UN VÉRITABLE AMOUR
Trois 'jours s’écoulèrent. ....
Adrienne était au lit avec une lièvre intense. Elle refusait tous les secours du médecin et repoussait meme les soins de sa mère, qui s’inquiétait, se désolait.
Tristement assise dans le bureau, madame Berlhaud tricotait un bas par contenance et, de temps à autre, elle soulevait ses lunettes pour s’essuyer les yeux.
— Que peut-elle donc avoir? Quelle est cette maladie mystérieuse, inexplicable? Telle était la question que la tendre Marianne s’adressait depuis trois jours.
Elle sc disait :
— C’est un chagrin, bien sur. qu’elle n’ose pas nous avouer. Denis a beau nT assurer que ce îTesl rien, que les filles ont comme cela des ennuis, des dégoûts; niais alors, pourquoi celle lièvre? Car elle grelotte, et ses joues sont brûlantes. El ne pas pouvoir lui arracher un mol, une plainte! C’est de l’entêtement, presque de l’ingratitude envers nous qui l’aimons taut.
En celte instant, comme elle entendit entrer quelqu’un au magasin, elle s’empressa d’effacer la trace de ses larmes.
Mais s’étaul soulevée sur sa chaise, pour voir à travers la poi;le vitrée qui séparait le bureau du magasin, elle reconnut Jacques.
■ — Ah! c’est toi, Jacques?
— Oui, madame Marianne, répondit le brave garçon, en tâchant d’affermir sa voix qui tremblait, je viens voir si mailre Denis...
— Ne cherche pas d'excuses. Je sais que Lu viens voir comment va notre Adrienne.
ti
Le geudai’me la vil sortir de chez Jacques.
(Chu;». XIX)
— EU bien! madame Murianae'*?. •-
— Comme hier, comme avant-hier. Elle ne mange rien. Quand je veux lui offrir un verre de tisane ou quelque douceur, elle me dit d’une voix qui me fend le cœur : Je l’eu supplie, mère, laisse-moi dormir, je vais mieux; el eu disant : Je vais mieux, ou croirait qu’elle va mourir. Et si je lui demande où elle souffre, elle me regarde avec ses grands yeux si tristes, en m’assurant qu’elle ne souffre nulle part. Enfin, jusqu’à la vieille grand'inère, qu’elle aimait tant autrefois, à qui elle confiait tout, el qui paraît maintenant l’ennuyer, la fatiguer! Vraiment, il semblerait que nous ne sommes plus ses parents cl qu’elle ne nous aime plus.
l î e ! .1 VRA ISOX.
( Librairie Pojiulniiv).
'Stfofe
— Pourquoi vous tourmenter autant, madame Marianne? vous verrez, cela passera.
— C’est ce que Denis dit aussi. Cependant, depuis le temps que ça dure, ça ne passe point. Souvent même, je crois qu’elle se relève pour pleurer, afin que nous ne l’entendions pas. Ainsi, l’autre nuit, je crois bien qu’elle est rentrée au jour. Je n’ai pas voulu le dire à Denis, qui l’aurait peut-être grondée de sortir si matin, et j’ai fait semblant de ne rien entendre.
— Quelquefois, quand on ne dort pas, on aime mieux se promener que de rester dans son lit.
— Non, non, Jacques, elle a quelque chose, la pauvre petite. On n’est pas triste comme ça sans sujet. J’y ai bien pensé; je ne pense qu’à cela. Je n’en dors plus. Si mon Adrienne mourait, je sens bien que je ne tarderais pas à la suivre. Mais peut-être y aurait-il un remède. ' '
— Et lequel, madame Marianne?
— Mon bon Jacques, il faut que j’aie une grande estime pour toi, que je te croie un bien bon cœur pour te dire... Mais je sais combien tu aimes la petite, et combien aussi tu nous aimes, Denis ét moi; et voilà ce qui me donne le courage de te faire peut-être un grand chagrin. J’espère que tu me pardonneras.
— Parlez sans crainte, madame Marianne.
— -■ Je n’ai pas besoin de te dire que Denis et moi, nous t’àimons comme notre enfant, et que nous aurions voulu de tout notre cœur te donner Àdrienne. Mais je vais être franche, car il s’agit peut-être de lui sauver la vie.
— Mademoiselle Adrienne ne m’aime pas, je le sais bien, et je n’en suis point blessé.
— Peut-être as-tu deviné aussi qu’elle en aime un autre?
