‹ Crimes de L'amourChapitre 35 sur 60 · L'ENLÈVEMENT · texte numérisé non relu

L'ENLÈVEMENT

Avant môme le départ d Àdrienne, Jacques avait quitté Vieuxbourg. Il avait pris d’abord la direction de Bessay, où il apprit qu’en elîet des musiciens ambulants avaient été vus, emportant un tout jeune enfant.

En conséquence, il courut toutes les fêtes et toutes les foires des environs. Il questionnait toutes les femmes qui portaient des enfants.

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Ils étaient trois, lui avait dit Adrienne, y compris un jeuue garçon de huit à dix ans. La demi-obscurité, au milieu de laquelle ils lui étaient apparus, l’avait empêchée de distinguer aucun détail de visage on de costume.

Hélas! ce vague signalement ne suffisait point. En outre» les renseignements qu’il recueillait étaient souvent contradictoires. On avait vu, lui disait-on, des musiciens ambulants, tels qu’il les désignait, suivre telle direction; mais quand il parvenait à rejoindre les individus signalés, il reconnaissait qu’on l’avait fourvoyé.

Pendant trois mois \{ fut infatigable. Il poussa ses perquisitions jusque dans le Dauphiné, explorant surtout les auberges de bas étage, tantôt s’adressant aux autorités, tantôt questionnant les cantonniers et les marchands forains.

Mais toujours déçu dans ses espérances et dans ses recherches, ces trois mois de fatigants et infructueux voyages lui avaient ôté tout son courage.

Il avait d’ailleurs à lutter contre les frimas d’un hiver exceptionnellement prématuré et rigoureux, et il supposait que le pauvre petit être, privé de touLes choses nécessaires à sa frêle existence, privé surtout de soins et d’amour, avait cessé dé vivre.

Enfin ses ressources s’épuisaient. 11 se décida donc à retourner à Vieuxbourg.

Mais il s’effrayait de reparaître devant Adrienne; car il ne lui ramenait pas cet enfant qu’il lui avait promis de lui rendre. Triste, abattu, il revint à Grenoble pour y prendre le chemin de fer; car jusqu’alors toutes ses pérégrinations de hameau en hameau, de bourgade en bourgade, il les avait faites à pied.

Il était quatre heures du soir. Le neige, tombant à flocons pressés, hâtait la unit.

Un vent violent fouettait la neige et aveuglait.

Pour lutter contre le temps gris, les déchirements de la tempête, il faut une grande vitalité ou une grande joie dans Pâme.

Or, le pauvre Jacques était exténué, et portait au cœur une douleur sans remède.

Jamais Adrieime ne l’aimerait.- El cette femme qu’il eût voulue honorée, heureuse, au prix même de sou propre bonheur, était flétrie. Une vie toute de douleurs l'attendait.

Son enfant était le seul rayon qu’il eût pu faire luire dans cette sombre existence. Et cet enfant, s’il n’était pas mort, était au moins perdu pour elle.

Eu ce moment, désespéré par ses amères réflexions et par la tristesse du ciel, il eût désiré la mort, s’il n’eût pensé qu’Àdrieune pouvait encore avoir besoin de lui.

Quand il rentra dans Grenoble, il faisait presque nuit.

Le gaz s’allumait peu à peu, et sa lumière tremblotante luttait contre les dernières lueurs de ce jour blafard.

Un froid très vif cinglait maintenant le visage. Absorbé parla souffrance physique, on était peu tenté de regarder les passants.

Cependant l’attention de Jacques fut attirée par les sons discordants d’une vielle et d’une clarinette qui accompagnaient léchant à la fois rauque et criard d’un jeune garçon.

Ce malheureux, les pieds nus, dansait dans la neige.

À la vue de cette misère, Jacques se sentit remué jusqu’au fond de l’âme.

C’était le sort qui attendait P enfant (T Adrienne, cet enfant qu’il renonçait à chercher. .

‘ H s’approcha de ce groupe de mendiants pour leur donner son aumône.

11 y avait un homme grand, vigoureux, la figure avinée, bleuie par le froid, — c’était lui qui jouait de la clarinette, et une femme couverte de haillons, immonde, à la figure jaune et sombre. À son côté était suspendue une vielle, dont elle jouait de la main droite. Son bras gauche soutenait un paquet informe.

