LE CIEL BLEU
Pendant que ces scènes tragiques se passaient dans l’intérieur à jamais désolé de la famille Berthaud ; pendant qu’Àdrienne, victime dé son amour, était ainsi humiliée, broyée, que faisait à Paris son glorieux séducteur?
Dans un élégant salon de la rue de . Lille, le beau Rodolphe de Corbière roucoulait aux pieds de sa cousine, la jolie Bathilde de Châtelux. Us faisaient ensemble des projets d’avenir, des plans de bonheur.
Cependant la quiétude de Rodolphe était parfois troublée par des regrets. Il avait aimé Àdrienue avec toute l’ardeur d’une première passion. 11 ne pouvait oublier aisément les liens qui rattachaient à elle. 11 connaissait par Henri ses angoisses, ses terreurs. Il savait le moment où sa faute deviendrait nécessairement publique. Malgré lui, il s’inquiétait des conséquences tenables du drame qui devait se passer à Vieuxbourg. Enfin il sentait par instant sa conscience se révolter contre l’indignité de sa conduite.
Le salon de madame de Châtelux était rempli des luxueuses merveilles d’un trousseau de mariée.
Sur tous les meubles s’étalaient des objets de toilette, des écrins, des dentelles. Et Bathilde contemplait avec ivresse toutes les magnificences de la corbeille.
— Voyez donc, disait-elle à madame de Corbière, quel châle ravissant! quelle richesse de dessin, et comme les nuances en sont fondues 1 Et cette robe de satin bleu-ciel garnie de cygne, que c’est coquet I Et ces bijoux ) Comme je vais être belle ! Tous ces trésors à moi ! Et choisis par Rodolphe, ce qui eu double à mes yeux la valeur.
Elle jeta à son fiancé un tendre regard.
— Vous ôtes heureuse, ma chère Bathilde? demanda Rodolphe d’un air préoccupé.
— Oh! bien heureuse! Pourtant je suis presque tentée de vous gronder; vous me gâtez trop, vous vous ruinez.
— Est-il rien de trop beau pour la femme qu’on aime? D’ailleurs, c’est papa qui paye, et il sait que vous adorez la toilette.
— Comme ma bonne amie madame Dorny va être jalouse, reprit Bathilde, elle qui n’avait dans sa corbeille qu’un seul cachemire, et encore d’assez mauvais goût! Et Juliette qui n’a qu’une parure de saphir, tandis que la mienne est en diamants! Cet hiver nous recevrons beaucoup, n’est-ce pas? et nous danserons. Combien je me réjouis d’avoir un salon et de m’entendre appeler madame de Corbière! C’est un très beau nom; c’est le vôtre, Rodolphe; voilà surtout pourquoi je F aime, et pourquoi je serai fière de le porter. Voyez doue, ma cousine, ce beau point d’Alençon.
Mais madame de Corbière, à qui ces dernières paroles étaient adressées, ne jeta sur la merveilleuse dentelle qu’un regard distrait.
Depuis plusieurs jours, elle semblait plongée, tantôt dans une méditation profonde, tantôt dans un vieux bouquin, graisseux à force d’avoir été consulté ; et de temps à autre, on F entendait murmurer : Cinq entrées, cela ne nous fait que cinq entrées... quatre entremets... c’est bien mesquin... potage bisque... turbot glacé... mayonnaise italienne,
— Eh bien ! je vous laisse, fit-elle tout à coup. Pendant que vous parlez toilette, moi je vais avec Justine penser à mou menu. Un dîner de noce! Songez donc. Voilà huit jour que je n’en dors pas.
— Mais tranquillisez-vous, manière, lui dit Rodolphe.. Nous chargerons Véfour de ce soin.
— Véfour ! Véfour ! Il a beau s’appeler Véfour, c’est toujours de la gargote. Voyez-vous, il n’y a que Justine pour les sauces et les entremets. Toutes les fois que Mouseigneur vient à Vieuxbourg, il m’en fait compliment, et certes Monseigneur s’y connaît.
Et ce disant, madame de Corbière sortit, emportant son grimoire culinaire, pour soumettre un nouveau menu à l’incomparable Justine.
Rodolphe se rapprocha de sa fiancée.
— Que vous êtes aimable, ma Bathilde ! Votre gentil babil ressemble au gazouillement d’un oiseau.
— Ah ! c’est cela! pour vous je suis simplement une bonne petite bavarde.
— Vous êtes surtout une bonne et charmante petite femme. Et je suis, à mon tour, bien heureux.
— C’est un bonheur que vous auriez pu vous procurer plus tôt, monsieur mon cousin.
— Ah! ne me rappelez pas mes torts. Mais aujourd'hui j’apprécie d’autant mieux mou bonheur qu’il a failli m’échapper par ma faute.
— Vous êtes heureux, bien vrai? répètez-le-moi.
