LA JUSTICE DU MONDE
Deux jours après la détermination de la malheureuse Adrienne, M. de Noiregent se tenait le matin, comme d’habitude, dans son cabinet, lorsque la vieille Claudine vint lui apporter son courrier. ,
Parmi toutes les lettrés qu’elle déposa devant lui, il en choisit une dont l’adresse en pattes de mouches parut lui causer une vive émotion .
Il l’ouvrit fiévreusement.
Après avoir parcouru un griffonnage presque illisible, d’une orthographe de fantaisie, il se frotta les mains.
Involontairement, il jeta les yeux sur la maison des Berthaud. La fenêtre d’Adrien ne était close. Depuis un an, depuis sa fuite, les persiennes n’avaient point étéouvertes ; et pour qui l’avait vue jadis souriante de verdure et de fleurs, cette fenêtre morte avait un aspect sinistre.
Le sombre personnage y arrêta quelques instants son regard haineux.
Il soupira.
Bientôt on eût pu l’entendre mumurer :
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— Attendons encore. Le moment n’est pas venu.
Que signifiaient ce soupir et ces paroles ?
Ce soupir venait-il d’un remords? Non. Toutes ses machinations, il les avait froidement combinées ; et il était décidé à poursuivre son œuvre de vengeance.
Ce soupir, c’était un regret pour les émotions que cette fenêtre lui avait causées; c’était aussi l’expression d’un désir inassouvi.
Après ce regret accordé au passé, il avait entrevu l’avenir.
Soudain s’était déroulée devant sa pensée toute l’existence probable, presque fatale, de cette jeune fille qu’il poursuivait de sa liaiue impitoyable.
La beauté d’Adrienne étant donnée, il se disait qu’elle devait arriver promptement au faîte des splendeurs de la vie galante ; puis, qu’elle en descendrait peu à peu. Cinq ou six ans, dix au plus, et elle tomberait dans le ruisseau. Mais iln’atténdrait pas jusque-là. Il savait qu’il est des revers dans cette vie d’aventures, et que bientôt elle serait assez dégradée, assez corrompue, pour oublier jusqu’à ses rancunes et ses aversions passées. Alors, il obtiendrait à prix d’or cette femme si lontemps et si ardemment convoitée.
Il attendrait donc. Il connaîtrait par Iiortense le moment le plus propice pour réitérer ses tentatives. Il se crut certain d’atteindre son but. .
Il ne jeta qu’un regard distrait sur les autres dépêches et il se rendit en hâte chez madame de Corbière.
Pendant la scène dramatique qui avait précédé le mariage de Rodolphe, madame de Corbière, malgré ses préoccupations culinaires, avait été vivement affectée des révélations provoquées par l’arrivée d’Adrienne,
Aussi son premier soin, en revenant à Vieuxbourg, avait-il été de demander une explication à son beau-frère, qui lui avait avoué la vérité, en atténuant beaucoup toutefois les torts de Rodolphe.
■ Or, depuis ce temps, la sensible et pieuse Élodie n’avait plus qu’une pensée : obtenir du Ciel le pardon de son fils à force de prières, de cierges, de messes, de neu vaines.
Elle se jeta donc dans une piété ardente. À quoi d’ailleurs eût-elle employé son temps, maintenant que son Rodolphe n’était pins là pour déguster ses exquises confiseries et ses pâtisseries raffinées ; maintenant que le grand but de sa vie, le bonheur de Rodolphe et la confection de son trousseau étaient choses accomplies? Si elle n’avait eu pour remplir le vide de sa nouvelle exitence les pratiques de dévotion, à quoi eût-elle dépensé sa dévorante et méticuleuse activité !
M. de Noiregeut la trouva fort occupée à plier et compter par douzaines des . surplis, des étoles, des nappes d’autel et ces petits carrés de fine batiste avec lesquels l’officiant essuie le bout de ses doits.
— Enfin 1 exclama-t-elle en voyant entrer son beau-frère, voilà le désastre réparé I
— De quel désastre parlez-vous, ma chère sœur?
Madame de Corbière lui conta alors comment une invasion de rats dans la sacristie avait causé les plus grands ravages; comment ces odieux rongeurs avaient osé porter leurs dents sacrilèges dans le linge consacré. Or, c’était elle que monsieur le curé avait daigné charger de réparer ces dégâts. Elle se trouvait aussi heureuse que fière de celte marque cîe confiance.
— Et surtout, ajouta-t-elle, je fais cela pour mon Rodolphe, afin de lui obtenir le pardon de sa faute et lui acquérir des mérites pour le ciel. .
— Eh bien ! tranquillisez-vous, ma chère Elodie, répondit M. de Noiregent, qui
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emprunta aussitôt le langage de sa belle-sœur. Vos prières ont été efficaces. Votre conscience va être soulagée d'un grand poids.
— Qu’arrive-t-il donc?
— Ne vous Pavais-je pas toujours affirmé? Notre Rodolphe est moins coupable que vous ne le supposiez. Les bons sentiments que vous lui avez inculqués ont repris le dessus. 11 vient de prouver qu’il est devenu un homme sérieux et qu’il a renié à jamais ses légèretés de jeunesse.
— Aurait-il couru quelque nouveau danger? '
— Un danger immense, ma chère sœur. .
