JUGE ET PARTIE
M. de Corbière, pour arriver à connaître la vérité, essaya d’abord de la douceur et de la persuasion.
— Remettez-vous, mademoiselle, dil-il à Adrienne. Quoi que prétende votre père, il ne se môle à mon ministère aucune rancune de personne ni de parti. Vous me voyez touché de votre malheur; mais il est un moyen certain de m’intéresser à votre sort, c’est de me dire rentière vérité. Donc, confiez-moi d’abord le nom de votre séducteur.
Adrienne baissa les yeux sans répondre.
-T- Vous aurait-il promis le mariage?
— Oui, monsieur. Il est vrai que je ne l’ai jamais pressé bien instamment d'exécuter sa promesse*
— Pourquoi cela? demanda sévèrement le procureur impérial.
— Parce qu’il est beaucoup plus riche que moi, répondit fièrement Àdrienne, et je l’aimais tant que je n’aurais pas voulu lui donner à croire qu’il entrât le moindre calcul dans, mon alïection.
— Puisque vous alliez être mère, cette fierté devait plier devant l’intérêt de votre enfant.
— Vous pensez cela? dit Àdrienne avec élan.
— Sans doute, je le pense. Et si celui auquel vous vous ôtes abandonnée était digne de votre amour, il n’aurait pu vous refuser une réparation devenue nécessaire.
— C’est bien là votre avis? ..
— Certainement.
— Peut-être eût-il consenti, lui. Mais son père... 11 craint beaucoup son père, et il n’eût jamais osé lui demander son consentement.
— Mais alors, il fallait vous-même aller trouver ce père, ou du moins lui écrire, faire appela ses sentiments d’humanité, d’honneur, de devoir...
— Vous pensez que son père eût consenti ? interrompit Àdrienne, dont la figure morne, abattue, resplendit soudain.
— Oui, s’il est honnête homme. Mais ce père, quel est-il?
— C’est vous ! cria Àdrienne .en ployant les genoux et en étendant vers lui des bras suppliants.
M. de Corbière fit un haut-le-corps involontaire, et sa figure prit soudain une expression de dureté qui déconcerta la pauvre fille.
— - Moi ! exclama-t-il, quel roman me brodez-vous là, mademoiselle?
— Celui qui m’a séduite, celui qui m’a abusée par de fausses promesses et qui ensuite m’a abandonnée, ce séducteur menteur et lâche, c’est votre fils.
— * Rodolphe! Rodolphe! allons donc! il va se marier. Voilà plus de deux aus qu’il aime sa cousine, Bathilde de Chalelux. Avez-vous bien, mademoiselle, toute votre raison, ou bien voudriez-vous, pour vous tirer d’embarras?...
— Quoi donc, monsieur? dit Àdrienne en relevant la tête par un mouvement plein de noblesse.
— En vérité ! c’est adroit, fort adroit. Mais encore^ pour oser avancer une pareille fable, il faudrait pouvoir fournir quelques preuves.
— Aussi ai-je une lettre où il me jure qu’il n’aime pas sa cousine et que vous ôtes le seul obstacle à notre mariage. Mais je veux le croire, vous* ôtes bon, vous ôtes juste ; vous aurez pitié d’une pauvre fille trompée, entraînée. Vous ne voudrez pas que je sois à jamais humiliée et malheureuse parla faute de votre fils. Et puis, monsieur, nous retrouverons noire enfant, car il n’est pas mort, ce cher, petit. Vous ne voudrez pas non plus que Rodolphe abandonne son enfant; ce serait un crime, cela. Oh! monsieur, ajouta-t-elle en prenant pour de l’hésitation le silence deM. de Corbière, je vous en conjure, consentez à notre mariage; malgré tous ses torts envers moi, je l’aime toujours et je vous promets de le rendre heureux.
Àdrienne, à demi prosternée, le regard plein de larmes, mettait dans sa prière au rigide magistrat tout son cœur, toute son âme ingénue.
