacques tout éperdu, de grâce, parlez-moi, répondez-moi. C’est un ami qui est là et. qui voudrait donner sa vie pour vous.
Àdrienne, pour toute réponse, lui serra faiblement la main.
Jacques parvint à la ranimer, à l’aide surtout de douces et affectueuses paroles.
Mais, quand elle reprit le sentiment d’elle-même et le sentiment de ses douleurs, elle se souleva avec égarement.
— Mon enfantf mon enfant! Où est-il? Ils l’ont pris, emporté; vite, Jacques, Jacques, courez, je vous en conjure, là-bas, sur le pont, du côté de Sallauges. Ils étaient trois. Ils ne peuvent être loin. Courez vite, courez donc!
Jacques la regardait avec épouvante.
— Oui, un enfanta moi, mon enfant. Celle nuit, il est né. Je me suis traînée
jusqu’à la rivière; je voulais me tuer, tuer mon enfant! Tuer sou enfant! est-ce possible? Je ne l’ai pas pu. Ce cher petit! je Pai posé sur le pont. Des passants sont venus. Ils l’ont ramassé et sont partis. Depuis combien de temps? je ne sais pas. Quelle heure est-il? Courez. Àppelez-les. Ali ! il n’est plus temps ! .
— De grâce, calmez-vous, suppliait Jacques, le plus pressant, c’est de rentrer chez vous avant le grand jour, avant surtout que vos parents ne remarquent votre absence.
— Mon enfant! on me l’a pris, vous dis-je. Mon Dieu! que va-t-il devenir?
— Je vous en prie, mademoiselle, rentrez chez vous au plus vite. Et je vais tout de suite me mettre en quête du pauvre petit. Soyez sans inquiétude, nous le retrou-
verons.
— Merci I Jacques, mon bon Jacques, dit Àdrienne; vous avez raison. Il faut d’abord empêcher que mon père n’apprenne. . . Ah ! s’il savait 1 . . . Comment, maintenant, soutenir son regard?
— Tenez, mademoiselle, vite, passez par le jardin et tournez à droite. Vous traversez une grange pleine de bois, puis une ruelle, et vous êtes dans là rue des Tanneurs. Je vous suivrai de loin en cas d’accident.
Comment Adrienne trouva-t-elie la fouce de se lever et de marcher après tant de fatigues, tant d’émotions, tant de douleurs?
Dans les crises de la maternité, la nature a des ressources inouïes : ce qui explique les traits de courage vraiment prodigieux, accomplis chaque jour par les filles-mères que domine le respect humain.
Done Àdrienne se leva et marcha.
Le gendarme, toujours à sou poste d’observation, la vit sortir de chez Jacques, la reconnut, remarqua sa démarche chancelante et ses vêtements souillés.
Quel drame venait de se passer? Il s’agissait, en tous cas, d’un bon scandale dont le brigadier se préparait à régaler M. de Noiregent et tonie la ville.
. Enfin, comme la malheureuse fille passait à l’angle de la rue des Carmes et de la rue du Faucon, madame Perruchot, depuis sa fenêtre, l’aperçut.
Du premier coup d’œil, la mégère reconnut qu’Adriemie était débarrassée de son fardeau.
11 y avait nu enfant. Où était l’enfant?
Elle s'habilla en grande hâte et, avec la célérité qu’elle savait déployer quand sa passion d’intrigue était en jeu 1 , elle se rendit chez M. de Noiregent.
Aussitôt admise auprès de lui, elle lui raconta ce qu’elle venait de surprendre.
— C’est bien, dit-il. Je suis satisfait de votre vigilance. Continuez à veiller* Assurez-vous du fait de l’accouchement. Envoyez Florleuse sous un prétexte quelconque auprès de son ancieune amie. Quant à vous, je vous relève du secret que je vous avais demandé jusqu’ici. Sans faire ni éclat, ni scandale, il est moyen par d’adroites réticences de laisser transpirer l’événement.
— Je comprends, je comprends, repartit la Fouine.
Elle rentra chez elle, et, toute frétillante de malignité, elle rangea dans son panier ses fruits et ses légumes, et commença aussitôt sa tournée.
En passant sur le marché, elle attroupa quelques commères et leur dit avoir vu Adrienne rentrer chez- elle à six heures du matin. N’était-ce pas étçauge? Adriemie, qui depuis quatre mois ne sortait plus durant le jour! Que signifiait cette sortie nocturne?
— La drôle de maladie, ajoutait la Fouine, qui empêche de sortir le jour et permet de se promener la nuit! Et comme elle se traînait en marchant! Et elle débouchait de la rue des Tanneurs! D’où venait-elle? Certes, je ne prétends pas qu’elle sortait de chez Jacques.,..
— À moins, reprenait une des commères, qu’elle ne lui rende, la nuit, les visites que Jacques lui fait le jour.
— Moi, je croirais plutôt, continuait madame Perruchot avec un air de mystère, qu’elle venait de prendre le frais sur le bord de la Seille.
— Pourquoi donc sur le bord de la Seille? interrogèrent les bavardes, intriguées.
A cette question, madame Perruchot refusa absolument de répondre, ne voulant pas, dît-elle, perdre la réputation de cette pauvre fille.
Toutes s’entre-regardèrent, avec quels yeux étincelants d’infernale malice, avec quels frémissements de joie et quels airs de pudeur effarouchée !
Elles avaient compris..
Madame Perruchot, après avoir jeté la nouvelle sur le marché, la colporta chez toutes ses pratiques.
La nouvelle fit de la sorte le tour de la ville.
Ainsi, par ses réticences, ses demi-mots mystérieux, ses insinuations perfides, en une heure, madame Perruchot avait perdu sans retour la réputation d’Àdrienne et mis F opinion sur la piste d'un crime.
Le gendarme, cependant, n’avait pas encore parlé. Mais ces rumeurs, en arrivant jusqu’à lui, coiToborèrcnt les doutes qu’il avait déjà conçus. Après avoir pris l’avis de M. de Noiregent, il alla soumettre ses soupçons au procureur impérial.
De son côté, M. de Noiregent ne perdait pas de temps. 11 se rendait en hâte auprès de madame de Corbière.
- — À quand le mariage de Rodolphe? demanda-t-il.
— Dans une quinzaine, lui répondit-elle.
— Eh bien I ma chère sœur, il faut le précipiter.
— Pourquoi donc, mon bon Guillaume?
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— Parce que vous avez des ennemis actifs et implacables qui feront tous leurs efforts pour l’empêcher.
Madame de Corbière insista de nouveau pour savoir quels étaient ces dangers, ces ennemis.
11 ne m’est pas encore permis de vous en dire davantage. Mais vous m’avez
promis une soumission aveugle. Ainsi, obéissez, ma chère El o die; vous savez que je ne puis vouloir que votre bien, et surtout le bien de votre fils.
M. de Noiregeul craignait les révélations il’ Adrienne. Elle pouvait désigner à son père son séducteur. De là un esclandre peut-être qui eut entravé le mariage de Rodolphe. 11 fallait donc. brusquer ce mariage.
Madame de Corbière se soumit, comme toujours, aveuglément aux. ordres de sou beau-frère. Sans questionner davantage, elle partit sur-le-champ pour Paris.
Quant à M. de Corbière, il ne fut pas meme consulte. Comme il désirait vivement d’ailleurs le mariage de son lils, il ne put qu’approuver le désir que sa femme avait de le hâter.