‹ Crimes de L'amourChapitre 46 sur 60 · UN AMOUR IMPLACABLE · texte numérisé non relu

UN AMOUR IMPLACABLE

Ce personnage était trapu, de petite taille, habillé d’une longue redingote. Des lunettes vertes, un faux-col exagéré, des cheveux qui semblaient postiches, le rendaient au premier abord méconnaissable.

Cependant quand Jacques, pour sortir, traversa l’antichambre, il fit un mouvement, comme si cet homme lui rappelait une personne connue.

L’étranger, lui, en l’apercevant, se détourna vivement, afin de se soustraire à toute inquisition. Évidemment, ce visiteur craignait d’être vu chez la Duchesse .

Quand il entra, Àdrienne, croyant deviner dans cet intrus d’assez triste mine, un homme d’affaires plutôt qu’un homme du monde, ne se leva point; et, sans poser les papiers qu’elle tenait à la main :

— Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.

Le mystérieux personnage retira ses lunettes .

— Ne me reconnaissez-vous pas? dit-il en ébauchant un disgracieux sourire.

Adrienne le regarda encore et se souleva comme mue par un ressort.

— Vous ici! s’écria-t-elle. •

— L’intérêt seul que je n’ai cessé de vous porter... répliqua doucereusement M. de Noiregent.

— Vous osez me parler de l’intérêt que vous me portez! interrompit brusquement Àdrienne indignée, moi qui sais de quelle façon vous vous intéressez aux pauvres filles qui réclament votre appui.

JC

— Je viens, repartit l’hypocrite, sans s’émouvoir, vous apporter des nouvelles de votre enfant. •

— Vous... des nouvelles de mon enfant, fit-elle hésitante... Vous savez où il est? C’est donc vous, réellement, qui me l’avez enlevé?

— Moi seul, en elfet, je sais où il est; moi seul, je puis vous le rendre, répondît avec le même calme M. de Noiregent.

— Oh! alors, pardonnez-moi, s’écria Adrienne en joignant les mains, si, tout à l’heure, par un mouvement de vivacité, j’ai pu vous blesser, vous irriter.

De hautaine, la Duchesse était devenue tout à coup suppliante. L’espoir, l’amour maternel illuminaient ce visage tout à l’heure atone et triste; ce pur sentiment lui rendait la grâce de la jeunesse, le charme de l’innocence.

En cet instant, elle rappelait à M. de Noiregent la jeune fille qui avait suscité en lui la plus terrible passion qu’il eût jamais éprouvée, une passion qu’il n’avait pu vaincre entièrement. Maintes fois déjà il avait chargé Hortensede messages qu’Âdrienne, malgré sa dégradation, avait toujours repoussés avec horreur. Une répulsion aussi opiniâtre Payait lassé sans doute. Depuis quatre ans, il avait cessé toutes poursuites. Cette visite avait donc lieu de surprendre Adrienne.

Mais en la retrouvant plus belle même qii’ autrefois, en retrouvant à la place de la jeune fille naïve, une courtisane pour laquelle les hommes se ruinaient et désolaient leurs familles, en la retrouvant au milieu de ce luxe plein d’incitations, M. de Noiregent sentit se réveiller en lui une flamme mal éteinte.

Il la regardait sans pouvoir parler, les lèvres tremblantes, le regard voilé.

— Je vous rendrai votre enfant, dit-il, mais à une condition, à la condition que vous rendrez à sa famille Rodolphe de Corbière. J’ai vu hier sa mère et sa femme dans les larmes. Il y a encore une autre condition; je ue vous rendrai votre enfant que si vous renoncez à votre vie de désordre.

— Ali I monsieur, tout, tout, pour revoir, pour embrasser mon fils! s’écria Adrienne avec élan. Rodolphe, je l’ai quitté déjà; le sacrifice est doue consommé. Quant à celte vie, elle est pour moi un supplice. Je ne m’y suis jetée que pour m’étourdir; mais si vous me rendez mon enfant, avec cette sainte affection mon cœur et mon existence ne seront-ils pas suffisamment remplis? Àh! vous pouvez croire à mes promesses; elles ne me coûteront guère à tenir. Parlez donc, où est-il? Parlez vite, que je coure le chercher. . '

Mais M. de Noiregent se taisait.