Ainsi M. de Corbière se trouvait atteint du même coup dont il avait frappé Denis Berthaud. Ce fut à son tour d’être stupéfait, consterné, puis irrité.
11 avait pensé d’abord que cette fille cherchait à l’abuser. Mais son accent de
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sincérité ne pouvait lui laisser de doutes. Adrienne devait être la maîtresse de Rodolphe. Or, aujourd'hui, elle prétendait l'épouser. S’il eût été moins ému de cotte révélation, il eût trouvé la supplication de cette enfant au moins naïve. Il se contenta de répondre avec une sécheresse qui ne laissait aucun espoir à Adrienne :
— Mon fils, vous épouser 1 c’est impossible.
— Mais ne disiez-vous pas tout à l’heure que sa conscience l’y obligeait; que le devoir, l’honneur même de son père était d’y consentir?
— Pouvais-je croire qu’il s’agissait de mon fils? Mon devoir de père, que vous invoquez, est de veiller avant tout à ce qu’il ne compromette pas L’honneur de notre famille par une mésalliance. D’ailleurs, quand une fille commet une faute, qui peut répondre qu’elle n’en commettra pas d’autres? Ce jeune homme, ce Jacques, par exemple, qui vient ici tous les jours, qu’on a vu avec vous la nuit dans les rues, que la rumeur publique désigne, n’est-ce pas vraisemblable qu’il est plutôt que Rodolphe le père de votre enfant ?
— Mais je vous jure, moi, que cela n’est pas, repartit avec véhémence Adrienne indignée. Jacques! faites venir Jacques. Si j’avaisvoulu l’épouser, mon père y consentait, souhaitait même ce mariage. Pourquoi donc m’eùt-il séduite, lui?
— Je conçois que vous préfériez épouser mon fils, répondit le magistrat avec, sarcasme. Enfin, mademoiselle, quelles que soient les promesses que Rodolphe vous ait faites, il est, depuis un an, fiancé à sa cousine, et cet engagement vaut bien, je le suppose, tous ceux qu’il a pu contracter envers vous.
— Àh ! monsieur, dit Adrienne eu se relevant avec fierté, vous profitez de mon malheur pour m’accabler. Jusqu’à présent j’ai supplié ; mais je ne prierai plus. Demain, tout le monde à Vieuxbourg saura le nom de mon séducteur. Vous vouliez me traduire devant un tribunal ; mais c’est moi qui m’adresserai à la justice pour obtenir la réparation qui m’est due. Non, il ne sera pas dit qu’un homme puisse ainsi perdre l’avenir d’une femme, désoler une famille, mettre au monde un enfant, sans s’inquiéter de ce qu’il deviendra. Si je l’avais tué, cet enfaut, quel serait le vrai criminel? Ce ne serait pas moi ; ce serait votre fils. J’ai des témoins; je pourrai prouver qu’il m’a fait tomber dans un piège indigne. Et tout Vieuxbourg me connaît. On sait bien que je ne suis pas fille de mauvaise vie, comme vous voudriez le donner à entendre. Vous êtes puissant; mais j’ai pour moi la justice ; et il y a des lois, des juges équitables ; je crierai si haut et je réclamerai tant qu’il faudra bien qu’on reconnaisse mon droit.
* — Pauvre folle 1 fit M. de Corbière. Sans doute, il y a des lois; mais ces lois sont pour mon fils. Quels que soient vos preuves, vos témoins, quelles que soient ses promesses, vous ne pouvez rien contre lui.
— Pourtant, on punit un voleur, repartit Adrienne. Le plus grand bien d’une femme, n’est-ce pas sa réputation, son honneur? Eh bien! je dirai qu’il me l’a volé par surprise, comme un escroc.
— La justice n’a rien à démêler dans ces sortes d’affaires. La recherche de la paternité est interdite, dit lentement et implacablement l’homme de loi.
