‹ Crimes de L'amourChapitre 5 sur 60 · LA FAMILLE DE CORBIERE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE CORBIERE

La famille de Corbière, avons-nous dit, figurait parmi les plus notables du pays.

M. de Corbière était procureur impérial.

C’était, au physique, un beau type de magistrat.

Il descendait d’une ancienne noblesse de robe. En se transmettant de génération en génération, ce type semblait s’ôlre épuré.

Visage grave, aspect imposant, œil sagace et inflexible, bouche mince, réfléchie.

II était renomme comme légiste de grand savoir et comme magistrat intègre.

11 avait fait du droit l’élude patiente, exclusive de toute sa vie. 11 avait la passion du droit, comme certains naturalistes ont la passion de la nature.

Pour lui, le code contenait toute la morale, toute la philosophie. C’était l’arche .sainte, le palladium; c’était son bréviaire, sa Bible.

Cependant cet amour de la jurisprudence n’avait pas reçu la récompense qu’il méritait. *

A la chute de Charles X, il perdit ses protecteurs et obtint à grand’peine du nouveau gouvernement une place de substitut, alors qu’il postulait une chaire de droit.

Celle injustice, toutefois, ne le découragea pas.

La magistrature est une lente carrière, et M. de Corbière ôtait un homme aux ambitions calmes.

Il continua ses études ardues, scruta, approfondit tous les légistes, et jeta les bases d’un grand ouvrage sur la matière.

Nommé procureur, ses foliotions né le détournèrent point de ses travaux. Aussi, t ml absorbé par la jurisprudence, s’occupait-il fort peu de sa femme et de son fils.

Madame de Corbière était d’origine bourgeoise; mais elle possédait une fortune considérable, ; .

C’était une femme vulgaire, passive et massive. D’une intelligence bornée, d’une sensibilité extrême, presque maladive, elle avait souffert sans doute de la froideur dédaigneuse que lui montrait son mari. Toutefois . elle était complètement dominée par l’imposante personnalité du magistrat. ,•

Ainsi qü’ il arrive d’ordinaire, elle avait reporté sur son fils toute sa tendresse refoulée. Mais en dehors de la vénération que lui inspirait son mari, en dehors de son amour maternel, elle. éprouvait pour son beau-frère un sentiment difficile à analyser. C’était cette affection, cette reconnaissance mêlées de crainte et de respect que la dévote ressent pour son confesseur. ; -, .

M. de Noiregent, en effet, recevait toutes ses confidences et la conseillait dans les circonstances embarrassantes et même dans les détails les plus infimes de la vie; car il jugeait toutes choses avec un sens pratique, un tact remarquables.

Grâce à des relations presque journalières, il avait pris dans cette famille un ascendant que subissait, sans s’en douter, M. de Corbière lui-même*

Elodie de Corbière reconnaissait ses réels services par des attentions, des sollicitudes, comparables à celles d’une pénitente pour un directeur choyé.

Elle le comblait de friandises, l’accablait de confitures, de pâtes de fruits, de conserves. À la grande mortification de Claudine, elle venait elle-même mettre l’ordre dans la maison de son beau-frère,, veillait aux provisions, rangeait le linge, liant chaque douzaine avec des faveurs.

On le voit, malgré sa fortune et sa haute position, elle était restée essentiellement bourgeoise. Elle prenait un intérêt considérable à tous ces menus soins de ménage. Réussir ses compotes, ses violettes pralinées ou ses pâtes d’abricots, telles étaient les hautes préoccupations de sa vie.

Quand M. de Noiregent entra, il trouva sa belle-sœur en proie à une immense désolation.

- — Ah 1 mon beau-frère ! s’écria-t-elle en le voyant, vous venez à propos, j’allais justement passer chez vous. Vous me surprenez dans un grand embarras* dans un mortel chagrin.

— Que vous arrive-t-il donc, ma chère Élodie?

— Depuis ce matin, j’en ai comme la tête perdue. Je ne sais plus ce que je fais. Cela tombe bieu ! Justement aujourd’hui j’ai sur les bras mes conserves de mirabelles et mes soufflés à la fleur d’oranger. Dans mon bouleversement, j’ai mis de la farine au lieu de sucre dans mes blancs d’œufs. Et je suis seule ici pour veiller au dîner. Justine et Colette sont allées au jardin cueillir les poires Duchesse qui se perdent. Et il faudrait rentrer la lessive ; car le temps menace. Ah 1 j’en deviendrai folle.

— Allons, ma chère sœur, calmez-vous. 11 n’est pas digne de votre caractère de vous laisser troubler de la sorte. Qu’est-ce qui peut donc vous affecter ainsi ?

— Vous voyez une mère profondément affligée!

