‹ Crimes de L'amourChapitre 40 sur 60 · LA CHUTE FATALE · texte numérisé non relu

LA CHUTE FATALE

Adrienne, après le départ de Rodolphe, demeura quelque temps plongée dans une prostration si complète, qu’elle ne souffrait même pas. Il semble, en effet, qu’il en soit de la souffrance morale comme delà souffrance physique, et que l’âme comme le corps ne puisse supporter qu’une certaine somme de douleur, passé laquelle i’insensibililé se produit.

Elle restait ainsi, les mains croisées sur ses genoux, les yeux secs et mornes, le visage calme, presque indifférent.

Et puis de la main elle se mit à marteler doucement sa table de bois blanc, et un sourire rêveur, mais sans aucune amertume, erra sur ses lèvres.

Qui l’eût vue ainsi, eût pu croire qu’elle s’abandonnait à quelque doux rêve un peu triste, ou même qu’elle ne songeait à rien.

Elle était arrivée cependant aux dernières limites du désespoir.

Son père l’avait une seconde fois reniée, maudite. Jacques devait croire que Rodolphe était son amant. Rodolphe, qu’un moment elle avait cru ressaisir, lui avait dit un dernier adieu. Eulin, son enfant, son suprême espoir, lui échappait aussi. Vraisemblablement, elle ne le retrouverait jamais. C’en était fait; sa vie était brisée sans retour. Elle u’avait plus qu’à mourir, puisque toutes ses affections lui manquaient à la fois.

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1511e était arrivée aux dernières limites du désespoir.

- (Chnp. IX, 2 e partie.)

Tout à coup, machinalement, elle se leva et alla de nouveau jusqu’à son miroir, qui reflétait imparfaitement son image, mais qu’elle aimait pourtant parce qu’il lui disait qu’elle était belle.

Pourquoi le consultait-elle en ce moment? Voulait-elle dire adieu à sa beauté? Avait-elle besoin de reprendre confiance en elle, quand tout le monde l’abandonnait?

Elle était un peu coquette. Ce miroir, c’était sa seule distraction, son seul ami.

— C’est vrai, dit-elle à demi voix, Hortense a raison, je suis belle; mais à quoi me sert ma beauté, puisqu’elle n’a pu me faire sérieusement aimer?

Cependant la vie brillante qu’Hortense lui avait dépeinte, lui revint à l’esprit ; mais

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elle ferma les yeux comme pour échapper à cette tentation dont elle rougissait et qui révoltait sa nature délicate et fière.

Soudain elle les rouvrit. Ils brillaient d’un éclat étrange.

— Mais, je le reverrai, murmura-t-elle. Il faudra qu'il m’aime. Aujourd’hui, s’il craint de me compromettre, c’est qu’il ne m’aime plus, c’est qu’il aime sa femme. Sa femme ! Ah ! que j’en suis jalouse ! Je ne suis pas méchante. Mais c’en est trop, il faut que je me venge; je veux la désespérer, cotte femme, comme elle m’a désespérée; et d’ailleurs, M. de Corbière, au lien de me rendre mon enfant, l’a éloigné de moi. Je lui ai dit que je me ferais justice moi-même. Puisqu’ils rhe poussent à bout, uous verrons bien. Tout à l’heure, j’avais tout oublié, j’était prête à pardonner. Maintenant,

ah î maintenant Non, je ne veux pas mourir avant de m’être vengée. Ma mort,

d’ailleurs, ne leur causerait ni regrets, ni remords. Ils ont si peu de cœur.

’ Ainsi, le malheur et l’injustice avaient dévoyé à ce point une nature primitivement si honnête et si bonne.