* — Mais, du moins, si la loi me condamne, le monde sera pour moi, il me pardonnera et vous accusera.
— Non, mademoiselle; il nous approuvera, au contraire. La loi est sage, et le monde jugera comme la loi. Ou en serions-nous, si les fils de famille devaient être à la merci de toutes les intrigantes, de toutes les aventurières? Mais calmez-vous ; je comr prends votre mouvement de colère, et je l’excuse. Remettez-moi les lettres de mon fils, et je verrai à réparer autant qu’il sera en mon pouvoir le tort qu’il vous a causé. Sans doute ce tort est grand ; mais vous avez été aussi coupable que lui.
— Je Paimais, monsieur, repartit Àdrienne en pleurant.
Maintenant M. de Corbière, au lieu de continuer son interrogatoire, . arpentait la chambre, en proie à une perplexité évidente.
Qu’allait-il faire? Devait-il donner suite à l’enquête judiciaire relative à l’infanticide? Devait-il, au contraire, étouffer cette affaire en déclarant Adrienne innocente?
Poursuivre l’enquête, c’était ébruiter la faute de son fils aussi bien que le déshonneur d* Adrienne, compromettre peut-être le mariage de Rodolphe, sa vie meme; car il connaissait la violence de Denis Berlhaud. 11 le croyait capable d’un meurtre pour se venger. Son devoir de magistrat se trouvait donc en lutte avec son affection de père.
L’hésitation ne fut pas longue. Il est des compromis avec la conscience. Cet austère représentant de la justice n’était pas lui-même à l’abri de toute partialité, quand son intérêt personnel était en jeu.
Il revint soudain à :1a douceur. > .
— Vous l’aimez réellement, je veux bien lé supposer, dit-il à Adrienne. C’est pourquoi je vous porte de l’intérêt et suis disposé à vous tirer d’embarras. Vous le voyez, il pèse sur vous une très grave accusation qu’il ne tient qu’à moi d’étouffer;
— Oh ! monsieur, -qui voudra croire que j’aie tué mon enfant?
— Qui voudra croire plutôt que vous ne l’ayez pas tué? Cet enfant, où. est-il, qu’en avez- vous fait?
Àdrienne raconta le drame douloureux du bord de la rivière, et lui apprit que depuis trois jours Jacques cherchait vainement l’enfant.
— Vous le voyez doue bien, reprit-il, je pourrais vous faire conduire en prison et vous y retenir jusqu’à ce qu’on eut retrouvé votre enfant. Cependant je ne lé ferai pas. Je vous laisse en liberté; mais à une condition, c’est que vous vous tairez ; vous laisserez, ignorer à votre père que Rodolphe a été votre amant. A quoi d’ailleurs vous servirait un éclat? A vous perdre dans l’estime de tous ; car si l’ou montre au doigt la femme qui tombe, on méprise plus encore celle qui ose afficher sa faute et porter le trouble dans une famille honorable. Enfin, pour couper court aux bruits qui circulent sur votre compte, je vous engage à quitter immédiatement Vieuxbourg. Je vous remettrai une somme à cette intention.
— De l'argent ! encore î s’écria Àdrienue révoltée. Pouvez-vous me payer ma honte et le désespoir de ma famille? Non, je refuse. Je ne veux pas qu’on puisse dire que je me suis vendue. Ce n’est pas de l’argent qu’il me faut.
— Allons, j’avais de vous trop boue opinion. Je vois ce que vous voulez; vous n’èles, comme je l’avais pensé d’abord, qu’une intrigante qui comptiez faire un bon mariage. Mais, je vous préviens, vous ne réussirez pas. Je vais hâter le mariage de mon fils ; et pour que vous n’y mettiez aucune entrave, vous faire arrêter.