— Qui, madame Marianne.
— Tu le connais?
— Non, répondit Jacques avec quelque hésitation.
— Mais tu comprends que, puisqu’elle ne t’aime pas, elle ne puisse, ni ne veuille se marier avec tpi?
— Je le comprends. Cependant, c’est mademoiselle Adrienne qui décidera.
— Mon pauvre Jacques 1 que je suis donc désolée de te faire (le la peine! Voici ce que je voulais te demander. Tu connais Denis, comme il est têtu . Il s’est dit : Adrienne épousera Jacques, et il n’en veut pas démordre. Alors il la tourmente. Adrienne n’ose pas refuser tout à fait. Elle aime tant son père 1 Elle ajourne pour avoir la paix. Mais il est évident qu’elle a fait uu autre choix.
— Eh bieurmadame Marianne, que faut-il que je fasse?
— 11 faudrait dire .à Denis que tu renonces à ce mariage, et même que tu en as un autre en vue; de la sorte, Denis serait piqué, et il n’y songerait plus.
— Comme ça, tout de suite, madame Marianne? Il ne le croirait pas. Je pense qu’il vaut mieux attendre encore un peu.
— Attendre! attendre! Mais Adrienne est bien malade, et je crains un malheur, vois-tu. J’ai peur que le chagrin ne la pousse à quelque mauvaise résolution ; tandis que si tu te retirais, elle oserait peut-être nous dire qu’elle en aime un autre. Et Denis, par dépit de ce que tu reprends ta parole, consentirait sans doute au mariage qu’elle désire.
■ — Cependant, madame Marianne, si je me retirais comme ça, tout d’un coup, on jaserait peut-être.
— Qu’est-ce donc qu’on pourrait dire! Tu es un honnête garçon, comme Adrienne
est une honnête fille. Est-ce que je me serais trompée? Serais-tu donc un égoïste? Aimerais-tu mieux voir mourir Adrienne que de la voir la femme d 5 un autre qui la rendrait heureuse? Mais non, c’est impossible; je te connais bien. Tu aimes la petite, comme si optait ta fille. Je me rappelle, quand elle était tout enfant, c’était toi qui la gâtais le plus* Tu la faisais sauter sur tes genoux et tu l’endormais dans tes bras, Une fois qu’elle était bien malade, tu Pas veillée toutes les nuits et tu pleurais plus fort que moi. Et maintenant, tu l’aimerais moins?... tu voudrais?...
— Ecoutez, madame Marianne, avant de prendre la résolution que vous me demandez, permeltez-moi de parler à mademoiselle Adrienne,' et je vous promets de faire ce qu’elle me commandera.
— Eh bien ! attends-moi un instant, je vais lui demander si tu peux la voir.
Elle sortit.
— Pauvres gens! pensait Jacques, ils ne se doutent de rien. Ah! pourvu que personne ne vienne leur répéter les bruits qui courent!
Depuis trois jours,, telle était la préoccupation, la terreur constante de Jacques. Car il savait qu’il ne manque jamais de ces amis officieux qui viennent annoncer les malheurs.
Marianne ne tarda pas à redescendre.
. — Adrienne t’atleudail, dit-elle à Jacques, et se levait justement pour te recevoir. Je vais sortir pour vous laisser seuls. Tu lui diras que je suis allée faire une commission.
Jacques n’avait pas revu Adrienne depuis la terrible nuit où il l’avait arrachée à la mort. Il l'aimait toujours, comme les âmes dévouées savent aimer : il l’aimait d’autant plus qu’elle était plus malheureuse et qu’elle avait plus besoin d’appui.
Quelle tendresse il éprouvait maintenant pour la pauvre fille flétrie, abandonnée I
Et puis désormais les distances étaienL moindres entre eux. Il oserait lui parler de son affection et de son dévouement.
Ah! si cette affectiou, ce dévouement, elle voulait enfin les mettre à l’épreuve! S’il pouvait la consoler, la chère martyre !
Comme son cœur battit quand elle entrai
Elle se soutenait avec peine, et sa ligure pâle, amincie, ses yeux agrandis par la souffrance avaient pris une expression si profonde et si touchante, que Jacques en l’apercevant, sentit ses jambes chanceler et sa vue se voiler.
Il s’avança vers elle tout tremblant, et la faisant asseoir :
— Vous allez un peu mieux, n’est-ce pas?
