L'ÉMISSAIRE DE M. DE NOIREGENT
Un an s’était écoulé depuis qu’Adrienne avait quitté furtivement’ Vieuxbourg. Nul ne savait ce qu’elle était devenue; nul, excepté toutefois le procureur impérial, M. de Corbière. A lui seul elle avait donné son adresse.
Elle s’était réfugiée dans une pauvre mansarde de la rue des Martyrs; et là, en travaillant nuit et jour, en mangeant à. peine, pauvrement vêtue, souffrant du froid, en proie à toutes les amertumes, à toutes les hideurs de la misère, à toutes les tristesses de la solitude, à toutes les désillusions du cœur, elle attendait.
Un seul espoir la soutenait : retrouver son enfant, vivre pour lui, expier à force de dévouement le crime qu’elle avait commis en l’abandonnant.
Par une triste journée de décembre, elle travaillait toute grelottante devant une petite table, sur laquelle était posée une lampe sans abat-jour qui lui brûlait les yeux.
La lingerie line ne donnait plus. .Elle cousait de .grosses chemises de soldats, à quinze sous pièce, un salaire dérisoire. L’étoffe rugueuses meurtrissait ses doigts mignons rougis par le froid.
C’était un spectacle navrant que celte pauvre fille, toujours belle malgré ses souffrances. Il semblait meme que la souffrance eût accru sa beauté, en lui donnant cette distinction et celte idéalité qui manquent souvent à la jeune fille heureuse et bien portante.
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Le ceroe de ses paupières, autrefois rosé, maintenant bleuâtre et plus accusé, communiquait au regard une passion, une âpre mélancolie, qui remuaient le cœur et l’intéressàieat. Ses joues amaigries, mais d’une pâleur plus diaphane, d’un ovale un peu maladif, avaient acquis une suavité touchante, une grâce attendrie.
C’était en un mot une autre beauté, moins resplendissante, mais plus expressive, qui, si elle impressionnait moins les sens, exerçait plus d’empire sur l'imagination.
Il était huit heures.
Quelqu’un allait venir. Car à chaque instant, elle prêtait l’oreille, s’arrêtait de coudre, posait la main stir son cœur comme pour en comprimer les battements.
Tout à coup, elle rejeta son ouvrage, prit un petit miroir et s’y regardant :
— Pourvu* soupira-t-elle, qu’il me trouve encore belle î
Bien qu’elle eût disposé sa chevelure plus coquettement que de coutume, elle essaya d’une autre coiffure qui fit mieux valoir encore ses admirables cheveux, sa seule parure. Elle les disposa sur son front en bandeaux ondulés, qui donnaient aux yeux à la fois plus d’éclat et de profondeur.
Puis elle posa sou miroir et s’accouda sur sa table.
De temps à autre, ses narines mobiles se soulevaient avec colère, et ses grands yeux sombres brillaient de haine.
— J’ai attendu un an, pensait-elle, un an, qu’on me rende mon enfant! C’est assez. Ab! oui, c’est assez, . J’ai assez souffert! Ils ont cru peut-être, n’entendant plus parler de moi, que j’oubliais leurs affronts, leurs injustices. Non, je n’oublierai jamais. Si je dois mourir, avant de mourir je me vengerai.
Donc, avec la haine, la vengeance était entrée dans ce cœur autrefois si aimant et si tendre.!
Puis de nouveau elle écoutait.
La deoatheure sonnait à une horloge voisine.
— Ali! s’il allait ne pas venir! dit-elle à demi-voix. Il est si lâche! Mais il viendra... la curiosité et puis le remords aussi... car je lui écris qu’il peut réparer ses torts envers moi, sans qu’il lui en coûte aucun désagrément... Mais qu’éprouvé-je donc ?...
Elle était maintenant haletante. Ses joues ardentes pâlissaient tout à coup, et sa taille alanguie ployait, comme si une secousse venait de la briser.
Mais tout à coup, elle se redressa ; elle semblait se raidir contre une impression qui lui faisait peur.
— Ah ! s’écria-t-elle, si j’étais assez vile pour l’aimer encore, il vaudrait mieux m’arracher le cœur.
En ce moment on frappait à la porte.
Elle se souleva ; mais ses jambes fléchirent et sa gorge slrangulée ne put articuler que faiblement :
— Eotrez !
Elle attendait Rodolphe de Corbière.
■ Ce fut Hortense Perruchot qui parut.
Ilorlense, gaiement, se jeta au cou d’Àdrienuc.
— Eli ! bonjour, chère amie ! Que deviens-tu donc? Quelle peine j’ai eue à me procurer Ion adresse ! Mais enfin, ce que femme veut... Encore une fois, que fais-tu ? Commen t vas-tu ?
