‹ Crimes de L'amourChapitre 33 sur 60 · LES RIVALES · texte numérisé non relu

LES RIVALES

Bathilde fut d’ailleurs tirée de ses réflexions pénibles par la fleuriste qui apportait sa couronne de mariée.

Elle la posa sur sa tête, trouva que cette couronne lui seyait à merveille et congédia la fleuriste.

Mais elle conserva sa couronne, et s’accoudant, songeuse, sur la cheminée, elle se regarda dans la glace.

— Est-ce qu’il ne nie trouverait pas jolie? pensait-elle. Cependant, lorsqu’il me verra avec une couronne qui me va si bien, il ne pourra me préférer une autre femme.

Elle fut surprise dans sa contemplation par un domestique qui annonça qu’une jeune personne était là, demandant M. Rodolphe de Corbière. On lui avait dit à l’hôtel qu’elle le trouverait ici.

Mais le domestique ayant laissé la porte du salon ouverte, Bathilde aperçut dans l’antichambre une jeune femme qui lui parut d’une grande beauté.

— Faites entrer, dit-elle, inquiète.

Et daus son trouble, elle oublia d’enlever sa couronne.

Ce fut Àdrienne qui entra.

Les deux jeunes femmes s’observèrent un moment avec autant d’émotion que de curiosité.

— Qui demandez-vous, mademoiselle? interrogea Bathilde.

— Monsieur Rodolphe de Corbière, dit Àdrienne toute confuse.

Elle trouvait Bathilde si virginalemenL belle avec sa couronne de fleurs d’oranger, qu’elle rougit d’avoir pensé un instant à lutter avec une si pure et si charmante fille.

.■ — Il est sorti, répondit Bathilde laconiquement.

Le ton sec de celle réponse acheva de déconcerter Àdrienne, qui cependant balbutia :

— Si vous le permettez, mademoiselle, je l’attendrai.

— Mais peut-être restera-t-il longtemps dehors.

— On m'a dit qu’il se mariait demain.

— Oui, mademoiselle. • ..

— Il faut donc que je lui parle aujourd’hui même. Je suis arrivée hier à Paris et je suis allée à son hôtel. Il n’y était pas ; ce matin non plus. Et comme on n’a pu me dire à quelle heure il rentrerait, j’ai pris la liberté de venir le demander ici.

— Vous arrivez de loin? questionna plus doucement Bathilde, intéressée par l’air modeste et malheureux d’Àdrienne.

— - Oui, mademoiselle, j’arrive de Vieuxbourg.

— Tout exprès pour voir M. de Corbière?

— Oui, mademoiselle.

— : Et vous avez à lui parler au sujet de son mariage?

— Oui, répondit-elle en hésitant.

— Comme je vous l’ai dit, je crains qu’il ne rentre fort tard ; mais je suis sa cousine; demain je serai sa femme. Peut-être pourriez-vous me confier le motif qui vous amène.

— Ce motif... Non, mademoiselle, je ne puis vous le confier. Permettez-moi d’attendre M. de Corbière. Il faut absolument que je lui parle à lui-même, si toutefois il veut bien m’entendre.

Et Àdrieune se détourna pour cacher ses larmes.

À la vue de ces larmes, Bathilde soupçonna la vérité. . Sa- curiosité comme sa jalousie en furent augmentées.

— Vous paraissez avoir quelque chagrin, mademoiselle? Ne serait-il pas indiscret de vous en demander la confidence? Si je puis vous aider, je le ferai avec empressement. La veille de mou mariage, cela me portera bonheur.

■ — En vous avouant la cause de mou chagrin , j’aurais l’air de me venger. Cependant, quoique vous m’ayez fait beaucoup soulïrir, je 4 ne vous en veux pas, à vous, de mon malheur. Vous paraissez bonne, vous devez l’être, car vous êtes heureuse, vous. Mais non, je ne puis vous dire... je n’ose pas.

— Parlez, parlez, c’est moi qui vous en prie. Puisque je suis pour quelque chose dans votre malheur, je veux le connaître, et, s’il dépend de moi de réparer le mal involontaire que j’ai pu vous faire, aht croyez bien que je ne m’y épargnerai pas.