— : Oui, un peu mieux, Oli! merci de ce que vous avez fait pour moi, quoique... peut-être eut-il mieux valu que vous ne vous fussiez pas trouvé là pour me sauver.
— Ah! pourquoi dire cela, mademoiselle?' Vous me faites tant de chagrin!
— C’est vrai, je suis ingrate, Jacques, pardonnez-moi. Je voulais vous voir, vous parler cle Lui, de mon enfant, le pauvre petit! L’avez-vous cherché? L’ ayez-vous retrouvé?
— Hélas I je suis allé le jour même à Sallanges. J’ai visité toutes les auberges. Seulement, j’étais obligé de mettre un peu de retenue dans mes questions.
— Et vous n’avez rien découvert, rien, rien? •
— Non, mademoiselle. J’avais si peu de renseignements!
— Voyez-vous, Jacques, avoir ainsi abandonné mon enfant, c’est là une pensée affreuse que je ne puis supporter. Quand je suis éveillée, j’y pense sans cesse; et dès que je dors, je le vois grelottant de froid, mourant de faim. Abandonner son enfant,
’Ol a
LPS cm MRP! T) R T/ A MOU R
est-il un crime plus épouvantable? J’ai toujours dans les oreilles ses cris si doux, si plaintifs î Renier aiusi le pauvre être né de mon sang, qui a vécu de ma vie et qu'il me semble sentir là, attaché à mes entrailles, je vous dis, Jacques, que c’est une chose horrible, monstrueuse. Par instant, en y songeant, je nie sens devenir folle.
— Calmezrvoüs, mademoiselle, calmez-vous. Dans îa position où vous vous trouviez, vous ne pouviez guère faire autrement* si ce n’est quil fallait penser à Jacques, votre ami, votre frère, vous confier à lui et lui donner le petit qu’il aurait élevé comme son propre eu fan U Mais si vous avez douté de mon cœur, c’est ma faute, sans doute, puisque je n’ài pas su vous convaincre de ma grande amitié.
— C’est la honte qui m’a retenue, Jacques. Vous confesser ma faute, à vous, après avoir refusé le bonheur modeste, mais certain que vous m’aviez offert, le pouvais-je?
— Est-ce que je vous en voulais pour cela, mademoiselle? Àhl je le disais bien, vous avez méconnu le cœur de votre ami Jacques!
— Et puis aussi, je voulais mourir, j’y étais décidée. 11 né me restait que la mort pour expier ma faute. Mais à présent, le désir de retrouver mon enfant me donne le courage de vivre quelques jours encore. Croyez-vous donc que tout espoir soit perdu?
— Non, certainement. Quoiqu’il y ait trois jours déjà, ceux qui font recueilli ne peuvent être bien loin. Je les chercherai encore; je les trouverai, je vous le promets. Alors je prendrai le petit, car vous ne pourriez le garder. Mais vous le verrez souvent, et je l’élèverai, je le soignerai, comme si c’était mon enfant, et jamais personne ne saura...
— Mon bon Jacques, s’écria Adrienne dont la ligure s’éclaira d’un rayon de joie, faites cela; et je vous en serai si reconnaissante!
— C’est bien plutôt moi qui vous en devrai de la reconnaissance ; j’aime tant les enfants !
* — Ah I je voudrais me mettre à vos genoux et vous embrasser, Jacques, vous ne me méprisez donc pas? Vous avez donc toujours la même amitié pour la pauvre Adrienne?
— Depuis que je vous vois dans la peine, mon amitié s’en est encore augmentée, si c’est possible; et voilà pourquoi je voudrais... Mais comment vous dire cela?... Vous le savez bien, n’est-ce pas? je donnerais, de grand cœur ma vie pour vous...
• — Vous n’osez pas parler devant moi, Jacques! Mais n’est-ce pas à moi, au contraire, à rougir devant vous?
— Eh bien ! tout à l'heure, madame Marianne me priait de dire à votre père que je ne voulais pas me marier avec vous.
— Ma mère avait raison.
- — C’est que madame Marianne croyait que ce projet de mariage était la cause de votre chagrin, de votre maladie. Mais je n’ai pas voulu parler à maître Denis avant de vous avoir vue; car il faut bien tout vous dire. On s’est aperçu, on a tenu sur vous de mauvais propos... Eh bien! mademoiselle, j’ai pensé que si vous m’épousiez tous ces bruits cesseraient. Je reconnaîtrais le petit. On croirait d’autant mieux qu’il est à moi, qu’on ledit déjà. Et nous épargnerions ainsi à maître Denis et à madame Marianne une grande affliction. Car ils apprendront sans doute...
