‹ Crimes de L'amourChapitre 39 sur 60 · HD : -VJ · texte numérisé non relu

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ou du moins qu’il appelle quelqu’un pour le secourir, le protéger? Oh! moi, j’y songe toujours!

— Sans doute, repartit Rodolphe, si j’étais absolument sûr, si...

— Achevez, achevez, dit Àdrieone avec une dignité hautaine. Vous n’êtes pas sûr, n’est-ce pas, d’ètre le père de mon enfant? M’accuser de mensonge pour vous disculper! Ah! sans doute, il vous serait commode de rejeter la faute sur un autre; mais vous ne le pouvez pas. Vous me connaissiez bien, vous saviez à quel point je vous aimais. Vous saviez que je u’aimais pas Jacques.

— Je veux vous croire, quoique plus d’un à ma place, en vous retrouvant en tèîe-à-tête avec cet homme...

— Eh bien, quoi?

— Oli ! vous êtes libre assurément, lit Rodolphe avec une nuance d’ironie.

— Libre ! Ah oui, je suis libre, reprit amèrement Adrienne, libre de vivre dans ia honte, dans la douleur ! Libre ! mais si j’étais capable d’en user, de celte liberté que vous m avez faite, je serais la dernière des créatures. Vous le voudriez bien, n’estpas? Vous seriez ainsi dégagé de tout remords, de toute promesse, et vous pourriez dire : « C’était une fille vicieuse ; moi, je n’ai été qu’une première occasion, voilà tout. Si ce n’avait pas été moi, c’eût été un autre. » Et tous vous croiraient; car personne ne prend le parti de la jeune fille ignorante et crédule. Comment aurais-je appris la défiance? Jamais on ne m’avait trompée. Je croyais en vous comme j’aurais cru en mou père, en ma mère; et vous me juriez avec de si grands serments de m’aimer toujours, de ir aimer jamais que moi ! Pouvais-je supposer que yous mentiez? Eh bien ! je ifiai qu’un moyen de me venger, c’est de vous rester fidèle.

— Encore une fois, repartit Rodolphe avec impatience, en mettant la main sur son chapeau, ces récriminations sont inutiles.

— Elles vous fatiguent, je le conçois, parce que vous ôtes heureux, vous.

— Sans doute, je sais tout ce que vous avez souffert. Eh bien ! qu’avez-vous à me demander? Comment puis-je réparer le mal que je vous ai fait?

Rodolphe, en prononçant ces mots, s’était levé et semblait disposer à partir.

Alors Adrienne, abandonnant sa fière attitude, redevint tout à coup douce, tendre, humble presque.

— Je vous avais appelé, dit-elle, avec une idée de vengeance, je le croyais du moins ; mais je me trompais, je voulais seulement vous voir, vous dire mon chagrin, mes souffrances. J’espérais que vous ne m’auriez point tout à fait oubliée, que vous auriez pitié de mon isolement, de mon courage, et que vous me rendriez un peu de votre affection. Je connais votre cœur, qui est bon. Je me disais : il s’intéressera à mon malheur, dont il est cause. Je le verrai quelquefois. Morte pour tout le monde, je vivrai pour lui seul... Vous ne me répoudez pas, vous ne m’aimez plus du tout? Mais ce n’est pas voire amour que je demande, c’est votre amitié, votre estime. Oui, Rodolphe, j’ai besoin que quelqu’un m’estime, et vous seul pouvez m’estimer; car vous seul, vous savez bien "que je ne suis pas méprisable. Vous ayez des remords quelquefois, n’est-ce pas, en pensant à la pauvre fille qui vous a tant aimé? Eh bien 1 vous pouvez réparer tous vos torts en m’accordant un peu de votre affection. Ah ! une affection permise qui ne vous cause aucun tracas. Ecoulez, je suis si malheureuse, que parfois il me vient des pensées mauvaises, des tentations qui me font peur. Soutenue par votre amitié, j’aurai la force de résister; ce sera mon refuge, mon seul bonheur.

Rodolphe l’écoulait parler et la regardait. '

Elle ôtait alors si belle, si touchante avec ses yeux pleins de larmes, avec sa voix douce et plaintive, qu’il se sentait profondément troublé.