Cependant Àdrienne, devant l’orage qu’elle allait soulever, hésitait encore.

Mais Bathilde redoublait d’insistauce.

— Aussi bien je souffre trop, dit enfin Àdrienne. Monsieur Rodolphe m’a aimée'. Il m’a fait les serments qu’il vous a faits, sans doute.

— Il vous a aimée? quand? où? s’écria Bathilde, dont le sourcil se fronça avec colère.

— À Vieuxbourg, l’année dernière, il y a six mois, il me récrivait encore.

— Non, non, c’est impossible. 11 ne vous aime pas; il n’aime que moi. Il me le jurait tout à l’heure. Vous mentez, vous mentez, répétait la pauvre Bathilde éperdue. .

— - Voici sa dernière lettre, dit Àdrienne en sortant de son corsage un papier froissé, usé à force d’avoir été lu.

C’était sa relique, la seule lettre qu’il lui restât de Rodolphe.

Bathilde arracha, plutôt qu’elle ne la prit, la lettre des mains d’Àdrienne.

— Son écriture ! son cachet ! la date ! oui, c’est vrai, il y a six mois.

Mais dès la première ligne, elle laissa retomber le papier avec une sorte d’égarement.

La lettre commençait ainsi :

— « Pourquoi ces inquiétudes, mon Àdrienne, je n’aime que toi, je te le jure.»

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— Ainsi il y a un an, il y a six mois, tout à l’heure, tout à l’heure encore, il me trompait, s’écria Bathilde atterrée, haletante d’angoisse.

Mais soudain elle se remit. Et regardant Adrienne avec autant de défi que de haine :

— Cependant, mademoiselle, reprit-elle, puisqu'il ne vous a pas épousée, c’est qu’il me préfère à vous apparemment. Vous ôtes malheureuse, dites-vous; mais moi aussi, je souffre. D’ailleurs, qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. Vous affirmez que Rodolphe vous aime ; nous verrons bien. Je vous ai promis de faire ce qui dépendrait de moi pour vous aider ; je le ferai. Je lui rendrai sa parole, je le laisserai libre ; il choisira entre nous.

Après avoir jeté ces paroles avec impétuosité, avec fièvre, elle se laissa tomber* sur un divan et éclata en sanglots.

— Àh! mademoiselle, dit Adrienne, vous m'en voulez de vous avoir brisé le cœur. Mais vous ne savez pas tout. Si vous connaissiez toute la vérité, au lieu de vous fâcher contre moi, vous me plaindriez plutôt.

— J'en sais assez. Que pourriez-vous m’apprendre encore?

— Je me tairai donc, repartit doucement Adrienne; c’est à lui que je parlerai.

Mais Bathilde, se levant soudain par un brusque mouvement de passion :

— Non, je veux tout entendre. Je suis forte maintenant: je suis hère aussi. Je ne me plaindrai plus devant vous. Qu’avez-Yous â dire à Rodolphe de Corbière?

* — - J’espère le toucher, l’attendrir en lui racontant toutes mes souffrances, toutes les humiliations que j’ai endurées à cause de lui, et le désespoir de ma famille. Ma pauvre grand’mère en est morte; ma mère est au lit, malade; mon père est à moitié fou de chagrin : il m’a chassée de la maison. Vous comprenez pourquoi? J'ai commis une grande faute.

— Je ne comprends pas, dit Bathilde.

— Je ne suis plus digne, hélas! de porter celte couronne qui vous rend si

belle.

Bathilde, à cette confession, ne put réprimer un mouvement en arrière.

— Je vous fais horreur, n’est-ce pas? reprit Adrienne avec une tristesse navrante. Vous me méprisez. Ah ! c’est facile, le mépris! Mais, savez-vous ce que vous auriez fait à ma place? Dans les familles d’artisans, les filles ne sont pas gardées comme vous. Vous ôtes protégée, non seulement par votre môre^ qui n’a d’autre occupation que de veiller sur vous, mais par votre position, votre fortune. Un homme n’oserait chercher à vous séduire ; tandis que nous, nous sommes entourées de pièges, de séductions. Qu’est-ce que l’honneur d’une fille du peuple? On s’amuse d’elle un moment ; puis on l’abandonne. Àh! sans doute, si j’étais seule à souffrir, je n’eusse poinL osé venir ici importuner M. Rodolphe, lui rappeler des promesses qu’il a oubliées, troubler votre bonheur. Mais il faut bien qu’il m’aide à trouver notre enfant. Ah ! mademoiselle, si vous saviez quel est mon désespoir!