Mais pour comprendre la douleur de madame de Corbière, il est indispensable de connaître ses sentiments à l’égard de son fils et l’éducation qu’elle lui avait donnée.

Elle portait nécessairement dans sa tendresse maternelle cette matérialité et cette étroitesse d’esprit qui la caractérisaient.

Ce qui l’occupait, avant tout, c’étaient la nourriture et la santé de Rodolphe. Elle l’avait bourré depuis son enfance de tant de friandises, de douceurs, elle ^ avait tellement exagéré la gâterie, qu’elle en avait fait, au physique un homme délicat,

nerveux, impressionnable ; au moral un être personnel, égoïste, se montrant aussi faible en face des difficultés de la vie, qu’entêté dans ses caprices. De plus, il était resté à peu près ignorant; car madame de Corbière s’était opposée à ce qu’on le fatiguât par des études trop pénibles. N’était -il pas assez riche? Qu’ avait-il besoin d’embrasser une carrière?

Cependant, sur les instances de son mari, elle avait consenti à lui laisser passer les examens du baccalauréat,

Mais elle l’avait accompagné à Paris. Jalouse de sa tendresse, en outre dévote et prude, elle avait voulu veiller elle-même et sur son hygiène et sur ce qu’elle appelait avec conviction sa robe d’innocence.

Mais Rodolphe, trompant la vigilance maternelle, s’était rapidement émancipé. Et, grâce à cette éducation vicieuse, il offrait un beau spécimen de ces petits jeunes gens, nobles ou bourgeois, étiolés au physique comme au moral, qu’on appelle

pelits-crevés.

— Quoi! s’écria M. de Noiregent, c’est Rodolphe qui vous cause un pareil chagrin ! '

— Ah I mon cher frère ! le pauvre enfant est bien malade.

— Rodolphe, malade ! lui que j’ai vu hier soir en si parfaite santé ! Avez-vous appelé le docteur ? que dit-il ?

— C’est le cœur, c’est l’âme qui sont atteints.

— Allons ! je vois que votre inquiétude n’a pas de motif bien sérieux.

— Si, je vous l’assure, le mal est réel, profond. N’avez-vous pas remarqué que depuis quelque temps le malheureux enfant change complètement de caractère? R est devenu sombre, irritable; bien plus, sa santé s’altère. 11 perd l’appétit, le sommeil. Ses yeux, ses beaux yeux, se creusent et ont un regard triste qui me fend le cœur. Il est constamment préoccupé. Mes caresses ne peuvent le distraire de ses rêveries. Il De répond à mes questions inquiètes que par des paroles sèches, presque dures. Enfin, ce matin, comme je le conjurais de prendre son chocolat à la crème, un chocolat excellent que je lui avais moi-même préparé, dans l’espoir qu’il no voudrait pas me désobliger en le refusant, il m’a répondu... il m’a répondu.,.

Ici les sanglots étouffèrent la voix de madame de Corbière.

— Voyous, remettez-vous, ma chère sœur, que vous a-t-il répondu ?

— Eh bien ! il m’a répondu avec un tou d’impatience : « Je vous en prie, ma mère, laissez-moi me diriger comme je l’entends. » Ma mère! Il m’a appelée ma mère!... au lieu de me donner ce doux nom de maman qui me rappelle ses jeunes années, où il était tout à moi. Ma mère! Que lui ai-je fait pour qu’il me traite ainsi? ma mère ! Ah! mon bon frère, j’en ferai une maladie; car c’est une preuve qu’il ne m’aime plus et que son cœur est à une autre. À mes reproches, il répondit encore : « Me prendrez-vous donc toujours pour un petit garçon qu’on mène à la lisière? Que ne m’obligez-vous aussi à mettre un bourrelet ! » Ainsi, vous le voyez, c’est une révolte complète. Il ne m’aime plus. Je l’ennuie. Une secrète passion, j’ensuis sûre, une passion inavouable s’est emparée de lui.

En disant ces mots, les pleurs de la tendre Élodie redoublèrent.

M. de Noiregent, pour des motifs tout autres, paraissait aussi fort ému de cette révélation. Si Rodolphe aimait, comme le croyait sa mère, ce ne pouvait être que sa belle voisine, Àdrienne Berlhaud.

— El c’est sur ces simples indices que vous basez une telle supposition ?

— Peut-on tromper le cœur d’une mère ! Mais ce n’est pas tout. Vous savez

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combien* son père et moi, nous désirons son mariage avec sa cousine Bathilde de ^

Chatelux. Justement j’ai reçu ce matin une lettre de madame de Chatelux qui m’annonce leur très prochaine arrivée à Vieuxbourg. J’ai communiqué cette lettre à Rodolphe en le sondant au sujet de ce mariage.

— Eh bien?