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Ce ne fut point sans un indéfinissable tressaillement qu’en s’avançant davantage, Jacques crut découvrir, au milieu de tout ce fouillis de chiliens sordides, la tète d’un enfant.

11 se pencha pour mieux voir.

— Regardez, mon brave homme, dit-elle, je ne sais vraiment point s’il n’est pas mort de froid. Je n’a'i plus de lait pour le nourrir, et de tout le jour je ne l’ai entendu crier.

— C’est donc votre enfant? demanda Jacques.

— Et à qui donc voulez-vous qu’il soit? Nous sommes un peu trop pauvres pour nous charger des enfants des autres.

Cependant celle réponse fut faite d’un ton cauteleux, qui inspira à Jacques quelque soupçon.

— Pauvres infortunés! soupira-t-il. Suivez-moi, mes amis,- entrons dans cette auberge, dit-il eu désignant une. maison, sur la façade de laquelle se balançait • une enseigne de fer-blanc, portant sur un fond noir une grosse pomme jaune avec ces mots : A la Pomme d'or. Je vais vous faire- donner à manger.

B;en que cette munificence dut leur paraître étrange, c’était pour ces malheureux une aubaine tellement tentante, qu’ils acceptèrent sans liésitalioii l’olïre de ce bienfaiteur iuconnu.

Jacques les fit approcher du feu. Il prit l’enfant des mains de la mère. .Espérant retrouver en lui les traits charmants d’Adrienue, il souleva avec un indicible alleudrissement le chiffon qui couvrait son visage. Horreur ! ipV aperçut-il-?

Une toute petite ligure violacée, si maigre qu’elle était ridée, oui, ridée comme celle d’un vieillard. C’était effrayant à voir. Ou distinguait à peine les traits. De sa. bouche convulsée par la douleur, par l’agonie peut-être, il ne. sortait aucun cri. Sa voix était éteinte.

— Quel fige a votre enfant? questionna-t-il.

— Trois mois, répondit l’horrible femme.

C’était en effet l’âge du fils d’Àdrieune.

Qu’avait-il du souffrir depuis trois mois pour être défiguré à ce point !

Depuis trois mois que Jacques cherchait cet enfant qu’il voulait adopter et qu’il s’apprêtait à aimer de toute Pardeur de son cœ.ir si bon et si tendre, il s’était pin à se le représenter comme un bel enfant rose et blanc, gracieux et souriant, tel qu’il se rappelait, dan?* souvenirs d’autrefois, avoir vu la petite et mignonne Àdrieuue.

PuurraïfHl aimer cet être qui semblait un rebut de la-nature?

Il l’aimerait d’autant plus que, plus laid, plus difforme, le pauvre abandonné aurait plus besoin do soins et d’affecLion.

U ne songea tout d’abord qu’à le rappeler à la vie. IL lui fit prendre un cordial qui parut le ranimer.

L’eufant eutr’ouvril les yeux.

Ses yeux, tout voilés encore par la sonffance, parurent le remercier. T! lui sembla que c’était Àdrieuue elle-même qui, par ce regard, lui témoignait 'sa reconnaissance.

Ensuite, il frictionna doucement avec un peu d’eau-de-vie ses membres si grêles, raidis par le froid.

Toutefois, à la vue de ce corps ou plutôt de ce squelette, Jacques perdait tout espoir de le sauver.

- — Àh ! grommela l’homme, c’est du bien perdu que de frotter un pareil avorton avec cette eau-de-vie dont je me frictionnerais volontiers le gosier. H n’a plus que le souille, et encore.

— Ce n’est pas sûr qu’il ira jusqu’à demain, ajouta la marâtre.

À la tranquillité avec laquelle celle femme regardait mourir -F enfant et annonçait sa mort prochaine, Jacques ne conserva aucun doute : cette femme n’était pas la vraie mère. Ce pouvait donc être le fils cFAdrienne.

il reprit courage. ••••<•■•

11 continua à frictionner ses membres amortis qui, peu à peu, reprenaient de la souplesse et une teinte de vie. Le visage, moins contracté, paraissait moins hideux.

Pendant ce temps, on servait le dîner que Jacques avait commandé. 11 prit place à table à côté des bohémiens. Il ne leur ménagea pas le vin. Bieülôt les mendiants sortirent de leur engourdissement, de b apathie morale causée par le froid et de longues privations. Ils s’animèrent peu à peu et entrèrent dans la voie des confidences.

