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DANS LA COULISSE

Quatre ans se passèrent ainsi, et .la passion de Rodolphe, loin de s’apaiser, excitée au contraire par la jalousie, devenait chaque jour plus violente, plus maladive. C’était, du reste, sou premier et son seul amour.

Mais, dans cet amour, l’affection du cœur et l’exaltation de l’esprit avaient été fort secondaires. Aussi, comme l’angélique Bathilde ne lui avait jamais inspiré qu’une calme et pure affection, ne put-il résister à Fattra.it sensuel que la vue d’Àdrienne, après cinq ans de séparation, avait soudain réveillé en lui avec une intensité nouvelle.

Enfin, jusqu’alors il n’avait rien connu de la vie parisienne, du high-life, de ses plaisirs, de ses dissipations entraînantes, rien surtout des satisfactions de vanité que procure la possession d’une femme en évidence, d’une femme enviée de tous.

Il se jeta doue aveuglément dans le tourbillon.

Toutefois, depuis qu’Àdrienue Berthaud, connue sons le nom de la Duchesse , s’affichait ainsi avec Rodolphe de Corbière, sa fortune aussi baissait. Elle dut quitter son hôtel du boulevard Malesherbes pour un appartement moins luxueux, situé rue Moncey.

Quelques détails topographiques sur cet appartement sont indispensables à l’intelligence du sombre drame qui vint ajouter à la triste célébrité de cette courtisane en renom.

Âdrienne occupait le. premier étage d’une maison neuve, de belle apparence.

Le salon, donnant sur la rue, n’était point un de ces salons bourgeois, parfaitement carrés et réguliers. Une architecture artistique avait su y introduire l’irrégularité, sans nuire à l’harmonie de l’ensemble.

À droite régnait une serre vitrée. Le jour n’arrivait que voluptueusement tamisé par les stores des fenêtres et par la verdure des plantes exotiques.

En face de la serre, une large porte à deux battants, ordinairement ouverte, laissait entrevoir le sanctuaire de la déesse, c’est-à-dire sa chambre à coucher.

Partout des tentures doublées de moire blanche et drapées avec une abondance royale; C’était une soierie de Chine* d’une grande richesse de coloris et de dessin, où un art patient avait peint les oiseaux d’Asie avec un fiui qui rappelait lès vélins du moyen âge.

Le tapis turc, de couleur foncée, faisait ressortir la richesse éblouissante des tentures, et les tableaux de prix représentant des nudités ou de sentimentales bergeries que le demi-jour de l’appartement rendait plus voluptueuses.

C’était l’après-midi.

Deux ouvriers, eu l’absence d 5 Adrienue, travaillaient à une réparation dé la serre.

— Voila la besogne terminée, dit l’un d’eux. Tenez, maître Denis, en vous cachant derrière ces grands arbustes, vous pourrez voir mademoiselle Àdrienue sans en être aperçu. Vous sortirez, quand la nuit sera venue, par la porte du petit jardin. Voyez ici, à droite, le couloir qui conduit au petit escalier par lequel vous, descendrez. En voici la clef. Quand je construisais la serre, c’était par là que j’entrais, afin de ne déranger personne.

— Et tu crois, demanda Denis, que ce grand laquais galonné qui a Pair d’un gendarme ne me verra point?

— Soyez tranquille. Quand mademoiselle n’y est pas, les domestiques font bombance à la cuisine et ne surveillent guère la maison, quoique mademoiselle soit si bonne pour eux.

— C’est qu’ils la méprisent, lit Berthaud d’un air sombre. Ab! si je ne me retenais pas, je jetterais tout par les fenêtres. Quand je marche sur ce tapis moelleux, je crois sentir des pointes de fer rouge m’entrer dans les pieds.

— Maître Denis, reprit Jacques, j’ai votre parole. Vous. ne tenterez rien contre mademoiselle Adrienue, ni contre personne; ce n’est qu’à cette condition que j’ai consenti à vous amener ici.

— Je le le promets, je ne me montrerai pas. Si je me montrais... il faudrait les tuer tous, et je iPen ai plus la force. Depuis neuf ans que le malheur est entré chez nous, je suis devenu vieux, très vieux; et puis j’ai promis à ma pauvre Marianne, à son lit de mort, de pardonner à Adrienue et de ne lui faire aucun mal. Seulement, je ne lui ai pas promis de ne pins la voir. Et voilà, pourquoi je suis venu. Je n’oserais dire cela qu’à toi, Jacques; car je devrais la haïr, la misérable. Eli bien! je crois que je l’aime toujours. Tu me comprends, Loi, n’est-ce pas?

