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Sans rancune du passé, mon ami...
(Cliap. XI, 2° partie.)
vent je l’ai vue pleurer en parlant de Vieuxbourg, de madame Marianne et de vous, maître Denis.
— Pleurer! lu Pas vue pleurer?
— Oui, de vraies larmes. Et elle me dit que, lorsqu’elle pleure ainsi en pensant à vous, ce sont les meilleurs moments de sa vie.
— Alors, ce n’est pas tout à fait une dévergondée. Et peut-être l’arracherai t-on encore à ce monde- là.
— Ce serait bien difficile. Quand nne fois on est lancé dans ce gouffre, on n’en peut plus sortir. On en a horreur, mais on tends quelqu’un ; cachez-vous vite.
21° LiivitArsuN. (Librairie Populaire)
y reste... Chut! écoutez, je crois que j’en-
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Denis se blottit entre deux Gaisses de magnolias.
— Je compté sur votre promesse, .dit encore Jacques ; vous ne lui ferez pas de scène* pas de reproches.
il ne put écouter la réponse de sou ancien patron, car Âdrieune entrait dans le salou. . ‘
Il était cinq heures environ. Le jour commençait à baisser.
Àdrienne 1 portait une longue robe de velours noir garnie de fourrure.
Sa figure pâle ressortait avec une distinction singulière sur ce costume sombre.
Ses traits un peu fatigués déjà, ses yeux prolouds empreints de lassitudeet.de souffrance, son front aux tons mats, imprimaient à sa beauté un caractère passionné qui n’excluait pourtant ni. la noblesse ni la grâce.
Elle jeta son manteau et se laissa tomber sur un divan avec accablement. •
Mais, apercevant tout à coup Jacques, elle se leva, et allant à lui ”:
— Comment, Jacques, vous travaillez encore? lui demanda-t-elle amicalement.
■ — Je voulais terminer la petite réparation. Maintenant, c’est fini, je vais m’en aller. .
— Non, restez encore, mou bon Jacques, votre présence me fait tant de bien !
— Seriez-vous malade? Auriez-vous uu chagrin,, mademoiselle? interrogea en tremblant le brave garçon.
Malade, je ne sais pas, je m’en inquiète peu. Mais j’ai beaucoup d’affliction.
Voilà huit jours seulement que j’ai appris la mort de ma mère, morte depuis six semaines. Pauvre mère! C’est moi qui l’ai tuée.
— Elle était bien usée, allez, mademoiselle.
— Oui, usée par le chagrin. Ah! ne diminuez pas mes torts. C’est bien moi qui ai causé sa mort. J’aurais du moins voulu l’assister à ses derniers moments. Je n’ai pas encore eu le temps de la pleurer.
— Eh bien! il faut fermer votre porte pendant quelques jours; et quand vous aurez pleuré, votre cœur sera plus tranquille.
— Est-ce que je suis libre? repartit Adrienne avec un douloureux sourire. Est-ce que je m’appartiens? C’est comme si j’avais fait un. pacte avec le démon, .le ne puis le rompre un seul jour. Vous ne savez donc pas ce que c’est que notre vie? C’est bien véritablement l’enfer. Et l’on nous appelle les reines du plaisir! Pauvres reines, qui ne sont que des esclaves et des servantes! Elles n’ont pas faim, il faut qu’elles mangent; elles n’ont pas soif, il faut qu’elles boivent; elles sont malades, il faut qu’elles s’amusent; elles ont la mort dans famé, iî faut qu’elles chantent.
— Comment! ceux-là mêmes qui vous aiment ne comprennent pas votre douleur? .
— 11 n’en est aucun qui m’aime, aucun. Tous me méprisent, et je le leur rends au centuple. Vous ne pouvez concevoir, en effet, vous, Jacques, si noble et si bon, des sentiments pareils. Ainsi voilà cinq ans que j’ai retrouvé Rodolphe de Corbière, et voilà cinq ans que nous nous haïssons, que nous nous méprisons, que nous nous torturons. J’ai voulu le revoir pour me venger. Je le fais souffrir; mais, moi aussi, je souffre. Il y a plusieurs jours qu’il n’est venu. Je l’ai congédié. J’en ôtais heureuse d’abord, je le croyais du moins. Mais, au fond, je pensais qu’il ne pourrait vivre sans moi. Et je l’attends; et il ne revient pas. Et moi, j’ai la fièvre... J’ai peur...
— Que craignez-vous?
— J’ai peur de m’être trop vengée. J’ai voulu le ruiner, le perdre de considô-
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ration, comme il m’a perdue, moi. .l’ai voulu qu’avili comme moi, méprisé comme moi, abandonné de tous, il .n’eût plus d’autre refuge que moi, qui le repousserais, comme il m’a repoussée quand j'étàis isolée et malheureuse par sa faute. Parfois meme, j’ai souhaité sa mort, afin d’être libre, libre de mourir; car je n’ai vécu jusqu’à ce jour, Jacques, que pour cette, haine. Mais aujourd’hui que j’ai atteint mon but...
