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— Mon père, tue/.-moi je suis coupable...
(Cîiap. XXI.)
— Moi, moi! exclama Jacques devenu livide, car il comprenait que les apparences, exploitées par d’implacables ennemis, pouvaient en effet le condamner.
— Jacques! Àli! de mieux en mieux, fit Denis, cela devient tout à fait plaisant.
— On a vu le sieur Jacques rentrer en ville avec votre fille, à quatre heures du matin.
— On a vu...? Qui? on?
' — Moi, dit le gendarme, en s’avançant avec assurance. La fille Berthaud pouvait k à peine se soutenir; le sieur Jacques l’aidait à marcher; il P a d’abord fait entrer chez
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(Librairie Populaire),
lui par les jardins; et elle n’en est sortie qu’à cinq heures du matin. Je l’ai vue comme je vous vois.
— Eh bien! monsieur Jacques, interrogea le procureur impérial, je vous somme de dire toute la vérité. Vous êtes devant la justice.
— Je jure devant la justice qu’il n’y a pas eu d’infanticide*
— Mais le 27, au matin, êtes-vous rentré en ville avec la fille Berthaud, dans les circonstances relatées par le brigadier de gendarmerie?
Jacques se tut.
— Eh bien! quoi? s’écria Denis, tu ne réponds pas? Tu ne peux, pas leur dire qu’ils en ont menti? Tu laisses insulter Àdrienne?
Et se tournant vers M. de Corbière :
— Vous avez beau être magistrat, continua-t-il, je suis père; et je défendrai ma fille.
Au même instant, Àdrienne entra, si défaite, si chancelante, qu’on eût dit une morte.
— Viens, ma fille, viens, voici ces messieurs qui t’accusent. En vérité, je n’ose pas seulement lui dire de quoi vous l’accusez.
Mais Àdrienne s’avança jusque devant son père et s’agenouilla.
— Mon père, tuez-moi 5 je suis coupable.
Denis recula de deux pas. Ses yeux démesurément ouverts regardaient sa fille avec épouvante, line put dire que ces mots :
— Coupable ! toi, coupable !
— J’ai un enfant.
— Un enfant, toi !... toi !... Ài-je bien entendu! Un enfant! Tu nous aurais trompés à. ce point! Mais non, c’est une comédie ! C’est une farce ! Àh ! ah ! ali ! Ma têLe, ma tète...
Et il éclata de rire.
* — Monsieur le procureur, vous le voyez, implora Marianne, notre enfant est malade ; elle a le délire ; elle ne sait ce qu’elle dit. Ne l’écoulez pas.
— Je dois avouer la vérité, reprit Àdrienne; car il ne faut pas que Jacques soit accusé injustement à cause de moi. Monsieur, je jure devant Dieu que je n’ai pas tué mon enfant. Je l’ai posé sur le pont, et des passants l’ont emporté. Ensuite, de désespoir, j’allais me jeter à l’eau, quand Jacques, qui m’avait suivie pour veiller sur moi, m’a retenue : voilà toute la vérité.
— Mais ce Jacques vous courtise depuis longtemps ; c’est lai qu’on désigne comme le père de votre enfant.
— Lui? exclama Denis dont la raison continuait à s’égarer devant cette succession de révélations inouïes.
— Non, non, ce n’est pas lui, s’empressa de répondre Àdrienne.
— Mais alors, qui est-ce? Parle, malheureuse, s’écria Berthaud, hors de lui.
■ — Je ne le dirai pas, je ne puis le dire.
Denis s’avança furieux vers sa fille, la main levée.
— Tu parleras. 11 me faut son nom. Je le veux, ou je te
. — Plus tard elle parlera, fil Marianne qui se jeta au-devant de sa fille pour la protéger. Plus tard, pas mainlanant. Veux-tu la faire mourir?
■ — Oui, qu’elle meure ! repartit Denis avec une sombre énergie, qu’elle meure ! car la mort vaut mieux que la honte. Moi, Denis Berthaud, qui ait toujours marché la tête haute, je vais donc rougir maintenant, rougir de ma fille ! Mais Don, je ne rougirai pas; car ce n’est plus ma fille, je ne la connais plus. Se conduire ainsi, elle
qui n’a j’amais eu que de bons conseils, de bons exemples, nous déshonorer tous ! Àh ! je préférerais être mort l je préférerais... Qu’ai-je donc fait pour être si malheureux?
Et cet homme si fier, si courageux, se laissa tomber sur une chaise, prit sa tête à deux mains et sanglota.
— Remettez-vous, mon père, dit Adrienne, je partirai, je quitterai Vieuxbourg ; vous ne me verrez plus.
Denis releva la tête.
— Eh bien ! qu’attendez-vous donc? demanda-t-il, toujours hors de lui. J5P êtesvous pas encore satisfaits de ma douleur et de mou humiliation?
— J’attends de pouvoir continuer mon ministère, répondit imperturbablement le magistrat; raflirmation de mademoiselle ne me suffit point. Il faut que je procède à son interrogatoire et, s’il y a lieu, à son arrestation.
Devant cette menace, Denis éprouva à la racine des cheveux ce frisson qui fait croire que les cheveux se dressent. .
Ainsi sa fille pouvait être, au gré de cet homme, traînée sur un banc de cour d’assises. El cet homme, il le savait d’autant plus inexorable, qu’il devinait dans toute celte machination l’impitoyable haine de M. de Noiregent.
Jacques regardait Adrienne avec désespoir.
Quant à Marianne, il lui semblait que la terre se dérobait sous ses pieds.
Adrienne, seule, conservait quelque calme.
Devant le père de son séducteur, elle se sentait forte. S’il la traînait en cour d’assises, elle y traînerait aussi Rodolphe de Corbière. Dans son ingénuité, elle le croyait du moins.
' — Veuillez me laisser seul avec mademoiselle, ordonna le procureur impérial d’un ton d’autorité.
Tous se retirèrent.
M. de Corbière et Adrienne restèrent en tête-à-tête.