— Je suis bieu heureux.
— Cependant, j’ai parfois quelque inquiétude. Vous êtes souvent triste, absorbé. Souvent même vous avez l’air presque sombre. Pourquoi n’avoir pas voulu me montrer cette leLire de votre ami Henri? Vous avez donc des secrets pour moi? Voyons ! que contient celte lettre?
— En vérité, je ne m’en souviens pas.
— Et tout à l’heure, à quoi pensiez-vous?
— Dans ce moment-ci, je pense que je vous adore, voilà tout. -
— Je croirai, monsieur, que vous ne m’aimez pas, si vous ne me dites pas tout de suite, mais tout de suite la cause de votre air soucieux.
* — Voyons, puisque vous l’exigez, je vais tâcher d’expliquer cela. D’abord, je vous aime; or, les grands amours, comme les grands bonheurs, rendent mélancolique. Et puis je vais prendre des engagements très graves.
• — Est-ce qu’ils vous pèsent déjà?
— Non, mais c'est sérieux, surtout quand on a l’intention de les tenir. Ensuite, le souci des préparatifs. La veille d’un mariage, on a tant de choses à mettre en règle* Et puis, mon père, qui arrive aujourd’hui même. Enfin, autre point de grande importance : ma toilette* Ainsi, tout à l’heure, quand j’avais cet air sinistre, je pensais...
— À quoi donc?
— Que j’avais oublié de passer chez mon tailleur. Si mon habit n’était pas prêt, hein ! quelle catastrophe !
— Non, non, reprit Bathilde avec incrédulité, ce n’est pas cela, il y a encore autre chose. .
r — C’est bien tout, je vous assure.
— Alors, jurez-le-moi, et je le croirai.
— Quel enfantillage !
— Vous le voyez bien, vous ne voulez pas jurer. Vous ne m’aimez pas, vous me cachez quelque chose. Mon Dieu ! mou Dieu ! que je suis malheureuse!
Elle s’assit et appuya sa tête sur le dossier du soplia.
- — Ma petite femme ! supplia Rodolphe en se mettant à genoux.
— Je vous assure, Rodolphe, que vous me faites beaucoup de chagrin.
— Pourquoi?
— Et je ne vous aime plus.
— Vous voulez doue que je sois triste pour tout de bon ?
— Ecoutez, je vous préviens que je suis horriblement jalouse, et que si vous me trompiez, j’eu mourrais certainement.
— Ma chère Bathilde, je jurerai tout ce que vous voudrez.
— Eh bien ! jurez-moi que vous n’avez jamais aimé aucune autre femme.
— Je vous jure, ma Bathilde, que je n’ai jamais aimé personne comme je vous aime.
— Comme vous m’aimez, c’est possible ; mais peut-être avez-vous aimé beaucoup plus. Mon Dieu! que je souffre!
— Comment! vous pleurez, mon amie? Dites, que faut-il faire pour vous prouver mon amour? Je n’aime que loi, . je te le jure. Tu es ma femme, et Ja seule adorée. Le crois-tu, dis? Regarde-moi, et tu verras si je mens.
Bathilde leva sur Rodolphe ses yeux pleins de larmes. Leurs regards noyés d’amour së confondirent.
— Ah ! je vous crois, Rodolphe, je vous crois, s’écria Bathilde rassérénée soudain. Mais si vous saviez que le doute fait mal!
Eu cet instant, la pendule sonnait.
— Trois heures! exclama Rodolphe. Mou père qui arrive par le convoi de quatre heures! Je n’ai que le temps de me jeter dans une voiture et d’aller à sa rencontre.
— Àiusi vous me quittez déjà? fit Bathilde avec un soupir de regret.
— Mou père n’est pas venu à Paris depuis dix ans. 11 serait complètement ahuri au milieu de toutes ces rues nouvelles. Mais dans deux heures, je vous l’amèue.
— Allez donc vite, mon ami, dit Bathilde.
Mais restée seule, elle sentit renaître aussitôt ses doutes, ses incertitudes. Elle se rappelait l’indifférence encore si récente de Rodolphe. Elle était jalouse de ses préoccupations. Pourquoi donc semblait-il absorbé, inquiet auprès d’elle?
Bathilde de Châtelux, malgré sa jeunesse, était moins frivole qu’on ne l’est d’ordinaire à cet âge et dans ce milieu. Comme toutes les femmes aimantes, elle avait
l’intelligence, la divination du cœur. Elle sentait qu’un secret existait entre elle et Rodolphe. Elle comprenait qu’il ne lui apportait pas tout son amour., comme elle lui apportait le sien.
Cependant- elle voulut réagir contre des soupçons injurieux pour son fiancé. Elle voulut avoir confiance, elle voulut croire aux serments de celui qu’elle aimait et qu’elle croyait honnête homme.