— Eh bien!...
— Non, vous ne pourrez jamais comprendre cela.
— Je tâcherai, mademoiselle.
— Eh bien! j’ai au cœur une angoisse horrible, dit-elle, oubliant, dans son égarement, qu’elle parlait à l’ancien rival de Rodolphe, J’ai peur de ue plus le revoir ; j’ai peur... Si l’on allait m’annoncer sa mort, soii suicide... Tout à l’heure, n’y tenant plus d’inquiétude, je lui ai euvoyé une lettre par un commissionnaire. J’étais devant sa porte, cachée dans ma voiture, attendant une réponse. Ma lettre m’a été rapportée sans avoir été ouverte.
— Il viendra ce soir sans doute, fit Jacques à voix basse, en jetant nu regard anxieux du côté de la serre.
— Et le supplice recommencera, soupira Àdrienne.
— Le supplice?
— Oui, c’est un lien tyrannique que celui qui nous unit, une véritable chaîne de forçats. Vingt fois j’ai voulu le rompre. Mais je ne t’ai pas pu. Lui non plus ne peut me. quitter, il ne peut aimer que moi. Il part eu me jurant qu’il ne reviendra jamais ; et le lendemain, il est ici, me suppliant de lui pardonner. D’autres fois, c’est moi-même qui le rappelle, sans savoir si c’est parce que je l’aime ou parce que je le hais. Je vous fais pitié, n’est-ce pas, Jacques?
— Vous qui aviefc si bon cœur! dit Jacques. C’est le chagrin qui vous a chaugée
ainsi.
— Oui, vous avez raison. Le chagrin, les humiliations de tous genres, le remords surtout d’avoir abandonné mon enfant. Si je l’avais couservé, j’aurais été bonne pour lui apprendre la bouté. J’aurais pardonné pour lui apprendre à pardonner. Maintenant que j’ai perdu tout espoir de le retrouver, quelle raison aurais-je d’être bonne, pour cet homme surtout, qui nous a fait tant de mal?
Quel sentiment bizarre Àdrienne conservait-elle donc pour son ancien amant? Quel lien méprisable l’attachait encore à lui? Etait-ce l’amour fiévreux, jaloux et emporté de Rodolphe qui agissait sur sou imagination ou sur ses nerfs? ou bien, cet amour, le premier, le plus pur, le seul de sa vie, lui causait-il toujours des émotions auxquelles elle ne savait pas résister? Ces souvenirs, en effet, malgré les douleurs dout ils étaient mêlés, étaient encore lés meilleurs de sa misérable existence.
Et puis, tandis que ses autres amants ne lui adressaient que de biessautes galanteries, Rodolphe lui montrait des égards, un respect, une crainte môme qui la touchaient, qui la relevaient à ses propres yeux. 11 la traitait comme une égale, et non comme une femme déchue. Sans pouvoir oublier ses loris, elle lui savait gré parfois de ce semblant d’estime. Enfin ce sentiment complexe, lait de haine et d’amour, était un de ces phénomènes psychologiques assez fréquents cliez les natures passionnées. C’était une de ces affections déréglées, maladives, malsaines, pleines de contradictions et de souffrances, qui sont le résultat de nos institutions contre nature, en même temps qu’un juste châtimeut de ces monstrueuses déviations morales; c’était une de ces chaînes douloureuses et puissautes, plus fortes que la volonté, et qui font véritablement, des amants qu’elles rivent l’un à l’autre, des forçats de l’amour. .
Àdrienne était donc arrivée à une démoralisation réelle, bien que cette démoralisation ne fût pas encore complète; car les natures les plus riches et les plus dignes ne peuvent toujours échapper aux conséquences fatales de cette loi aussi injuste que cruelle qui, nous le répétons, livre la fille séduite à toutes les misères, à toutes les tentations mauvaises, à toutes les dégradations. Des institutions protectrices, mieux que tous les sermons, pourront seules arrêter la corruption croissante de nos mœurs.
Un valet de pied interrompit l’entretien d’Àdrienne et de Jacques en apportant une lettre et ên annonçant un monsieur âgé, qui, sans vouloir se nommer, demandait à parler à madame,
Jacques sortit, et Àdrienne décacheta la lettre que venait de lui remettre le domestique*
— Cette lettre, d’un étranger fort riche, contenait, avec plusieurs billets de banque, des déclarations offensantes. *
— Ah! quelle ignominie! murmura-t-elle, la rougeur au front.
Sur son ordre, le domestique introduisît le visiteur inconnu.