‹ Crimes de L'amourChapitre 42 sur 60 · COMMENT ELLES DEVIENNENT COURTISANES · texte numérisé non relu

COMMENT ELLES DEVIENNENT COURTISANES

La vie d’Àdrienne Berthaud ressemble à celle de toutes les pauvres filles séduites et abandonnées, qui, pour échapper à la honte et aux reproches de leurs familles,

quittent la province et viennent cacher leur déshonneur dans le grand désert, la populeuse solitude, Paris.

Il est rare qu’un premier amour corrompe le cœur. Elles viennent à Paris bien souvent avec l’espoir et le désir d’y vivre honnêtement de leurs travail. Mais, hélas ! l’épreuve n’est pas longue. Elles reconnaissent bien vite que pour Pouvrière parisienne, qui n’a d’autre ressource que ses doigts, cet honnête projet est une chimère.

Et si la pauvre délaissée est jolie, elle succombe bientôt aux tentations dont elle est entourée, obsédée. Ce ne sont pas seulement les hommes qui s’acharnent à sa poursuite, ce sont les amies qui traitent sa vertu de sottise et raillent son courage. Or, comme le premier pas est fait déjà, la chute est d’autant plus facile.

Nos moralistes s’alarment des progrès de la démoralisation, supputent le nombre des enfants naturels non reconnus, constatent en gémissant que le chiffre des prostituées augmente chaque année. Mais pour prévenir le mal, il faut remonter aux causes premières. Il y en a deux : l’insuffisance du salaire des femmes et l’impunité du premier séducteur.

Que peut devenir, en effet, cette fille, le plus souvent sans ressources, abandonnée avec un enfant? Comment le nourrira-t-elle, si elle peut a peine subvenir à ses propres besoins? Et tandis que le vrai coupable continue à vivre heureux, honoré, elle supporte, elle, toutes les terribles conséquences d’une faute commise pourtant en commun, d’une faute dont l’homme devrait être plutôt seul responsable. N’est-ce pas lui qui, par emportement sensuel ou par insouciance, a jeté dans la vie, livré à tous les hasards de la misère, un être que la société repoussera et qui expiera, lui innocent, par uue horrible destiuée la faute de son père? N’est-ce pas là un crime véritable, plus funeste eu réalité à Torde social qu’un vol ou un assassinat? La statistique établit d’ailleurs que les criminels qui peuplent nos prisons et nos bagnes, se recrutent surtout parmi les enfants naturels.

Enfin, . on punit un vol, une atteinte à la réputation, et Ton absout l’homme qui dérobe à une femme plus que sa fortune : son honneur ; qui la lèse dans tous ses intérêts et la condamne fatalement au désordre.

Comment se fait-il alors que nos légistes se contentent de sourire, quand on leur parle d'introduire daus nos lois la recherche de la paternité?

* — Eh mais ! objectent aussi quelques hommes aimables, avec une pareille entrave, q ue deviendrait la galanterie française ?

C’est ainsi que par une réponse ‘ légère, les Français éludent souvent les plus graves questions de morale ou de réforme sociale. *

Donc Àdrienne suivit la pente fatale et roula dans l’abîme que nos mœurs et nos lois laissent béant sous les pas des femmes séduites.

Connue elle cherchait à oublier, à s’étourdir, elle montrait daus sa vie galante, une verve, un entrain de gaieté suivis tout à coup d’accès de tristesse, de mots amers, de caprices cruels qui faisaient dire de la belle Àdrienne qu’elle était la femme à la fois la plus attrayante et la plus dangereuse.

D’une intelligence vive et pénétrante, elle acquit promptement l’esprit parisien, voire même un vernis de litératture. Mais elle apprit surtout à connaître le cœur masculin. Elle en joua avec uue science féroce. Mortellement blessée au cœur, elle avait juré de ne plus aimer ; mais, pour se faire aimer, elle déployait un art diabolique.

Ses amants étaient à elle, pieds et poings liés; et nul ne pouvait dire qu’elle s’était complètement livrée.

Elle était magnifique d’inperlinence, écrasante de luxe. Et avec cela, quel mépris pour T argent ! Elle se montrait plus généreuse qu’un chef de brigands qui fait bien ses

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affaires. Autre bizarrerie : elle passait pour une honnête femme dans toute l’acception du mot. On pouvait lui confier sa bourse et son secret. Elle était parfois plus dévouée qu’un camarade. Mais quel dédain pour l’homme qu’elle n’ estimait point ou pour celui dont elle ne voulait plus !

Ses excentricités cle caractère autant que sa beauté, son esprit mordant, sa grande élégance, en firent bientôt une des célébrités de la haute l'ashion.

Toutefois les entraînements, les distractions de sa vie nouvelle ne lui avaient pas fait oublier sou but. *

Son but, c’était de ramener Rodolphe à ses pieds, de le faire souffrir comme elle avait souffert; de l’avilir comme il l’avait avilie, de désoler sa famille comme il avait désolé la sienne propre.

Mais peut-être, dans son désir de revoir Rodolphe, le seul homme qu’elle eût jamais aimé, était-il un autre sentiment que la haine, un sentiment qu’elle ne s’expliquait pas, un sentiment surtout qu’elle n’eiit osé s’avouer.

Rodolphe de Corbière menait à Paris la vie oisive et luxueuse que lui permettait sa grande 'fortune, unie à celle de Bathilde de Châlelux et récemment doublée de l’héritage d’une vieille tante.

Néanmoins, tout absorbé par son bonheur conjugal et ses idées ambitieuses — car il visait au conseil d’Élal — il vivait en famille et restait fidèle à sa femme.

Cinq ans après les événements que nous venons de raconter, par une- belle aprèsmidi d’avril, il se promenait avec sa femme dans une élégante calèche, attelée de deux superbes chevaux, alezan doré, quand le hasard permit qu’il rencontrât la voiture d’Adrienne» • •

Adrienne était alors richement entretenue par un prince russe qui jetait royalement pour elle ses roubles par les fenêtres.

Comme les voitures allaient au pas, le regard d’Adrienne et celui de Rodolphe se croisèrent de si près que tous deux eu reçurent une commotion et tressaillirent.

Le lendemain Rodolphe recevait un petit billet ainsi conçu :

« Monsieur, ou plutôt cher ami,

« Vous souvient-il de m’avoir promis un jour que, si j’avais jamais un service à vous demander, vous vous feriez un plaisir ou plutôt un devoir de me le rendre? Eh bien ! j’ai aujourd’hui un immense service à solliciter de votre vieille amitié.

« Il s’agit d’une fantaisie. Or, tous mes caprices sont aussitôt satisfaits que formulés. Jugez donc quel chagrin pour moi si vous me refusiez !

« J’ai le plus grand désir, un désir insensé de posséder votre bel attelage que j’ai remarqué hier au bois. Ma fortune présente me permet d’y mettre un grand prix.

« Je vous attendrai demain à deux heures pour conclure ce marché.

« Ne craignez de ma part aucune réminiscence dn passé ; ie suis absolument consolée.

. < Je vous serre cordialement la main.

<( Adrienne Bertiiàud. »

Rodolphe lut et relut vingt fois ce billet parfumé.

. Et ces derniers mots : « Je suis absolument consolée, * au lieu d’ètre un

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