Àdricone resta un moment comme pétrifiée.
Rodolphe ne venait pas; mais sans doute il envoyait Hortense à sa place.
— Ta vois, dit-elle froidement, je travaille. Mais toi, comment es-tu à Paris? Et Henri ?
— Henri a hérité. d’une tante. Oh! un tout petit héritage que nous sommes venus grignoter à Paris, .en' attendant le gros héritage de papa, Mais il a fallu P arracher, ce malheureux Henri. Il s’encroûtait, il s'encroûtait, que c’était effrayant ! Quant à moi, je n’y tenais plus. Quelle vie bêle nous menions là-bas î Puis toutes les grimaces qu’il fallait faire pour obtenir de l’ouvrage ! Ici, au moins, on s’amnse, et libres comme Pair; plus personne sur les épaules pour vous espiouner. Moi, je ne suis pas cafarde ; je n’aime pas les simagrées et les cachotteries. La bonne franquette, je ne connais que ça. Cependant, je travaille toujours un peu pour faire durer l’héritage. Tiens! tu vois, je reporte de l’ouvrage. Mais je nous suis arrangé un amour de chambre,, tu verras* un délicieux petit nid, quoique un peu haut perché, et nous sommes heureux.,, heureux comme dans les contes de fée, quoique nous n’ayons pas d’enfants. J’espère que tu viendras nous rendre visite.
' Adrieune était ahurie par tout ce bavardage.
— Je n’ai guère le temps, répondit-elle avec réserve. Si je veux manger a peu près à ma Faim, m’habiller à peu près, me loger à peu p;v.s. comme tu vois, il faut que je travaille sans relâche ; car maintenant l’ouvrage ue va pas ; et en cousant ces grosses chemises, je gagne à peine vingt-cinq sons par jour.
— Comment, loi, c’est toi qui couds, cette toile d’emballage ! toi, ma gentille .Adrieune! Tiens, j’en ai les larmes aux yeux. Toi, qui as été si dorlotée, si gâtée ! Bah ! est-ce qu’une femme peut vivre avec sou aiguille?
— Elle ne meurt pas de faim, voilà tout.
— Ne pas mourir, la belle avance ! Il faut vivre ; on. est au monde pour ça, et vivre le mieux possible. Quand on est jolie comme loi, c’est facile.
— Ma chère Horteose, répliqua sèchement Àdrienne, nous ne nous entendrons jamais sur ce sujet.
— , Attends un peu, ma fille, reprit cyniquement Mortense. 'Peut-être n’es-tu pas encore restée trois jours sans manger, comme j’en connais. Quand on a faim, qu’on a froid, et qu’on est abandonnée dans uu grenier, sans espoir d’en sortir jamais, on a beau être fière...
* — J’aimerais mieux mourir, interrompit résolument Àdrienne. J’aurai toujours deux sous pour acheter une poignée de charbon.
— Ta, ta, ta 1 Moi aussi, j’ai des principes; je me respecte autant que toi, et je comprends qu’on se fasse mourir plutôt que d’accepter l’amour d’un homme qu’on n’aime pas. Mais si tu trouvais là une gentille occasion ?
— Plût à Dieu que je n’en eusse jamais trouvé d’aucune sorte !
— Rodolphe, vois-tu, était trop passionné. Ces grands feux, ça flambe trop vite. Il te faudrait une bonne petite affection qui boulotte son petit train. Vois Henri ; il me fait bien quelques petites infidélités par ici, par là ; mais il me revient toujours, j’ai mon idée : il m’épousera, tu verras. Tiens ! j’y pense ; un ami d’Henri, un amour de petit blond...
— C’est inutile, répondit Àdrienne inébranlable.
— Des grands cheveux, continua imperturbablement Mortense, un air tendre, une belle pension, des oncles richissimes. Il écrit des livres, ma chère ; hein ! comme ça t’irait, toi qui adores les histoires d’amour. Avec ça que tu as tout l’air d’une héroïne de roman, et qu’il tomberait amoureux de toi au premier coup d’œil. — J’ai tous les hommes en horreur, repartit Àdrienne avec dégoût.
— Allons donc ! tous les hommes ne se ressemblent pas ; et parce que tu e
tombée sur mi malhonnête homme qui t’a abandonnée après t’avoir mise dans l’embarras, ce n’est pas une raison pour que tu rencontres encore aussi mal. Au contraire, maintenant, que tu as un peu plus d’expérience,..
- — Tais-toi, répliqua de nouveau Àdrienue indignée, tu ne comprends pas, tu ne sens pas les- choses comme moi.