Il lui raconta ce que venait d’écrire Hortense : la visite de Rodolphe chez son ancienne maîtresse et l’adroite perfidie qu’Àdrienne avait déployée pour le ressaisir.
A ce récit, madame de Corbière joignit les mains avec épouvante.
— Et moi qui craignais que mon fils n’eût perverti une âme pure !
— Eh bien ! rassurez-vous, cette prétendue vertu n’était qu’un masqué. Ce masque, elle vient de le jeter. Aujourd’hui, elle est classée parmi lés filles de mauvaise vie* parmi les créatures les plus abjectes. ■■
— Comment avez-vous appris ?
— Je la faisais surveiller, ma sœur; car je me défiais, je craignais pour noire cher enfant. Et puis, je voulais savoir ce qu’elle devenait pour vous en instruire. Je pensais hien que tôt ou tard elle roulerait dans la fange. C’était fatal.
— Alors vous pensez que la faute de Rodolphe est moins grave que je ne l’avais craint, d’abord?
— Certes, ma chère Élodie, cette faute est grande; mais vos prières, vos bonnes œuvres surtout l’effaceront. La force avec laquelle il vient de résister à ce piège, prouve manifestement qu’il est à l’abri de toute rechute.
— Ab ! mon bon Guillaume, de quel poids, en effet, vous soulagez mon cœur 1 Mais l’enfant ? Si réellement il est le fils de Rodolphe...
— Soyez tranquille, il est baptisé. Pour le moment d’ailleurs, dans l’intérêt de notre repos et de celui de Rodolphe surtout, il est essentiel de le tenir éloigné; car vous n’ignorez pas les audacieuses menaces de cette fille. Et puis, n’est-il pas, moralement pariant, aussi bien dans cette famille de saltimbanques, que chez ces mécréants de Berthaud?
— Enfin, mon frère, je m’en rapporte absolument à votre sagesse et je vous remercie mille fois encore de toute votre sollicitude.
Rentré chez lui, M. deNoiregent demanda aussitôt madame Perruchot, et il eut avec elle un assez long entretien.
Or, le lendemain, grâce aux commérages de la Fouine, tout Vieuxbourg savait qu’Adrienne Berthaud, richement entretenue, habitait un somptueux appartement et roulait équipage.
Quant â madame de Corbière, afin de témoigner à son bon Guillaume, d’une façon toute positive, sa profonde gratitude, elle lui faisait porter par Justine :
Un panier de vieux pomard ;
Un superbe chapon;
Une truite phénoménale pêchée dans la Seille ;
Une magnifique paire de pantoufles, à laquelle elle travaillait depuis six mois.
A quelque temps de la, Rodolphe vint, avec sa femme, faire une visite à sa mère.
Il fut, de la part de toute la bonne société dé Vieuxbourg, l’objet d’une véritable ovation.
Il n’était pas assez de louanges pour ce couple modèle, pour ces deux jeunes époux si bien assortis et si dignes de leur bonheur.
Mais on réservait à Rodolphe de Corbière une preuve plus éclatante de la haute considération que son père et son oncle, M. de Noiregent, lui avaient conquise.
Dans le même temps* le conseiller général de Vieuxbourg vint à mourir. C’était un mauvais libéral* soupçonné même de républicanisme et qui ne devait sa nomination qu’aux basses intrigues du parti révolutionnaire.
M. dé Noiregent pensa d’abord à poser sa candidature. Mais tout aussitôt il se ravisa. N’était-il pas imprudent de compromettre, én s’exposant à un échec, ses chances à la députation, le but,, nous l’avons dit, de ses ambitions secrètes?
Devant l’engouement dont Rodolphe était l’objet, il eut la pensée de poser la candidature de son neveu. Son neveu, c’était lui-même pour ainsi dire; ils représentaient les mêmes principes, et Rodolphe ne pouvait réussir que par son appui, son influence. Cette candidature lui servirait d’ailleurs de ballon d’essai pour la sienne propre.
Cette idée profonde s’épanouit un beau matin dans sa cervelle tortueuse ; et, dès le soir, elle avait fait déjà le tour de la ville et conquis l’adhésion des principaux conservateurs.
Une députation fut aussitôt organisée pour porter à M. de Corbière les vœux du parti réactionnaire.
Pour la première fois de sa vie peut-être, l’impassible magistrat fut ému.
Il répondit, ainsi qu’on répond toujours en pareil cas, que son fils était indigne d’un tel honneur; que ses humbles services personnels ne méritaient pas une pareille distinction pour sa famille.
Néanmoins il acceptait.
— Elevé dans le respect du devoir et l’amour du bien, mon fils, ajouta-t-il, saura, je l’espère, justifier la confiance de ses concitoyens, en continuant à défendre, avec la conscience scrupuleuse qui le caractérise* les véritables intérêts du pays et de la société.
L’occasion était belle, en effet, de lutter contre le parti républicain. Les deux chefs les plus actifs étaient hors de combat, Jacques, depuis six mois, avait quitté Vieuxbourg; et Denis Berthaud, affaissé, humilié, atteint dans ses affections les plus chères, était en proie à un sombre chagrin. À peine osait-il passer dans les rues, de crainte des regards et des sourires moqueurs ou des allusions malicieuses.
Donc Rodolphe de Corbière remporta un facile triomphe. Il obtint même une grande majorité.