— Votre enfant? Rodolphe a un enfant! Ma mère, ma mère! s’écria Bathilde en s'élançant vers la porte.

Mais ses jambes fléchirent ; elle se laissa tomber h demi évanouie sur un fauteuil.

A ces cris, madame de Châlelux accourut.

— Qu’est-ce? Qu’arrive-t-il donc?

Elle s’élança vers Bathilde, en jetant à Adrienne un regard chargé de courroux.

— Maman, dit Bathilde, Rodolphe nous trompe indignement.

— Qu’est-ce que tout cela signifie? C'est vous, mademoiselle, qui venez ainsi bouleverser ma fille?

— Ah ! ma mère. Rodolphe a un enfant ; il faut qu’il épouse cette femme.

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— 11 a beau s’appeler Véfour; ccst toujours de la gargote.

(Ghap. I, 2 e partie.)

Madame de Chàlelux sc tourna irritée vers Àdrienue. .

Comment! mademoiselle, vous osez vous mt.odu.re dans ma maison poui

mprmipp ù ma HHc de pareilles histoires? . . ,, .

aconlei ^ asse i malheureuse! More, ne l’accable pas. C’esimoi qui 1 ai questionnée (iui ai voulu tout savoir. J’en mourrai, j’en mourrai.

— Calme-loi, mon ange, tu es dupe sans doute dune intrigante. Un entant.

Elle a menti, elle menti Rodolphe lYirae. 11 faut!’ entendre avant de le désoler

Puis se tournant de nouveau, menaçante, vers Adnenoe, aveu le ton d un mep.is

écrasant : *

•10 e Livraison.

( Librairie Populaire)

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x délit

• — Comment osez-vous, mademoiselle, demeurer en ma présence et lever la tête devant d’honnêtes femmes? Menteuse impudente!

Aérienne, rouge de honte, se retirait; lorsque Bàthilde la rappela vivement.

* — Non, mère, elle* ne ment pas ; j’ai vu une lettre de Rodolphe. Il va rentrer. Je veux qu'il la voie ici même, qu'il s'explique, qu’il dise la vérité devant tous.

Mais madame de Châtelux désirait le mariage de sa .fille et craignait précisément une explication qui l'eût fait rompre.

— Non, non, dit-elle, en aucun! cas cette fille ne peut -rester ici une minute de plus. Saitron d’où elle vient? qui elle est? Sa présence souille ma maison. Lui parier meme, est ‘.poumtoi une flétrissure. Je ne le souffrirai pas: Sortez, mademoiselle, sortez, ou? je vous fais chasser par mes domestiques.

Devant ce torrent d'injures-, . Aclrienue abasourdie? ne v031a.it plus, u’enlendait rien, ne comprenait point. Elle voulait marcher; -elle ne- pouvait pas. Elle voulait répondre,, se justifier ; r saJargue s'attachait à. sou- palais.

Sou silence, soudinmobilité redoublaient la coLèoe dé madame de Châtelux. Elle s’apprêtait à sonner unidomes tique pour la fâire reconduire^ 3 quand .Rodolphe, suivi de son pèrey entraw

m PÈREE CQMIIE l llLYV Eli RETRWTÏ

Aérienne ne: vitOpoinhid-abord'^Ei. de Corbière. Elle ne vit que Rodolphe, et croyant pouvoir dnvoquer^a^prvqectiony ihvSliuoli veinent .elle courut à. lui.

— Rodolphe 'A ROdolplie I .s'êcria^t-ielle, soutenez-moi, défendez-moi. Ah! vous, du moins, vous me connaissez. DHes-leur donc que je ne suis pas une vile créaLure.

Mais Rodolphe,, à la. vue d’Àdrienne,. frouça le sourcil et repoussa les mains qu’elle lui tendait., .