Comment se fût-il montré cruel devant une si navrante supplique? Comment eût-il eu la force de repousser la malheureuse fille qui F implorait avec tant d’humilité et de soumission ?

— Mon amitié ! dit-il en essuyant ses yeux humides. Mais vous l’avez, ma chère Adrienne ; mon estime aussi * je vous le jure.

— Vous m’aimez eucore ? Àh ! Rodolphe, merci ! s’écria-t-elle, soudain rassérénée. Je le savais bien, je le sentais là, que votre cœur était encore lié au mien, -N’est -ce pas, nous n’avons jamais cessé de nous aimer?

— Adrienne ! Adrienne ! cria tout à coup une voix dans le corridor sombre, ouvre donc, on n’y voit goutte.

— Mon père ! la voix de mou père ! fit Aérienne avec terreur. Rodolphe, cachezvous vite, vite, tenez, là.

Elle lé poussa précipitamment dans un cabinet et courut ouvrir la porte à son père .

Denis Bertbaud, eu revoyant sa fille, ne put articuler un mot.

Adrienne, troublée, hésitait aussi; mais Denis lui ouvrant subitement les bras :

- — Embrasse-moi donc, embrasse-moi, dit-il.

Adrienne se jeta au cou de son père. Et tous deux, pendant un instant, suffoqués par les larmes, s’embrassèrent sans pouvoir parler.

Adrienne, la première, recouvra la parole.

— Vous me pardonnez? mon père.

— Si je te pardonne! répondit Denis Berthaud en s’essuyant les yeux et regardant autour de lui . Pauvre petite! là, toute seule, dans un grenier! Tiens, vois-tu, c’est moi qui te demande pardon.

— Àh ! mon père !...

— Quand je pense, reprit-il, combien j’ai été dur, méchant pour toi ; tandis que c’était lui que je devais écraser, tuer. Àh! le misérable! mais il aura son compte.

— Pas si haut, je vous en prie, supplia Adrienne effrayée.

— Tu as raison, continua Denis d’un tou plus bas. Uu jour viendra... suffit !... Je m’entends... Et dire que c’est ma mignonne que j’ai maltraitée, chassée, quand, au contraire,- j’aurais dû la plaindre, la consoler. Ah I c’est que j’avais trop de chagrin; j’en perdais la tète. Le cœur voulait pardonner; mais l’orgueil l’emportait : l’orgueil, la colère, je. ne sais quoi . C’était plus fort que moi. Voilà un an que je désole ta pauvre mère, que je la rends malade, que je maudis mon entêtement. Enfin j’ai eu un bon mouvement; le cœur cette fois Fa emporté. C’a été rude; mais c’est fait. Je n’aurai plus d’orgueil, plus de sotte vanité, pins de respect humain; jaimerai ma fille, voilà tout. Oh ! que je suis content l Maintenant je ne pèse pas une once. Adrienne, ma fille, mon enfant, viens donc que je t’embrasse encore, viens sur mes genoux comme

que tu me gardes rancune, est-ce tu ne

autrefois. Nous ne penserons pins au passé. Voyons! quand partons-nous?... Eh bien ! qu’as- tu donc? Tu ne réponds pas? Est-ce qui m’aimerais plus?

— Vous garder rancune ! non, mon père. Je vous aime toujours, je vous aime plus encore, et je suis profondément touchée de voire pardon. C’est le trouble, Fémotion de vous revoir; c’est... Ecoutez, je partirai avec vous, j’irai voir ma mère, mais je reviendrai ici.

— Pourquoi ? Tu as peur des cancans, des hîsloires ? C’est moi qui te le dis, si quelqu’un se permettait un mot, uu regard de travers, je le ferais parler et regarder droit; car on peut bien avoir été trompée une fois, et rester honnête fille. Sois tran-

quille, va, j'ai bien raisonné tout cela; et si je te pardonne, je sais ce que je fais. Tu peux revenir à Vieuxbourg. Je te jure que jamais on ne parlera mal de toi, et surtout que jamais, ni tanière ni moi, ne te reprocherons La faille.