— Il a refusé net, et d’un ton cassant dont il ne s’était jamais servi à mon égard* Il s’est même permis sur le mariage des plaisanteries du plus mauvais goût. Il m’a demandé presque avec colère pourquoi j’étais si pressée de l’enterrer.

— C’est la seule raison qu’il vous ait donnée de son refus ?

— Il prétend encore qu’il est trop jeune, que sa position n’est pas indépendante, que sa fortune étant moindre que celle de sa cousine, il né peut consentir à se trouver vis-à-vis de sa femme dans une condition d’infériorité.

— C’est là un sentiment délicat dont vous ne pouvez lui savoir absolument mauvais gré.

— Son principal motif, ce n’est pas cela, vous dis-je, c’est qu’il n’aime pas Balhilde. Comme je lui faisais valoir ses perfections, la comparant à un ange, il me fit cette réponse abominable : « Justement elle est trop parfaite. Je n’aime pas les anges; elle m’ennuierait. » Oui, c’est bien notre Rodolphe qui parle ainsi. En l’entendant, un abîme se fut ouvert sous mes pas que je n’eusse pas été plus épouvantée. Le malheureux 1 déjà corrompu à ce point ! Voilà le fruit de ma sollicitude. Ah ! je vous le répète, j’en ferai une maladie.

— Rassurez- vous, ma chère sœur, repartit M. de Noiregent, dont le visage avait pris pourtant une expression Soucieuse. Je lui parlerai, je l’interrogerai. Il me dira ce secret terrible. Nous connaissons, nons autres hommes, ces crises de jeunesse. Perinettez-moi de vous le dire, Élodie, vous avez manqué de tact. Ces irrégularités de caractère sont dues évidemment à un état de souffrance. C’est pourquoi il faut îe traiter avec beaucoup de ménagements. Ènvoyez-le moi tantôt, nous causerons.

— Hélas 1 mon cher Guillaume, je l’ai déjà supplié tout à l’heure d’aller vous trouver, de vous ouvrir son cœur puisqu’il ne voulait ou ne pouvait rien me dire, à moi .

— Alors?...

. — Eu vérité, comment vous répéter ses paroles?

M. de Noiregent fronça le sourcil.

— Ne craignez pas, ma sœur, de m’offenser. Il est essentiel que je sache tout.

— Eh bien 1 il m'a dit : « Je suis maintenant un homme. Je sais me conduire. Je n’ai que faire des conseils de mon oncle. » C’est ainsi qu’aujourd’hui il parle de vous, de vous qu’il a toujours vénéré, de vous en qui il a toujours eu une confiance sans bornes.

— Je crois en effet comme vous, ma chère sœur, que Rodolphe est amoureux.

Madame de Corbière, à ces mots, devint toute pâle. Elle avait pu se tromper. Mais, son beau-frère ayant prononcé, elle ne doutait plus.

— Que faire? mon Dieul >que faire? s’écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir.

Avant de répondre, M. de Noiregent parut réfléchir pendant quelques instants.

Madame de Corbière suivait avec anxiété les mouvements de son visage.

— Pour le moment, rèpondit-il enfin, il n’y a rien à faire. Tout ce que vous tenteriez irriterait la passion de Rodolphe et le pousserait peut-être à quelque irréparable sottise.

— Mais alors, fit madame de Corbière, en bondissant, il faudra que j’assiste tranquillement à ce spectacle: voir mon enfant, qui m’appartient, que j’ai entouré

de tant de soin et d'amour, m'échapper, se rouler dans la fange. Je veux savoir, ajouta-t-elle menaçante, quelle est cette femme qui me prend ainsi le cœur de mon fils.

— * Surtout, ma sœur, pas d’esclandre , croyez-moi. Laissez-moi d'abord m’informer sans bruit. Si Rodolphe est amoureux, ce ne peut être, comme vous le supposez, d’une indigne créature, mais d’une femme honnête qui lui résiste.

— Si nous essayions alors de le faire voyager?

— On ne consent pas à s’éloigner quand on aime,

— Ah ! je suis dans un mortel embarras ; je vous le répète,, mesdames de Chatelux vont arriver. M. de Corbière né renoncera pas aisément à ce mariage. Bathilde aime son cousin; et si Rodolphe laisse voir qu’il n’aime pas sa cousine^ que va-t-il se passer? Madame de Chatelux est très-susceptible; elle s’apercevra bien vite du peu d’empressement de Rodolphe et voudra rompre. Ce sera un beau mariage manqué. Au milieu de tous ces conflits, quelle conduite tenir?

— Encore un coup, chère amie, tranquillisez-vous. Demain, je saurai tout, je vous le promets, et nous aviserons. Veillez donc en paix à la confection de vos excellentes confiseries.

— Ah 1 merci! merci! mon bon frère. Pourrai-je jamais vous témoigner toute ma reconnaissance?

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