— De grâce 1 de grâce ! vous m’avez mal comprise, vous vous trompez, je ne suis pas une intrigante. Ce qu’il me faut, c’est mon enfant. Mon enfant! aidez-moi à le retrouver; c’esUout ce que je vous demande. Si vous me le rendez, je crois que j’oublierai, je pardonnerai tout le mal que votre fils m’a fait.
— Soit, je vous le promets, nous retrouverons votre enfant; mais faites bien attention que j’y mets pour condition, je vous le répète, votre silence le plus absolu. Maintenant, il me faut aussi les lettres de Rodolphe.
Àdrienne alors raconta comment une partie de ces lettres lui avait été dérobée et comment l’autre se trouvait entre les mains de M. de Noiregent.
Elle n’eut garde de parler de la lettre qu’elle avait conservée.
— Comment! exclama le magistrat, stupéfait, mon beau-frère était au courant de cette intrigue ?
— Je lui ai fait celte confidence sous le sceau du secret. 11 m’avait promis de me ramener Rodolphe.
Que signifiait l’intervention de M. de Noiregent et pour quel motif lui avait-il laissé ignorer la conduite imprudente de Rodolphe?
Le magistrat se perdait dans un dédale de suppositions. Il résolut d’aller sur-lechamp demander une explication à son beau-frère.
J1 quitta Àdrienne en lui renouvelant la promesse d’étouffer l’affaire et de lui rendre son enfant, si elle taisait à son père le uom de son séducteur.
11 semblait inexplicable, en effet, que M. de Noiregent n’eût pas cherché à prévenir cette enquête, presque aussi préjudiciable à la considération d$ la famille de Corbière qu’à celle de la famille Berlhaud. Mais, dans cette âme vindicative, que pesait l’affection familiale en balance avec la haiue? M. de Noiregent voulait avant tout un éclat qui perdît Adrienne, qui le vengeât des dédains de cette petite fille et de la redoutable hostilité de Denis Berlhaud.
Cependant, quand M. de Corbière fut dehors, Denis rentra, terrible.
— Eh bien? as-Lu parlé? parle ras- tu maintenant? Sou nom?
— Non, mon père, je ne vous le dirai pas.
— Malheureuse! Tu oserais me braver? N'es-tu donc pas déjà assez coupable?
11 leva de nouveau le bras pour la frapper.
Jacques et Marianne se jetèrent au-devant de lui pour l’arrêter.
Eu cet instant, l’aïeule parut sur le seuil de la porte.
— Que se passe-t-il donc aujourd’hui dans la maison? dit-elle. Je n’ai jamais entendu tant de tapage.
— Tu vois cette créature? fit Berlhaud en saisissant rudement le bras d’Àdrienne, elle noils a tous déshonorés.
— Oh 1 Lais-toi ! s’écria la tendre Marianne.
— Mais de qui parles-tu donc, Denis? demanda l’aïeule en regardant autour d’elle, je n’aperçois ici que notre fille, notre chère Àdrienne.
— Ce n’est plus ma fille, je la renie, je la chasse !
* — Grands dieux ! exclama l’aïeule épouvantée, quel malheur arrive-t-il donc?
— La justice est venue ici. Ou accuse cette malheureuse d’infanticide.
Ces paroles parurent frapper l’aïeule en pleine poitrine. Elle recula d’un pas, comme renversée par la fondre.
— Elle! Adrienne! Ah! mon Dieu! mes enfants, soutenez-moi, je meurs. Je meurs. Pardonnez-lui. Adieu, Àdrienne 1 Adieu, mes enfants !
Tous s’empressèrent autour d’elle. La paralytique était morte.
Denis, alors, montrant à Àdrienne le cadavre de la grand’mère :
— Devant cette morte, parleras-tu?
— Non, je ne puis pas, je ne dois pas, répondit-elle en sanglotant.
— C’est toi qui l’as tuée, misérable! Tu veux donc nous faire mourir tous?
— Ah! maître Denis, dit Jacques, le coupable, ce n’est pas elle; l’assassin, c’est lui !