— Doutez-vous de moi? reprit-elle avec fièvre. Quelle preuve vous faut-il de la sincérité de mes serments? Tenez, il n’y a qu’un moment, je pensais à mourir, tant je souffre au milieu de cette fange. Vous croyez, n’est-ce pas? que je tienne à ce luxe. Tout ce qui est ici, je le donnerai aux pauvres de Vieuxbourg. Ce luxe me dégoûte. Par instant, ces bijoux, j’ai envie de les jeter par les fenêtres. Les plus belles parures me font horreur. Dans la rue, ce que je regarde avec envie, sont-ce les toilettes plus belles que les miennes? Sont-ce les brillants étalages? Non, c’est la jeune fille modestement vêtue qui se promène au bras de sa mère; c’est la jeune mère qui tient entre ses bras son petit enfant et qui le couve de son regard et de son amour. Àh ! c’est là, croyez-le, monsieur, le seul bonheur, la seule richesse que j’envie. Cette innocence, je ne puis la reconquérir; mais ce bonheur maternel, vous pouvez me le donner. Oht monsieur, quelle reconnaissance sera la mienne! comme je vous bénirai !

En parlant ainsi avec toute la chaleur de son âme, Adrienne s’était approchée de M. de Noiregent. Elle l’enveloppait d’un regard humide, attendri, d’un de ces regards qu’elle savait irrésistibles. Elle avait pris une de ses mains dans les siennes. Dans son

attitude assouplie, comme dans les inflexions caressantes dè sa voix, il y avait de la courtisane, de la fille habile à séduire, à engourdir la volonté.

Comme autrefois, dans une situation analogue, M .xle Noiregent l’écôulait, s’enivrait . de ce regard, du son de cette voix, du doux parfum qu’exhalait toute sa personne, et surtout du contact de cette main fine au suave toucher.

— Vous m’aimerez? dit-il d’une voix rauque et sourde.

Alors Àdrienne, frappée de cet accent, l’observa. A la vue de ses traits bouleversés parla passion, elle se souvint de F horrible amour de cet homme. Elle ne put cacher le dégoût qu’il lui inspirait.

Ce mouvement de physionomie n’échappa point à M. de Noiregent et ne fit qu’irriter sou désiia 11 porta à ses lèvres la main d’Adrienne; mais elle la retira avec épouvante.

— Vous ne voulez donc pas que je vous rende votre enfant? dit-il, perdant toute mesure. -

— Non, pas à ce prix, répliqua-t-elle avec une dignité superbe. Je n’oserais plus le regarder, l’embrasser. Mais, d’ailleurs, qu’ai-je besoin de vous maintenant? Je sais qu’il existe, que c’est vous qui me Pavez volé, et je vous forcerai bien à me le rendre. Dès demain, je déposerai une plainte en justice. Je démasquerai vos turpitudes : on vous connaîtra enfin.

Elle pressa un timbre.

Un domestique parut.

— Reconduisez ce misérable, ordonna-t-elle, frémissante de colère.

Au moment où M* de Noiregent sortait, elle crut distinguer un faible bruit dans la serre.

Elle tendit l’oreille. ■

Mais comme elle n’entendit plus rien, elle crut s’être trompée.

Elle se trouvait d’ailleurs trop vivement impressionnée par la scène qui veuait de se passer, pour prêter grande attention à un si léger incident.

Elle marcha d’abord avec précipitation; mais bientôt elle s’affaissa de nouveau sur son divan et pleura comme une désespérée.

Elle maudit son emportement. Elle comprenait qu’en chassant ainsi M. deNoiregent, elle avait perdu toute possibilité de retrouver son enfant.

— Que suis-je moi, se dit-elle, pour oser lutteivcontre cet homme, qui a partout des appuis? Une lille perdue. Au moindre scandale on peut m’enfermer, m’expatrier, et personne ne me réclamera.

Elle était ainsi plongée dans ces réflexions amères, quand on annonça un autre visiteur qui désirait l’entretenir d’une alfaire pressante et fort grave.

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