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Dans une loge d aYant-scène...
(Chap. XI, 2 e partie.)
soulagement pour sa conscience, piquaient vivement son amour-propre, en même temps qu’ils agitaient fiévreusement ses souvenirs.
Se rendrait-il à cet apepl ? ne s’y rendrait-il pas?
Au dépit, au trouble même que cette lettre lui causait, il sentait bien qu’Àdrienne, maintenant célèbre par son luxe et ses excentricités, ne lui était pas absolument indifférente.
Obéissant à un premier mouvement de prudence et d’irritation, il décida qn’il n’irait point.
Elle était riche, heureuse sans doute, et le service qu’elle réclamait n’était, comme
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Librairie l ‘upiiLtirij),
elle le disait elle-même, qu’une fautaisie de femme gâtée. A quoi bon satisfaire un semblable caprice?
Par instants même* cette lettre lui semblait une plaisanterie.
— Voudrait-elle, par hasard, se disait-il, m’écraser de son luxe, m’humilier de ses moqueries ?
La crainte du ridicule s’ajouta aux conseils de la prudence.
11 n’irait point.
Cependant, tout le reste du jour, ces mots ironiques occupaient sa pensée, martelaient sa vanité : ;
« Je suis absolument consolée !... »
Dans l’ après-midi, Bathilde demanda à faire, comme la veille, une promenade au bois. ■ * *
Il prétexta des affaires pour refuser. •
Mais il s’y rendit seul. .
11 espérait, sans s’avouer cet espoir, y rencontrer encore Àdrienne, et tâcherait de deviner, dans son regard le fond de sa pensée. Cette pensée était-elle moqueuse ou tendre? . .
11 parcourut le bois en tous sens. Àdrienne ne s’y trouvait point.
Ainsi, elle ne cherchait pas à le revoir. Elle ne peusait pas à lui. Un caprice seul avait donc dicté celte lettre ! Et pourtant, quelle vraisemblance que des chevaux, peu remarqués jusqu’alors, eussent à ce point excité sa convoitise !
C’était jour de première représentation à l’Opéra. •
Le tout Paris élégant s’y trouverait réuni. Le prince russe et sa princesse ne pouvaient manquer à eetté fête musicale.
Il attendit le soir avec impatience
lî se rendit à l’Opéra. Tout était loué. À prix d’or, il obtint pourtant un strapontin.
Dans une loge d’avant-scène, Àdrienne, nonchalamment renversée dans son fauteuil, regardait d’un œil indifférent et distrait i,a composition de la salle et la curiosité admirative dont elle était l’objet.
En effet, toutes les lorgnettes du parterre se braquaient vers elle.
Sa beauté incomparable, ses diaments, sa mise à la fois originale et de bon goût a tli raient; l’attention de la salle entière.
Ce ne fut donc pas sans nue vive émotion que le vaniteux Rodolphe.entendit le dialogue suivant entre deux jeunes gens placés devant lui :
— Quelle est, demandait l’un d’eux, cette admirable créature?
— Comment ! répondait l’autre, vous ne connaissez pas la Duchesse?
— La Duchesse de qui, de quoi ?
— La. Duchesse tout court. Oli l’appelle ainsi, h cause de ses façons insolentes avec ses amants, qu’elle traite comme des laquais.
— r Alors, c’est une femme du demi-monde?
— Du demi-monde le plus décolleté. En ce moment, elle ruine un prince russe. Ce sera bientôt fait. Quand elle aura croqué son dernier rouble, elle le mettra honteusement à la porte. Du reste, on la dit aussi spirituelle que belle. Ses admirateurs, et ils sont nombreux, l’appellent Ninon JL Regardez avec quel empressement toutes les célébrités du jour viennent la saluer. Son salon est aussi intéressant qu’amusant. On y coudoie toutes les aristocraties parisiennes, aristocraties de la naissance, du talent, de la beauté, de la finance : ducs et marquis, poètes en vogue, riches banquiers,
femmes à la mode, auteurs eu renom, journalistes influents, artistes célèbres. Et quelles réceptions ! quel luxe ! -
Rodolphe, en écoutant cette conversation, ne pouvait détacher ses regards d’Àdriènne, qui souriait de son fin et caressant, sourire aux madrigaux que lui débitaient sans doute ses deux voisins. ,
Et plus il sentait la jalousie lui mordre le cœur,, plus il s’obstinait à regarder la
belle fille. ' .
Un moment, attirée sans doute, comme il arrive souvent, par le magnétisme de ce regard obstiné, Âdrienne dirigea sa lorgnette, vers la place qu’il occupait. -
Puis, rabaissant aussitôt, elle fit à son ancien amant un léger signe de tète amical.
Ce salut bouleversa Rodolphe*
En cet instant le rideau se levait.
Elle écouta le premier acte d’un air rêveur, presque triste.