* — Mais, leur demanda tout à coup Jacques qui les observait depuis quelque temps, ne seriez-vous jamais ailés à Vieuxbourg? 11 me semble vous y avoir déjà rencontrés. -

À ces mots, la femme qui se balançait déjà, à moitié ivre, chercha à reprendre son équilibre. L’homme, dont les yeux clignotants commençaient à se fermer, les rouvrit tout grands.

— Vieuxbourg, dit-il. Oh ! oh ! bonne histoire, mauvais pays ! Ah al) î ali 1

Le jeune garçon, tout à fait ivre, eut un rire hôte.

Évidemment, ils connaissaient Vieuxbourg. •

Jacques fît apporter un broc de vin qu’il partagea entre l’homme et la femme.

Au bout de quelques instants, tous deux, exténués par le froid et la fatigue, s’endormirent.

Le petit garçon resta éveillé. ■ .

Alors, Jacques faisant miroiter une pièce d’or :

— Tiens ! mon ami, veux-tu gagner cela? lui dit-il.

Les yeux de Pauvert, car c’était lui, éLineelèrent. Mais il lit signe à Jacques de parler plus bas, afin que l’homme et la -femme ne fentendissenl point.

— Vous n’ètes donc pas leur Ois? demanda Jacques.

— Non, répondit Pauvert, je ne suis pour eux qu’un gagne-pain et un souffredouleur.

— El cet enfant ?

— Ils l’ont trouvé sur le chemin.

— A Vieuxbourg? interrogea vivement Jacques.

Mais au même instant, la Jaunisse s’éveilla et jeta autour d’elle des regards de dèiiance.

Pauvert ne put faire à Jacques qu’un signe affirmatif.

L’enfant paraissait tout à fait ranimé.

Maintenant Jacques avait la certitude que cet enfant était celui qu’il cherchait. Mais la Jaunisse, pas plus que Bradacier, ne se trouvait en état de l’entendre. 11 remit au lendemain de leur faire des ouvertures.

Le lendemain tous deux se tinrent sur la défensive. Pauvert avait parlé. Ils devinèrent aisément le motif de la générosité de Jacques.

Puisqu’il cherchait l’enfant il en était sans doute le père. S’il n’était pas riche, il avait du moins quelque argent. Les bohémiens s’apprêtèrent à le faire chauler.

Mais avant de consentir à leurs conditions exorbitantes, Jacques voulut attendre quelques jours. Ce malheureux enfant paraissait si voisin de la mort, qu’il tenta avant tout de le rappeler à la vie.

Paris. — Tvp. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.

Ces malheureux, les pieds nus. dansaient dans la neige.

(Ghap. V, 2 e parLie.)

Le médecin eonsulLé déclara qu’il fallait une nourrice, el Jacques se mit en quête de lui en trouver une.

Celle histoire d’enfant perdu el retrouvé fil quelque bruit dans le quartier, et arriva jusqu’aux oreilles de la police.

Or, M. de Corbière qui, de son côté, avait ordonné des recherches, fut immédiatement prévenu par la gendarmerie de ce qui se passait dans le faubourg de Grenoble.

Cependant, reniant était bien constitué; il vivrait. Le médecin maintenant en V\£ répondait.

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(Librairie Populaire).

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Depuis huit jours, en effet, les rides de son visage étaient effacées. Ses lèvres livides se coloraient, s’assouplissaient. L’œil atone commençait à vivre, à sourire.

Jacques l’aimait déjà, cet enfant qu’il venait d’arracher à la. inort,r et Taimait pour aiusi dire d’un amour de mère. Ne venait-il pas de lui donner une seconde Lis la vie? Ce serait sou enfant ; ce serait la consolation 1 d’Adrienne et la sienne aussi. Et peut-être un jour consentirait-elle à l’épouser pour 1 donner un père à son fils.

Dans l’ivresse de -son cœur, il écrivit à Adrienae -que reniant étaiL retrouvé et qu’elle le reverrait hieniôL,

La veiliA du jour • fixé pour- son départ de Grenoble.; il sortit pour quelques em | j 1 e U es : de : voyage e t suffis eut a assez longtemps.-

Au relouiq. il/ COuimtÀà^la chambre occupeet par les bohémiens pour voir l’enfant, pour P embrasser*.

La chambre était vide... Ou étaient-ils.] .qu’ étaient-ils devenus?.,.*. .