Adrienne avait écouté le brave Jacques, dans une attitude pleine de calme et de dignité.
— Jacques, répondit-elle, il n’y a pas au monde d’homme meilleur que vous, il u y en a pas que j’estime davantage, et c’est pourquoi je ne veux, je ne puis pas accepter un pareil dévouement. .
CjüZÇx
— Je vous assure, mademoiselle, que je serais bien heureux.
— C’est impossible, ne revenez pas là-dessus.
— Peut-être refusez-vous ainsi, allégua tristement Jacques, parce que vous ne m’aimez pas. Mais je vous le jure, je vous regarderai toujours comme ma sœur, comme ma fille, et jamais je ne me permettrai de souhaiter de votre part un autre sentiment.
— Non, Jacques, repartit résolument Àdrienne, je suis déjà assez avilie, assez méprisable. Et vous faire partager ma honte, car tout se sait à la longue, ce serait une véritable infamie. Je ne ferai pas cela, je ne le ferai pas. .
— Songez pourtant, .. Si maître Denis venait à connaître les bruits qui circulent 1 Et Madame Marianne*.. Elle eu mourrait. Vous le savez, je les aime comme ma propre famille. Ne m’ont-ils pas toujours traité comme leur enfant? Leur honneur est le mien. Et puis, pensez aussi à la joie de tous les ennemis de maître Berthaud. Auraient-ils pour lui et pour vous assez de moqueries ?
Comme Adrienne semblait hésiter :
— Dites, oui, je vous en prie, mademoiselle, insista Jacques.
— Ecoutez, répondit-elle en secouant la tête avec désespoir, c’est honteux, ce que je vais vous dire; mais je vous dois toute la vérité. Eh bien 1 j’aime encore le misérable qui m’a séduite ; cette affection, c’est comme un fer rouge attaché à mon cœur. Je l’aime et je crois que je ne pourrai jamais aimer que lui. Ah! c’est ma plus grande puuilion. Vous le voyez bien, il faut que je meure. .
Après avoir fait cette confession, elle se couvrit le visage de ses mains.
Jacques baissa la tête ; mais il la releva tout à coup : il venait de voir entrer maître Denis dans le magasin.
— Mon père ! s’écria Àdrienne ; adieu, j’ai peur de lui, je n’ose le regarder en face. Dites-lui que vous renoncez à m’épouser, je le veux.
Elle sortit. ‘
— Ah ! te voilà, Jacques, dit Denis en entrant.
Il passa la main sur son front, comme pour en chasser une préoccupation pénible.
— Oui, maître Denis, fit Jacques qui affecta un air dégagé.*
— Écoute, reprit Berthaud, je vais le raconter ce que je viens de faire sans eu. parler à la femme. Adrienne est malade depuis longtemps, comme tu sais. Elle refuse de voir un médecin ; mais en cachette je suis allé en consulter un, et j’ai bien fait, car il m’a complètement rassuré. H a la même idée que moi sur lassante d’ Adrienne. 11 croit que c’est l’amour qui lui trotte par la cervelle, et que le mariage seul pourrait la guérir. C’est pourquoi, Jacques, je suis bien aise de te trouver là. Voyons, il faut prendre un partit ; à quand la noce?... Eh bien 1 tu ne réponds pas?
— Je pense qu’il faudrait voir, attendre encore, car...
— Je ne veux entendre ni tes si ni tes car. Voilà un an que cela traîne. Adrienne a eu le temps d’y réfléchir ; elle doit être décidée maintenant. Eh ! quand j’ai épousé ma bonne Marianne, je n’ai pas fait taut de cérémonies.
— C'était bien différent, vous vous aimiez tous les deux.
— Est-ce que tu n’aimerais pas Àdrienne? Je sais bien que pour le quart d’heure c’est une épouse peu avenante; mais le mariage ia.fera refleurir* tu verras.
— Ah ! maître Denis, soupira Jacques d’un air de doute.
— Encore un coup, il faut en finir: je suis las de toutes ces simagrées. Je puis bien te dire cela à toi ; car tu sais que je ne suis pas une femmelette. Mais quand je la vois si pâle, les yeux rouges, les joues tirées, ça me fend l’âme, ça m’ôte l’appétit, et je suis aussi lâche que Marianne. Je sens les larmes qui me montent aux yeux. Si tu m’entends encore chanter quelquefois, c’est pour m’ empêcher de pleuier. Tu corn-
prends donc bien que pour toutes ces raisons il nous faut la marier tout de suite.