— Oui, maître Denis, je vous comprends, dit Jacques, dont le visage se colora légèrement.

— Que veux-tu? c’est plus fort qucmoi... Cette enfant, c’était notre idole, et l’on ne peut se déshabituer d'aimer.

— Ah! vous avez raison de lui pardonner. Elle a été si malheureuse! Et aujourd’hui encore, elle souffre tant!

— Au fond du cœur, sans doute, je lui pardonne; niais, comme père, je ne puis le lui dire; je ne puis le laisser voir, sous peine de paraître autoriser sa conduite. Cependant, il y a une chose qui me tracasse : je me dis que c’est peut-être ma violence. ma colère, qui l’a précipitée dans le vice. Quand je suis venu la chercher, il y a huit ans, elle était encore honnête ; car elle était si pauvre, si pauvre! Tu te rappelles cette misérable mansarde?

— Oui, je me la rappelle.

— Elle aimait encore cet homme. Mais je n 5 ai pas voulu l’entendre, ainsi qu’elle m’en suppliait. Je suis parti comme un fou. Alors, sans doute, la misère, le désespoir...

— Ah î maître Denis, si jolie et tant souffrir! Ces pauvres femmes ! Un homme, lui, peut supporter la faim et le froid. Mais, quand on voit ces doux visages pâlis par les privations, et ces doigts si mignons coudre de la grosse toile, on conçoit...

— Mais puisque je lui offrais de revenir à Vieuxbourgî dit Denis d’un accent doutant plus terrible qu’il cherchait à cacher son émotion. '

— Hélas! repartit Jacques. Elle préférait encore la misère à la honte qui l’attendait là-bas.

— Allons! reprit le père Berthaud en étouffant un soupir, tu as peut-être raison de la défendre. Je l’excuse, elle... Mais il y eu a un auquel je ne puis pardonner, vois-tu? Quand je pense que sans lui tu te serais marié avec Àdrienne, et qu’à présent, au lieu d’être seul au monde, j’aurais toute une famille autour de moi, des petits-enfants qui courraieut et piailleraient dans la maison; quand je pense que ma chère Marianne vivrait encore; que nous serions tous heureux!... Il a fallu qu’un homme... Certes, on en envoie au bague qui n’ont pas fait faut de mal. Ah! toutes les lois que cette pensée me monte à la tête, mon sang ne fait qu’un tour, il bouillonne, mes tempes sifflent, je vois rouge...

— Calmez-vous, maître Denis, calmez-vous. Si l’on vous entendait!

— J’espère du moins qu’il ne vient plus ici, lui!

- — Non, voilà plusieurs jours qu’on ne l’a vu. Les domestiques m’ont dit que mademoiselle l’avait définitivement congédié; autrement, je ne vous aurais pas laissé venir.

— Âh ça! demanda Denis, comment, toi, peux-tu regarder tout. cela tranquillement?

Jacques baissa les yeux.

— Cet homme, c’est ton rival, celui qui t’a pris Àdrienne. Tu n’es donc pas jaloux?

— Maître Denis, j’aime mademoiselle Adrienne plus que moi-mème; moi, je ne suis rien, je ne compte pas. D’ailleurs, je n’ai pas de dehors. Je ne suis qu’un pauvre ouvrier. Comment pourrait-elle m’aimer? Si vous la voyiez maintenant, on dirait une reine. Il y a autour d’elle tant de beaux messieurs qui l’adorent, que je me Lrouve heureux déjà de son amitié.

— Brave Jacques!

— Elle me voit avec plaisir; elle a toujours pour moi une parole affectueuse.

— Je le crois bien!

— Elle est si bonne! Elle ne nous oublie pas, allez, quoiqu’elle soit si riche et si recherchée. Ainsi elle a appris, je ne sais comment, que l’ouvrage n’allait pas. Elle m’a écrit aussitôt. Il lui avait pris tout à coup fantaisie de faire construire cette serre.

— Et tu as accepté de travailler ici?

— Oui, maître Denis. Car j’ai cru comprendre qu’elle n’était pas heureuse au milieu de toute sa richesse; et qu’elle était bien contente de trouver un prétexte pour me voir, pour me parler de vous, pour savoir de vos nouvelles.

— Ainsi elle parle de moi, elle pense à nous?

— Ah 1 bien souvent, au milieu de sa folle vie, elle regrette le passé; bien sou-

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