DURA LEX
M. de Corbière, resté seul en face d’Àdrienne :
— Malheureuse, ditdl d’une voix sourde, étranglée par là colère, voilà donc comment vous tenez vos engagements ! C’en est trop, je vais vous faire arrêter. Avezvous donc oublié que je tiens entre mes mains, non seulement votre liberté, mais votre vie? Votre enfant n’est pas retrouvé; et si je ne le veux pas, il ne se retrouvera point. Quelle preuve alors fournirez-vous de votre innocence?
— Aucune, en effet. Me voilà, monsieur, faites de moi ce qu’il vous plaira, répondit Adrienne avec un grand calme. En venant ici, j’ai suivi l’impulsion de mon cœur. Je voulais en appeler une dernière fois à la conscience de Rodolphe. Mais il n’en a pas. Maintenant ma vie vous gêne. Prenez ma vie. Ah! ne croyez pas que la mort m’effraye. Votre fils m’a fait une telle existence, qu’en être délivrée serait pour moi un bienfait.
M. de Corbière se tut. Ce désespoir résigné le déconcertait.
U réfléchit un instant. Il pensa qu’il ne fallait point la pousser à bout.
, — Eh bien! reprit Adrienne avec le même ton dédaigneux, qu’attendez-vous, monsieur le procureur impérial? Faites donc votre devoir. J’ai commis un grand crime, en effet. J’ai aimé votre fils qui le méritait si peu ; j’ai été assez confiante pour croire à la parole de cet homme sans, honneur. Pendant une heure, j’ai osé porter le trouble dans votre honorable famille. Il est vrai que votre fils, lui, a désolé et déshonoré la mienne; qu’il m’a tellement flétrie, que ma présence dans une maison honnête est une souillure ; qu’il m’a placée, en un mot, au dernier rang des créatures. Il est vrai encore qu’il a mis au monde un pauvre enfant qui, par son lâche abandon, est voué à la misère, au malheur, à l’opprobre. Mais qu’est-ce que cela? C’est un homme, lui ! Et il s’appelle M. de Corbière; tandis que sa victime est une pauvre fille, d’une famille d’artisans. A vos yeux, le crime de votre fils n’est qu’un badinage, tandis que mon crime, à moi, est épouvantable et mérite la mort. Lui, continuera à marcher, la tête haute, heureux, considéré; tandis que moi, il faudra que je me cache, que je rougisse à tout jamais. Rien, quoi que je fasse, ne pourra me réhabiliter. ‘
Si telle est la justice que vous ôtes chargé de rendre, M. cle Corbière, je la repousse, votre justice, je ne reconnais pas vos lois; mais il y a une autre justice^ Dieu merci! une justice au-dessus de la vôtre, celle des vrais honnêtes gens, et qui, comme le dit mon père, triomphera tôt ou tard. Encore une fois, je ne tiens pas à vivre dans ce monde que yous et les vôtres gouvernez ; et si vous me faites arrêter, comme vous m’en menacez, eh bien! ce sera une iniquité de plus dont vous aurez à répondre un jour.
Adrienne parlait maintenant avec une exaltation singulière, qui stupéfiait M. de Corbière. Les rôles étaient changés : c’était elle qui jugeait et qui menaçait. Comment! Une petite fille se permettait de lui parler avec cette audace, de lui donner des leçons d’équité, à lui, l’austère magistrat, le profond légiste !
Le rouge de r indignation montait au front du procureur. Il fut uu instant à se remettre du trouble que ces paroles lui avaient causé.
— Je reconnais bien là, dit-il, les principes subversifs de votre père. Nos lois, au contraire, sont souverainement sages et conservatrices de la famille; et votre faible raison est tout à fait incapable déjuger ces graves questions. Ecoutez-moi donc. Vous aviez promis de vous taire; et moi, en retour, j’avais promis de rechercher votre enfant. J’ai tenu ma promesse. Comment tenez-vous la vôtre?
— Mon enfant! vous l’avez trouvé! Où est-il? s’écria Adrienne dominée soudain par l’amour maternel, parlez vite, oh ! parlez; si vous me le rendez, eh bien!... oui, je vous pardonnerai.
— Il n’est pas encore retrouvé; mais je m’en occupe activement. J’ai déjà recueilli quelques indices, je crois être sur ses traces.
— Quels indices? Ces musiciciens ambulants, où sont-ils?
- — Us ont été vus à Bessay avec uu enfant nouveau-né.
— Ce doit être cela. Us allaient de ce côté.
— Mais vous comprenez qu’a près la démarche extravagante que vous venez dé faire, je ne puis pour le moment contribuer à vous rendre cet enfant, qui vous fournirait de nouvelles armes contre mon fils.
— Oh! monsieur, pardônnez-moi. C’est vrai, j’étais folle. Que voulez-vous? Le désespoir... Je comprends que je dois me taire. À présent je me tairai, je vous le promets; mais rendez-moi le pauvre petit.
— Nous verrons, cela dépendra de la conduite que vous tiendrez désormais.
— Comment ! attendre encore !
— Oui; car j’exige des garanties.
— Et combien de temps me laisserez-vous ainsi dans l’angoisse?
M. de Corbière parut réfléchir. 11 pensait qu’il fallait obtenir un répit suffisant qui permît à son fils de trouver un emploi en province et de s’éloigner; qu’il fallait laisser s’amortir la douleur de cette femme et. la rancune de son père.
— Je ne sais encore, dit-il, trois mois, six mois, peut-être,
— Oh! que vous ôtes cruel! s’écria Àdrienne. Soit, monsieur, j’attendrai six mois. Mais alors, si vous ne me rendez pas mon enfant, je me ferai justice moi-même, je vous le jure.