Rodolphe ne prêta aucune attention à la musique.
Il continuait à contempler la Duchesse, et évoquant ses souvenirs, à s’enivrer de sa merveilleuse beauté.
Pourquoi cette tristesse soudaine ?
À quoi pensait-elle? À lui peut-être?
A leurs aucieunes amours?.-.
Pendant l’entr’aete, elle abaissa de nouveau ses yeux vers lui.
Avec quelle ivresse il but ce regard !
Maintenant elle ne semblait prêter aucune attention aux visiteurs qui se succédaient dans sa loge*
Que se passait-il en elle? Ah! probablement ce qui ce passait en lui. Elle se souvenait...
Mais, bah ! lui qui n'avait aucune gloire, aucune célébrité, qui ne possédait qu’une fortune relativement médiocre, pouvait-il essayer de lutter avec tous ces hommes qui briguaient son amour ?
C’était insensé. Et puis il aimait Bathilde.
Et pourtant la jalousie l’oppressait de plus en plus.
Toutefois, en sortant du spectacle, il se jura de manquer le lendemain au rendezvous qu’elle lui assignait.
Il lui répondrait néanmoins. Ne lui devait-il pas quelque déférence?
Mais lui répondre quoi?
Ne valait-il pas mieux lui laisser ignorer qu’il eût reçu sa lettre?
Cependant toute la nuit dansèrent dans son cerveau enfiévré ces mots de plus en plus irritants :
« Je suis absolument consolée. »
Le lendemain matin, il n’écrivit pas, et il s’affermit dans sa résolution de manquer au rendez-vous.
Mais à une heure et demie, son coupé, qu’il avait commandé pour une course d’affaires, prit la direction du boulevard Malesherbes.
C’était là que demeurait la Duchesse .
L’hôtel était somptueux.
Et que de merveilles entassées dans ce palais! Tout ce que le luxe moderne peut enfanter de prodiges, se trouvait là réuni : oeuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis de Smyrne, émaux de la Renaissance, vieilles faïences italiennes.
Oq l’introduisit dans un boudoir bleu et or d’une élégance, d’une coquetterie pleine de provocantes voluptés.
Adrienne l’attendait, à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée sur une pile de coussins. Ses cheveux en désordre tombaient jusqu’à terre. Elle était uniquement parée de sa beauté ; elle n’avait pour tout vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline*
Ce peignoir avait des nœuds de satin mauve et devait rappeler à Rodolphe la toilette qu’elle portait à la fête de Vieuxbourg.
. Elle se leva languissamment et lui tendit les mains en souriant.
— Vous êtes exact, merci.
L’émotion de Rodolphe lui coupait la voix. Il avait envie de tomber aux genoux d 9 Adrienne, et il n’osait pas.
C’était bien une courtisane, c’est-à-dire une femme avilie; mais il la retrouvait dans tout l’éclat, dans tout l’achèvement de sa beauté.
Il l’avait connue jadis dans un milieu modeste. Bien souvent ses souvenirs la lui avaient représentée dans le cadre de verdure où, pour la première fois, elle lui était apparue. Mais cette gracieuse apparition n’avait pas les séductions irritantes de la cour^ tisane au milieu de son atmosphère de corruption.
Sa richesse l’éblouissait, en même temps que ses charmes mis en relief par tous les raffinements du luxe, le fascinaient.
Dès le premier regard, Adrienne comprit qu’il lui appartenait.
— Sans rancune du passé, mou ami, reprit-elle aussitôt, toujours souriante, c’est à vous, à votre forfait, — elle appuya d’une façon plaisante sur ce dernier mot, — que je dois cette brillante fortune. Comme vous le voyez, votre abandon m’a rendu service. S’ ennuyait- on à Vieuxbourg ! Est-on bète quand on est jeune I Je vous aimais pour tout de bou, et je prenais au sérieux toutes les fariboles que vous me débitiez. Vous ne m’en voulez plus au moins de vous avoir tant ennuyé avec mes pleurnicheries? Aujourd’hui, je suis devenue philosophe, terriblement philosophe, je vous en réponds. Je sais prendre de la vie le bon côté, le côté vraiment sérieux. Je n’aime plus, je m’amuse. C’est la vraie vie, cela. Que voulez-vous? Jai subi la destinée fatale. Je croyais autrefois qu’un sentiment unique devait remplir le cœur et la vie entière. Toutes les pauvres filles, en entrant dans le monde, croient à ces niaiseries-là. Mais vous vous chargez, messieurs, de nous donner de l’expérience, et vous faites bien. Donc, une fois encore, merci, mon ami, merci.
Rodolphe, interdit de ce langage auquel il ne s’attendait pas, restait comme ahuri.
— Eh bien ! continua-t-elle en changeant de Ion et en riant de toutes ses forces, qu’as-tu donc à me regarder avec ces yeux de hibou empaillé? Tu ne me dis rieu? Suis-je donc si vieillie que tu ne me reconnaisses pas? Ah ! je comprends, c’est ma coiffure qui me change !