Quant à M. de Corbière, il la toisa d’un air furieux, et, feignant de ne point la connaître :

- — Que veut cette femme? demanda-t-il.

— Ah! c’est une indignité! exclama madame de Châtelux. Venir ici nous faire nue scène pareille! Voyez en quel étal elle a mis celle chère enfant. Moi-même, je suffoque. Rodolphe, celle femme se prétend votre maîtresse.

Rodolphe, interdit, ne sut que répondre. M. de Corbière prit la parole.

— Cette personne est de Vieuxhourg, je me la rappelle à présent. Elle oserait prétendre... Elle ment, je vous l’affirme.

— Si vous avez à me parler, mademoiselle, dit enfin Rodolphe un peu remis de trouble, veuillez vous rendre chez moi.

— Non, insista Balhilde, je veux une explication sur-le-champ.

— M. de Corbière paya d’audace. Il fallait à tout prix justifier complètement ÇV Rodolphe. Qu’était un mensonge devant le bonheur, l’avenir de son fils?

— Je ne sais au juste, dit-il, quelles relations Rodolphe a pu avoir avec cette fille ; mais cette personne est bien comme à Yienxbourg, pour la légèreté de sa conduite. 11 n’est bruit dans le pays que de ses relations avec un nommé Jacques, ouvrier charpentier. Rodolphe est donc fort innocent du crime que cette demoiselle voudrait lui imputer; et il peut, la conscience tranquille, mettre sa main dans celle de Balhilde.

— Mais, mon oncle, répliqua la jeune fille, j’ai vu une lettre de Rodolphe.

— Qu’il y ait eu entre Rodolphe et celte demoiselle quelque amourette, c’est possible ; mais 'avec les femmes de cette espèce, cela ne tire pas. à Conséquence.

Cependant Balhilde, tout en écoutant M. de Corbière, regardait son fiancé, qui restait embarrassé, confus.

— Parlez donc, Rodolphe ; défendez-vous, dit-elle.

Elle eût tant souhaité le trouver moins coupable!

Rodolphe, aux abois, ne répondait pas.

— En vérité, reprit madame de Clnitelux, cette scène a bien assez duré. Je commence à croire que les torts de Rodolphe sont plus graves que yous ne le pensez, mon cher de Corbière.

— Des torts graves! ce n’est, je vous l’affirme, qu’une peccadille de jeunesse. Cette femme seule est coupable.

— Ah! monsieur Rodolphe! s’écria Àdrienne, qui, devant tant d’outrages immérités, se redressa enfiu. Yous savez pourtant que je- suis moins coupable que vous. Mais vous ôtes, vous aussi, sans cœur et sans courage. Vous êtes plus méprisable que moi, adieu !

— Arrêtez, mademoisello, un instant encore , ordonna Balhilde. Écoutez,, Rodolphe-, ce moment est décisif. Quelles que soient les fautes de cette- femme, elle paraît sincère. Je vous en supplie, ne me laissez pas un doute qui ferait le tourment de toute ma vie. Aimez-vous toujours cette femme?

— Non, répondit Rodolphe.

— L’avez-vous aimée ?

— Oui.

— Il l’a aimée, parbleu, dit l; M. de Corbière, comme tous les jeunes -gens aiment leur maîtresse, ‘quand elle’ est jolie..

— Et croyez-vous, demanda-t-elle encore, que son enfant yous appartienne?

— Je ne le crois pas.

Eu entendant celte dénégation impudente, Àdrienne posa les deux mains sur son cœur, comme pour eu comprimer la souffrance.

• — Infamie f mu rmura-elle.

— Maintenant, êtes-vous satisfaite, Balhilde? Cette scène extravagante a L t-elle assez duré? fît le magistrat avec impatience. Veuillez tous, je vous prie, me laisser seul un instant avec cette fille; nous avons un petit compte à régler ensemble.

Rodolphe, en passant devaut l’inexorable magistrat, lui jeta ces mots à yoix basse :

— Épargnez-Ia, mon père.

Mais Adrienne, en voyaut Rodolphe s’éloigner pour jamais, ne put retenir un déchirant appel :

— Rodolphe! Rodolphe!

— Pauvre fille, soupira-t-il,- adieu!

Et il lui adressa un regard de profonde compassion.

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