Jacques appréhenda un malheur; .

Il s’enquit auprès. dcèJa.martresse d’hôlel.;

— Les bohémiens? =mais iis ^sou^;pgrtis;^ ^ .lurrépGuditKellèêTliesLvenu un homme d’un certain âge avec-, une* :vilàinerfigune ? calarde. .111 a emavec lës musiciens ambulants une assez; longue conférence] ppisilia payé-léslrais^ et tous ensemble sont-. sortis.

Jacques était atterré. .

Il cherchait; à coaiprendreîce-quG^sigiiifiaitL enlèvements. Qqellëenouvellé machination se Iramait^coutiifieGe pauvrev petii^iêlre ? Laa puissantec râniillèr^oulaiti-elle. dune poursuivre Denis Bêrttoâud jusque' dans soni pelil-fiis-? 1

Maintenant comment le rebrou^eirr lèr reprcudiie? S'adresser à laapolice. i! n’y fallait pas souger. . Le< réclamer: par laavoie des tribunaux, . au noue de qui ? Celait un enfant trouvé, qui n’avait passd^étaL.ci.viL; . 111 était sans père uiumère reconnus ; il ne parlait même pas vm nom. Iliétail/lhurs-lâloi. La société ne lui devait rien; Los de Corbière, pour le faire dispai5ailr.er'.a^ueüi..saus doute offert am prix plus élevé que le sien ; et les bohémiens le jour ‘avaient vendu. Dleviint sou impuissance, Jacques se sentit un moment comme affolé. ...

Que ferait-il ? Ne venait-il pas d’écrire à Advienne qu’il avait retrouvé son enfant? Et maintenant;, que lui dirait-il ? Qu’il n’avait pas su le garder, le défendre î

Il questionna la servante d’auberge, qui lui dit les avoir vus prendre le chemin

de la gare.

Aussitôt Jacques courut au chemin de fer. Peut-être les y Lrouveraibjl; encore et parviendrait- il par menaces ou par promesses à ressaisir l’enfant.

Mêlas! en entrant dans la gare, le silïlel. de la locomotive frappa son oreille.

li hâta sa course, se précipita daus la salle d'attente. Personne ! Le train, s’éloignait.

Bien qu’on fût au mois de novembre, son front ruisselait; il avait une fièvre ardenie.

J1 recouvra cependant assez de présence d'esprit pour interroger autour de lui

Les quatre personnages dont i! donna le signalement venaient de partir par le train de Marseille.

Quand il rentra à l’auberge de la Pomme-d'Or, il grelottait. Ses dents claquaient. Il dut se mettre au lit.

Le lendemain, une fièvre intense se déclara.

La maladie dura quinze jours. Quinze jours perdus^ Qu’était devenu, pendant ce temps, l'enfant d’Adrieime?

W Maintenant sa bourse était vide. Il ne pouvait songer à se rendre à Marseille. Il

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fallait auparavant qu’il retournât à Vieuxbourg pour y réaliser quelque argent ou emprunter.

Mais à Vieuxbourg, d’autres chagrins l’attendaient : le brusque départ d’Adrienne, dont on ignorait même l’adresse à Paris, le sombre désespoir du père Berthaud et la maladie de madame Marianne. *

Or, comme Adrienne avait quitté furtivement Vieuxbourg le lendemain du jour ou lui-même s’était mis en campagne, les charitables commères, à l’instigation de la Fouine, avaient commenté et rapproché ces deux départs, et achevé ainsi de détourner les soupçons qui auraient pu planer sur Rodolphe de Corbière.

— Le père Berthaud, disait-on, est uu vaniteux, un entêté, un homme sans vergogne, qui, plulôt que d’abaisser son orgueil en consentant au mariage de sa fille avec un ouvrier, a toléré leurs relations coupables; et qui, non content d’encourager le vice en recueillant des bâtards de sa famille, expose sa hile à en semer sur les routes. Mais peut-on demander de la morale à un républicain? Et cette fille éhontée s’est enfuie avec son amant! N’est-ce pas là la conséquence rigoureuse d’une mauvaise éducation et de l’absence de nous principes!

Eu parlant des malheurs du père Berthaud, les bonnes âmes feignaient de le plaindre; mais leurs yeux pétillaient d’une joie maligne.

Le triomphe dé AL de Noiregent était complet.

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