LA MORALE ÉLASTIQUE
Eu qiiitla.nl Àdrienne, M. de Corbière se rendit en hâte chez M. de Noiregent.
H lui reprocha vivement de lui avoir caché cette dangereuse intrigue, dont on eût pu prévoir et prévenir les conséquences.
M. de Noiregent, sans dérouler devant le magistrat son plan machiavélique, se tira fort adroitement d’embarras. Pouvait-il révéler un secret qui ne lui appartenait pas? Et puis, à quoi bon, pour une peccadille, une amourette, le distraire de ses graves préoccupations ?
À quoi bon surtout inquiéter sa femme, si impressionnable? N’avait-il pas fait d’ailleurs tout ce qui était nécessaire pour mettre Rodolphe et la famille de Corbière à l’abri de tout ennui ultérieur? 11 avait ressaisi les lettres de Rodolphe, et par conséquent anéanti toutes les preuves de celte liaison. N’ôlait-ce pas là le point essentiel? Puis il avait éloigné Rodolphe. Enfin il avait hâté son mariage, qu’auraient pu compromettre les indiscrétions d’Àdrieime ou les violentes représailles de Denis Berthaud, si Âdrienne lui nommait son séducteur.
— Vous pensez donc, demanda M. de Corbière, que Rodolphe a été le seul amant de cette fille ?
— Je le crois.
— Alors cet enfant est bien le fils de Rodolphe.
Le magistrat parut un instant perplexe. Etait-ce sa conscience qui s’éveillait, ou se sentait-il quelque peu attendri en apprenant qu’il avait un petit-fils? Mais non, la loi, c’était toute sa conscience; le savant légiste avait un code à la place du cœur.
— J’entrevois, dit-il, que cet enfant pourrait être un grave embarras dans la vie de mon fils/
— C’est aussi mon avis, répondit M. de Noiregent qui, lui, n’avait dans le cœur que du fiel et dans la conscience qu’un effroyable égoïsme ; aussi pensé-je qu’il importe que cet enfant ne se retrouve point.
Le magistrat hocha la tete affirmativement.
Et cependant, ces mots : Il vaut mieux qu’il ne se retrouve pas, c’était pour l’enfant une condamnation à la vie vagabonde, à toutes les misères, ou, pour mieux dire, une sorte de condamnation à mort.
Pourquoi était-il né en dehors des conditions légales? Ce n’était pas sa faute, il est vrai ; mais c’était la faute de sa mère. Le père, lui, .n’était-il donc pour rien dans ce crime de l’abandon ? Seulement, ce père avait une famille riche, honorable par conséquent, selon le monde. Il fallait donc empêcher que le bâtard heMïït une entrave dans la vie de ce jeune homme riche, ^ou seulement un sujet d'inquiétude pour cette famille honorable.
— Or, reprit M. de Noiregent, voici ce que je vous propose: Le nommé Jacques fait d’actives recherches, paraît-il, pour retrouver cet enfant. H faut que nous le devancions. Vous allez mettre en campagne le brigadier de gendarmerie, sous prétexte de rechercher si la fille Berthaud a réellement commis un infanticide; et dès que nous aurons
— Où en serions-nous, s’il fallait adopter lous les enfants illégitimes de nos fils ?
(Chnp. XXIII.)
découvert ic dit enfant, je me chargerai, car vous ne devez point paraître en tout ceci, de faire remettre une somme à ses parents adoptifs, en leur posant comme condition qu'ils s’éloigneront du pays. L’en faut bénéficiera de cet argent qui apportera un peu d’aisance dans cette famille de bohémiens. Sans doute la loi ne nous oblige absolument arien envers cet enfant illégitime. Cependant, en agissant de la sorte, la stricte conscience, Phumanilè même seront satisfaites.
— Je reconnais bien là votre belle âme, mon cher beau-frère, et votre dévouement à notre famille, dit avec conviction le magistrat.
En lui serrant affectueusement la main, M. de Corbière ajouta avec un sourire
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— Où en serions-nous, s’il nous fallait adopter tous les enfants illégitimes de nos fils? Rodolphe, toutefois, a été fort imprudent : séduire une jeune fille, et la fille d’un Berthaud surtout ! 11 mérite une semonce. Et je ne la lui épargnerai pas*
— Allons 1 allons ! repartit M. de Noiregent avec indulgence. Iï y a dés circonstances atténuantes : la fille est fort jolie.
— Et elle m’a tout l’air d’une enjôleuse, dit le magistrat.
• — Le cœur de Rodolphe était bien pris, je vous assure, et sans ma prudente intervention...
— Quelle reconnaissance ne vous devons-nous pas, mon cher Guillaume!
— Vous ne me devez rien, Rodolphe n’estai 1 pas aussi mon fils ? Permettez-moi seulement de continuer à diriger cette intrigue ;; et je crois que vous vous en trouverez bien. La chose la plus pressante, c’est le mariage de Rodolphe. Et puis, les jeunes mariés voyageront pendant qeulque temps,, le temps nécessaire pour que les colères et les rancunes s’apaisent.
Ils convinrent, en conséquence, que les poursuites: contre Adrienne seraient suspendues, et que M. de Corbière partirait aussi pour Paris, afin de hâter la célébration du mariage, ^ et de se: soustraire lui-même aux récriminations et aux violences possibles de, Berthaud. ' '
La vengeance de M. de Noiregent était pour lé moment satisfaite. Dès le lendemain, grâce aux bavardages de madame Perruchot, tout Vieuxbourg saurait qu’une enquête judiciaire était commencée; contre Adrienne Berthaud, accusée d’infanticide.