Au bout d’un instant, elle reprit : ,

— - Comment m’aimerait-il, en effet? La belle. conquête vraiment, qu’une pauvre fille couverte de haillons, pour lui qui vit. au milieu du luxe ! Que cette mansardé a dû lui sembler rebutante! Mais s’il me retrouvait riche, parée, enviée; si je flattais sa vani Lé, en un mot, car il ne m’a aimée que par vanité; n’ étais-je pas autrefois la plus belle de YieUxbourg ? Oui, il me reviendra. Je salirai le séduire-comme il m’a séduite. Mais où va nfentraîner cette vengeance? Je n’eu sais rieu, je ne veux pas le savoir Je le ruine-

rai, je ruinerai sa femme; et quand je serai riche je pourrai du moins chercher et retrouver mon enfant... Mon Dieu! mêler le souvenir de mon enfant à toutes ces infamies !..... Et mon pauvre père 1 je n’y songe seulement pas ! Mais ne m’a-t-il pas repoussée sans m’entendre? Ils l’auront tous voulu... Hortense a raison : ma vie est stupide... Ce jeune homme riche, dont elle me parlait tout à l’heure... Oui, c’est cela, écrivons.

Elle s’assit devant sa table, et fièvreusement traça quelques mots à l’adresse dTlortense.

A peine avait-elle terminé son billet, qu’on frappait de nouveau h, sa porte.

Depuis si longtemps personne n’était entré dans sou réduit, et tant de visites en un jour ! Qui élait-ce encore? Son père peut-être, ou Jacques.

Appréhendant quelque nouvelle secousse, ce fut en tremblant qu’elle dit :

— Entrez !

C’était Hortense.

— C’est encore moi, dit-elle en riant de Tétonnement d’Àdrienne. Il faut joliment t’aimer, u’est-ce pas ? pour grimper comme ça deux fois ton sixième en un jour. Avec ça qu’on risque de se casser Je cou dans ton escalier, plus noir que le trou de l’enfer.

— Tu arrives bien. Justement je t’écrivais...

— Voici d’abord pourquoi je reviens, interrompit Hortense. Je t’ai vue tantôt si triste, que ça m’a fendu l’âme. C’est demain dimanche, et nous allons, Henri et moi, .dîner au restaurant. Veux-tu venir avec nous? Je te promets que le petit blond n’y sera pas.

Àdrienne l’écoutait, le regard animé.

— J’ai changé d’avis, dit-elle, je désire qu’il y soit.

— Bah ! s’écria Hortense ébahie. Te voilà donc raisonnable.

— Oui, raisonnable, répéta machinalement Adrienne.

— Franchement, la. vie que tu mènes dans cette mansarde n’a pas le sens

commun. Il faut de la vertu, mais pas trop m’en faut. Puis, on n’a qu’une jeunesse. Si l’on n’en profite pas, quand donc s’amuserait-on?

— Oui, c’est aussi ce que je me suis dit : Quand donc s’amuserait-on? Tu as raison ; on n’a qu’une jeunesse, je veux m’amuser aussi * moi.

Elle prononça ces mots avec un accent singulier.

Hortense, de plus en plus stupéfaite, la regardait, cherchant à deviner la cause d’un revirement aussi subit,

— Quelle bonne partie nous allons faire demain, exclama-t-elle en frappant joyeusement dans ses mains, une vraie noce! Depuis si longtemps que tu jeûnes ! Nous demanderons des huîtres et de la dinde truffée. C’est le petit bloud qui payera. Il ne se fait pas* prier pour acquitter la note/ Et quand il est un peu lancé et qu’il folichonne, on rit à se tordre.

— Ah ! tant mieux ! dit Adrienne avec exaltation. Enfin, je vais donc rire. Il est gai, il a beaucoup d’argent. J e veux beaucoup d’argent. Je veux des robes de soie et des bijoux, et un bel appartement avec des tapis et de grandes glaces. Je veux redevenir belle, être entourée comme ces femmes qui se renversent dans leurs calèches et que les hommes regardent. Je veux les bals, les plaisirs. Je veux plaire; je veux être aimée surtout, et piétiner à mon tour sur le cœur de ces hommes qui broient le nôtre sans pitié. Oh! comme nous nous amuserons, comme nous rirons ! Mon Dieu t mon Dieu, que je souffre !

Et elle éclata en sanelots.

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