— Je comprends tout, ma chère. Je sais bien qu’il y a comme ça des constances qui ressemblent à des infirmités. Tu aimes toujours Rodolphe, voilà.
— 1 Je le liais.
— Justement, preuve qu’au fond lu l’adores !
— Cela n’est pas, cela n’est pas, repartit vivement Àdrienne.
— Comme tu t’en défends! Écoute, cela ne m’étonne pas,; car je crois que Rodolphe, lui, t’aime encore.. Henri prétend qu’il est toujours ému quand il parle .. de toi . •
— Il a parlé de moi? 11 était ému?
— - Hein! petite hypocrite, quand je te* disais que lu l’aimais toujours ! Mais écoute un vrai conseil d’amie : Rodolphe est trop nouvellement marié pour déjà .revenir à toi. Henri prétend qu’il a une femme ravissante, et ils s’aiment... Tandis que mon petit blond a un cœur tout neuf qu’il ne demande qu’à ètrenner. Tu le ferais roucouler tant que tu voudrais. Il offre des Heurs, ma chère, et il écrit des phrases d’un demi-kilomètre. La vue, d’ailleurs, n’en coûte rien. Viens donc dîner un jour que nous l’aurons. Les bonnes parties que nous ferions ensemble! Pour Loi, qui es honnête, c’est un vrai mariage que je te propose. Voyous, songes-y ; tu l’aimeras, j’en suis sure
— J’ai tout songé. Je ne puis plus rire, et surtout je ne puis plus aimer. J'ai trop souffert, vois-tu; mon cœur est mort.
— Bah! le cœur, ça ne meurt jamais. Ça repousse comme les champignons, du jour au lendemain, et la gaieté aussi. 11 ne faut pas s'entêLer dans le chagrin. Ah! si j’étais jolie comme toi !...
— Tu n’as pas eu mes chagrins...
— Raison de plus! Comme je les ferais damner, ces scélérats d’hommes 1 Tu as de la bile contre eux; mais venge-toi donc, venge-Loi. Moi, à ta place, je m’en . donnerais à cœur-joie; car ce sont tous des pas grand’chose, j’en conviens, Henri comme les autres, quoiqu’il soit encore un des meilleurs. Ils vous corrompent une femme, s’en amusent et puis la mettent sous Leurs pieds. Ils ont plus de respect pour leurs chiens et pour leurs chevaux que pour nous, malheureuses, qui n’avons cependant d'autres torts que de les croire et de les aimer. Penses-tu que je n’aie pas, moi aussi, du (îel contre eux? 11 y a des moments, vois-tu, où je voudrais les étrangler tous en bloc. Mais comme je ne peux pas, ma foi ! je prends le parti de rire et de m’étourdir.
— Une pareille viemesera.it insupporlale, répliqua tristement Adrienne, et 'parce que j’ai eu le malheur de reucoutrer un homme vil, ce u’est pas une raison pour que, moi, je m’avilisse davantage.
— Bah ! quand une fois on a sauté le pas, il faut continuer; ou ne peut plus revenir en arrière. Tu auras beau être sage maintenant, ou ne te respectera plus. Aussi, ce que tu as de mieux à faire, c’est de te venger, de les vexer par plaisir, de les tromper, de leur mentir, comme ils nous mentent et nous trompent.
— Je veux rester honnête devant ma conscience.: Si je me méprisais, je: ne pourrais plus vivre.
— Eh bien ! moi, si j’étais assez belle, je voudrais en ruiner vingt par an. Dans
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ce monde-là, ma chère, pins on ruine, pinson est respectée. J'aurais cent caprices par jour, des toilettes, des chevaux, des voitures, maison montée, et je jetterais Rangent par les fenêtres, cet affreux argent qui fait commettre tant d’infamies ! Hein [ /ai l’air de jouer un drame. Je pérore comme line actrice que j’ai vue hier càTAnibigii. Adieu, adieu! Je cours vite reporter mon ouvrage. 11 se fait tard; le magasin sera fermé. Oh! ne plus rien faire du tout, du tout! Y a-t-il des créatures qui sont heureuses! Et tu le serais si tu voulais, tu es assez belle, toi! Tous les hommes seraient à les pieds. Viens donc nous voir. Henri sera bien content. S’il ne m’a pas accompagnée, c’est moi qui n’ai pas voulu. J’ai peuiq tiens! pas si bêle. Adieu, pense à cet amour de petit blond. Adieu ! adieu !
Elle embrassa sou amie et sortit eu la laissant tout ahurie et troublée de cet entretien, en apparence frivole, mais rempli de perfides conseils, où se devinait Pinfernal machiavélisme de M. de Noiregent.. N’avait-il pas prédit à Adrieùue qu’il la ferait descendre au dernier rang des créatures.