Et se levant soudain, elle écarta son peignoir, découvrit ses magnifiques épaules et ses bras d’un modelé incomparable; sa guimpe de dentelle laissait apercevoir les formes exquises du corsage qui avait acquis de l’ampleur, sans rieu perdre de son élégance et de sa souplesse.
Le buste en arrière, les bras levés, elle prit à deux mains sa chevelure et essaya comme autrefois de la tordre sur sa nuque.
Elle se trouvait justement placée entre deux grands vases de Chine, garnis de plantes exotiques, qui l’encadraient de leur verdure.
Rodolphe crut un instant retrouver le charmant tableau d’autrefois, alors que depuis sa fenêtre, il la regardait se coiffer.
Ayant relevé ses cheveux, elle revint à lui, le regard alangui, la bouche voluptueusement souriante.
— Eh bien! dit-elle, me reconnais-tu maintenant?
— Adrienne ! Adrienne! murmura Rodolphe dont les genoux fléchirent.
Mais Adrienne aussitôt lui tourna le dos, croisa son peignoir et dit froidement :
— A présent, cher ami, Causons, si vous le voulez bien, de l’affaire qui vous amène. Combien vos chevaux?
— Mes chevaux! balbutia Rodolphe déconcerté de ce brusque changement d’attitude, mais je ne veux pas vous les vendre. Je viens vous les offrir.
La courtisane le toisa d’un œil superbement ironique.
— Un cadeau à nous ! Mou cher, vous ignorez donc qu’en ce moment nous possédons des mines d’argent dans le Caucase, et que nous brassons les roubles à la pelle? Voyous, mon bon, pas de marivaudage; parlons sérieusement. Combien vos chevaux ?
— Encore un coup, si vous en avez envie, acceptez-les comme don, car je ne vous les vendrai pas.
— Alons, mon ami, reprit Adrienne sérieuse, avec Une grâce attendrie, vous me contrariez vivement. C’est la fille de Denis Berthaud que vous avez connue; et cette fille-là ne peut accepter aucun présent de Rodolphe de Corbière. Vous ôtes le seul souvenir pur de ma vie; permettez-moi de le garder intact. Ce souvenir, c’est mon refuge dans les moments de dégoût, de désespoir, si fréquents dans l’odieuse vie que je mène. Sans ce souvenir* qui me relève à mes yeux, je n’aurais pas le courage de vivre.
— Eh bien! s’écria Rodolphe enivré, si tu refuses mes chevaux, Adrienne, mon Adrienne d’autrefois, accepte encore mon amour.
Et il tomba aux genoux de son ancienne maîtresse.
— Relevez-vous donc, dit Adrienne avec une nuance d’ironie; si le prince entrait en ce moment, quelle drôle de figure ne feriez-vous pas! Vous n’avez donc plus peur de me compromettre? Cependant, moi aussi je me sens émue, attendrie meme. Mais je ne veux plus de surprise comme autrefois. Si je dois vous aimer encore, je veux vous aimer avec toute ma dignité, toute ma réflexion. Ma dignité, hein! c’est drôle la dignité d’une femme comme moi 1
Elle éclata de rire et s’enfuit en lui criant depuis la porte de sa chambre :
— A demain !
Rodolphe n’eut pas le courage de fuir le danger.
Il revint le lendemain et les jours suivants.
Alors commença pour lui une vie de tortures sans nom.
Il fut jaloux.
Elle se joua de son martyre.
Tantôt elle voulait être tout à lui, recommencer avec lui une vie d’amour.
Le lendemain, elle le mettait à la porte.
Elle n’était pas sa maîtresse, pourtant; car elle voulait irriter sa passion jusqu’au délire, jusqu’à la folie.
Celte fois, elle le possédait, elle le dominait d’autant plus aisément, qu’elle ne l’aimait plus.
Elle croyait du moins ne plus l’aimer.
Cependant, une fois qu’elle le rudoya plus que de coulume, il resta plusieurs jours sans revenir.
A la souffrance qu’elle éprouva, elle sentit qu’elle l’aimait encore.
Elle eut peur et voulut cesser ce jeu terrible. Elle essaya de fuir. Mais elle reconnut alors avec épouvante qu’elle ne pouvait se séparer de lui.
Elle fut lâche. Elle revint, cherchant à se tromper elle-même, se disant que sa vengeance n’était pas complète. Le désespérer, ce n’était rien; il fallait faire plus : le ruiner, lui, sa femme et ses enfants.
v Elle fit jouer chez ‘elle, et Rodolphe joua. Car il voulait être le seul amant d’Àdrjeune; et pour entretenir un tel luxe-, ses revenus étaient loin de suffire. Sa fortune fut rapidement entamée.