• — Hélas ! je vous comprends, maître Denis ; c’est pourquoi je me retire; car peut-être suis-je la cause de la maladie de Mademoiselle Adrienne et la cause de votre chagrin. •
— Tu te retires, toi, tu veux te dégager?
— Si elle en aime un autre, il est de mon devoir de renoncer à ce mariage.
— Une autre? de qui, de quoi parles-tu? Un autre! Ah ça! Jacques, c’est une injure que tu fais à Àdrienne. Un autre ! Ah ! tu nous dis là de fortes bêtises, mon garçom Un autre ! Voilà prés de cinq mois que la pauvre enfant n’a mis les pieds hors de la maison. Un autre ! Où le prendrais-tu, cet autre ? Non, Àdrienne est une fille sage qui n’aurait pas donné son affectiôn sans nous avoir consultés.
— Hélas ! maître Denis, le contraire se voit tous les jours ; et quand cela serait, il ne faudrait pas lui en vouloir.
Denis, à ces mots, se dressa, terrible.
— Aurait-on par hasard mal parlé de notre Adrienne? Ah! sacrebleu 1 dis-moi qui c’est, et je lui ferai passer un quart d’heure dont il se souviendra. Mais attends donc... Tout à l’heure, je me rappelle... comme je passais dans la rue, j’ai entendu...
On disait derrière moi : Ce pauvre Denis ! Je croyais que les oreilles m’avaient tinté ; et je me souviens maintenant qu’on me demandait des nouvelles d’Adrienne avec un drôle d^air. Enfin, depuis trois jours, j’aperçois là, en face, cette vipère .de Perruchot qui chuchote en regardant ma maison. Deux ou trois fois déjà, en la voyant sourire, j’ai eu envie... Nom d’un tonnerre ! j’en ai la sueur dans le dos. Voyons ! sais-tu quelque chose? Tu ne réponds pas? Qu’a-t-on dit? Tu le sais, Jacques.
— Mais non, je vous assure.
— On a jasé. Je le vois à ton air. Qui donc a mal parlé de notre enfant? Car Àdrienne est aussi un peu ton enfant. Mais non, puisque lu la renies, tu la refuses pour ta femme, et cela parce qu’on l’altaque. Eh bien ! je serai seul à la défendre. Mille • tempêtes! On verra. C’est peut-être toi... La jalousie... tiens ! si cela était..: Ah! * va-t’eu, je ne réponds plus de moi.
« — Oh ! maître Denis, m’accuser I Moi 1 Comment? Vous pourriez croire ?.. Vous ne savez pas quel mal vous venez de me faire...
— C’est vrai... Je suis fou. PardoBne-moi, Jacques. Tout ce que je viens de dire' n’a pas le sens commun. C’est que je suis si malheureux de voir notre fille dans cet état ! Et puis, l'idée qu’on a pu l’attaquer, la flétrir, me jette dans une telle exaspération, que je prends feu sans savoir pourquoi ni comment. Que pourrait-on dire de la pauvre mignonne, si triste, si réservée qu’on prétend même qu’elle est un; peu fière ?
Cette conversation fut interrompue par l’entrée de l’aïeule.
— Mon Dieu ! quel bruit ! fit-elle. Qui donc est-ce que tu disputes comme ça, Denis?
Rien, je parle politique avec Jacques. Nous nous chamaillons un peu. Affaire de bavarder.
— Comment, vous n’êles donc plus d’accord?
— Mais si, toujours les meilleurs amis du monde.
— Dis-moi, Jacques, je sens que je ne dois plus vivre lontemps; situveuxqne je sois de la noce, il faut le presser un peu.
— C’est justement aussi ce que je lui disais tout à l’heure. Mais qui donc entre
dans la cour? Que signifie? s’écria-t-il, fronçant le soucil. Allons, la mère, retirezyous. Nous, avons à parier affaire.
Tandis que Denis s’empressait de reconduire sa mère jusqu’à l’escalier qui montait à sa chambre, Jacques s’était avancé et regardait dans la cour avec des yeux pleins de stupeur et d’effroi.
— Grand Dieu ! mumura-t-il, qu’allons-nous devenir?
Denis aussi, à la vue des deux personnages qui entraient chez lui, avait pâli.