- — Mais moi, objecta Ad ri enûe, je me la reprocherais, je ne pourrais plus lever les yeux, ni passer dans la rue sans rougir. Je suis bien heureuse, mon père, de vous revoir, heureuse surtout de votre pardon ; mais je ne puis plus, je ne veux plus demeurer à Vieuxbourg.

— Tu ne veux plus, tu ne veux plus !... dit Denis hésitant et regardant fixement un vêtement d’homme posé sur une chaise.

■ 11 fronçait le sourcil, et ses yeux soupçonneux allaient de ce vêtement à Advienne,

qui perdait contenance. Puis tout à coup, saisissant violemment le pardessus.

— Qu’ est-ce que cela? 11 y a un homme ici, un homme avec toi !

— Mon père, s’écria Advienne, je vous jure que ce n’est point ce que vous croyez.

— Ne jure pas, malheureuse!

■ — Cet habit est sans doute celui de Jacques qui est venu ici tout à l’heure.

— Un mensonge encore ! Jacques ne porte pas de ces machines-là doublées dé soie.

— Eh bien! non, mais je ne puis yous dire... Cet homme qui est venu ici... — Son nom, où demeure-t-il? C’est encore lui, je le vois bien. Ta figure bouleversée...

— Je... je ne sais...

- — Tu ne sais pas? Tu ne veux rien dire? Tu mens encore, tu mens toujours. Mon Dieu ! est-ce possible que moi, Denis Berthand... tout le monde me connaît, je suis un brave homme, que moi, j’aie pour tille cette créature plus vile que la boue des rues ! Voilà donc pourquoi tu ne voulais pas revenir à Vieuxbourg? Tu préfères le vice à V amour de tes parents. Malheureuse ! j’en mourrai et tanière aussi; ce sera ton châtiment... Mais cet homme doit être ici, puisqu’il a laissé son paletot. Ah! cette porte...

Il s’élança vers la porte du cabinet où Rodolphe se trouvait caché.

Mais Advienne prévint le mouvement de son père; et se plaçant devant la porte avec un geste d’autorité si impérieux, qu’il recula :

— Mon père, dit-elle, vous n’entrerez pas !

- — Àh! je devine, s’écria Denis devenu blême. C’est encore lui, le même; je veux le voir, je veux lui cracher à la figure, le souffleter, ce lâche qui se cache comme uu voleur; je veux le jeter par la fenêtre. Mais non, c’est toi, qu’il faudrait tuer, misérable ! Car tu l’aimes encore, puisque tu le défends, cet homme infâme qui nous a tous déshonorés. Àh ! si jetais seul au monde ; mais ta pauvre mère...

Et comme Àdrienne continuait à garder le silence et à baisser les yeux, il reprit avec violence :

— Et moi' qui venais pour te pardonner 1... Tiens ! je m’en vais; car j’ai peui de faire un malheur.

— Mou père, écoutez-moi, supplia Advienne d’une voix mourante.

Et elle chercha à le retenir, à l’étreindrê.

— Laisse-moi, ne me touche pas, dit Denis, les dents serrées par la colère; ca je ne me connais plus, je ferais un mauvais coup.

Il se précipita dehors.

Rodolphe ouvrit alors la porte du cabinet.

— Ah ! ' quelle scène! mumura Adrienne défaillante. Rodolphe, vous me restez du moins, vous m’aimez.

— Sans doute, répondit-il avec embarras, mon amitié vous est à jamais acquise ; mais yous le voyez bien, je ne puis, je ne dois plus vous voir. *

— Pourquoi?

— Parce que mes visites ne sont pas sans danger pour vous. Je crains de vous compromettre.

— Me compromettre 1 fit Àdrienne avec sarcasme. Ce n’est pas cela; vous avez peur, vous craignez mon père. Mais il va repartir.

— Qui pourrait croire que je vienne seulement vous voir par amitié?

— Personne ne le saurait. Ici ce n’est pas comme à Vieuxbourg. Ne puis-je changer de logement, de quartier?

— J’ai été coupable une fois, très coupable, reprit Rodolphe; mais aujourd’hui ma conscience me dicte mon devoir. Je neveux pas aggraver mes torts envers vous en vous isolant de votre famille, de la société. Votre père vient de le dire, le mal n’est pas encore sans remède.

— Mon avenir est perdu, j’en ai fait le sacrifice.

— Non, vous exagérez. Dans votre classe, on est plus juste que dans la mienne. Une fille n’est pas perdue à. jamais parce qu’elle a eu un amant. Vous pouvez vous marier encor ; et si ce Jacques vous aime.

Àdrienne écoutait, le regard morne.

— Me marier! repliqua-L-elle. Non, je ne veux pas tromper cet honnête homme; car je ne pourrais plus aimer. Ah ! mon cœur a été à jamais brisé par votre amour.

- — Vous êtes malade, Adrienne; tant d’émotions égarent votre esprit. Attendez de pouvoir vous recueillir, et vous me donnerez raison. Vous verrez plus clair dans votre situation et dans votre coeur. Un peu plus tard, vous me saurez gré de ma résolution.

— Raisonner, rne recueillir, reprit-elle avec exaltation, je ne le puis pas. Je ne consulte que mon attachement pour vous; car je vous aime, moi, Rodolphe, je vous aime toujours; je né puis aimer que vous.

— Cette aiïection me touche assurément plus que je ne le saurais dire. Mais c’est parce que je vous aime, moi aussi, que je dois raisonner pour vous; et quoi qu’il m’en coûte..

— Non, non, je le vois, repartit Àdrienne irritée, à votre calme, à ae sentiment du devoir qui vous vient un peu tard, vous ne m’aimez. plus, ce n’est pas mon intérêt qui vous guide; c’est le vôtre. Vous êtes lâche, je devais m’y attendre.

Arienne était superbe eu parlant ainsi. Sa narine rose frémissait; ses grands yeux sombres lançaient des llainmes. Sur son cou se déroulait sa magnifique chevelure à .demi dénouée. Sa taille, d’une cambrure élégante et lière, se redressait; et sa bouche si finement arquée exprimait un mépris écrasant.

Maintenant Rodolphe la regardait avec étonnement. Adrienne suppliante l’avait moins troublé qu’Àdrienne dédaigneuse. Celte femme n’était point une vulgaire fille séduite. Il se sentit réellement ému.

Un moment, iî hésita. Il allait peut-être cédera l’empire qu’elle commençait à ressaisir; mais il entrevit le gouffre o.û il allait rouler. Il résista.

— Pauvre enfant, dit-il, je te pardonne les injures. Ecoule-moi donc. Voici la vérité tout entière : Depuis que je te vois, depuis que je le parle, jo sens bien que ce que j’éprouve pour toi n’est pas seulement de l’amitié; c’est..... un trouble que j’ose à peine m’avouer à moi-meme. Tu as raison, noùs nous aimons toujours, nous n’avons

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pas cessé de nous aimer. Mais alors, cet amour, c’est un abîme que nous devons fuir; car ce serait notre perte à tous deux. Non, Àdrienne, nous ne pouvons être amis; et voilà surtout pourquoi je ne dois, je ne veux pas vous revoir. Adieu donc, adieu... pour toujours.

Et il se dirigea vers la porte.

— Ainsi, supplia Àdrienne qui fit un pas vers lui, tout est bien fini, je ne vous reverrai jamais? Ma misère et ma douleur ne vous touchent pas ?

— Je voudrais, au contraire, vous montrer mon dévouaient. Quelles sont vos ressources? Pariez, que puis-je faire pour vous?

— Est-ce encore une aumône que vous nr offrez? demanda Adrienne avec fièreté.

— Vous ne me comprenez pas. Loin de moi la pensée de vous blesser. Cependant, si jamais vous vous trouviez dans une position où mon secours vous fût nécessaire, promeUez-moi de recourir à moi.

Àdrienne ne répondit pas.

Rodolphe lui tendit la main. Mais elle ne la prit point.

— Adieu, Adrienne, mon amie, adieu! Croyez que cette séparation me coûte autant qu’à vous-même; mais j’espère que Dieu vous en Liendra compte.

La pauvre fille, anéantie, le laissa partir sans meme lever les yeux sur lui.

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