LA PEINE DU TALION
* — Je n y suis pour personne, répondit Àdrienne assez haut pour être entendue de l’autichambre.
Mais elle avait à peine prononcé ces mots, qu’un vieillard à Figure austère, à
cheveux blancs, de haute taille, un peu voûtée cependant, entra sur les pas du domestique.
À la vue de ce nouveau personnage, Adrienne, attachant sur l’importun un regard
de hauteur et de défi :
— Monsieur de Corbière ! exclama-t-elle.
— Oui, madame, répondit le magistrat; on m’a affirmé que je trouverais ici mon fils.
— Il n’y est pas, monsieur.
— Mais il y vient souvent?
— Oui, assez souvent, en effet. ...
— C’est à son sujet. que je' voudrais vous parler.
— Je vous écoule, monsieur.
— Madame, mon fils se perd, il est perdu; et si réellement vous l’aimez...
— Je comprends, il faut que je le rende à sa famille éplorée.
— Du moins pour aujourd’hui. Son mobilier est saisi, son enfant est malade; sa femme, à moitié folle de désespoir. Elle est en bas qui attend son mari, son mari qui renie tous ses devoirs, toutes ses affections. Vous lui avez ôté le coeur, la raisou, et, qui pis est, l’honneur.
— L’honneur! fit Àdrienne avec sarcasme. Il y a longtemps qu’il a cessé d’eire homme d’honneur, bien plus, d’être honnête homme. C’est le jour où, suivant vosœonseils sans doute, il nous reniait, moi et mon enfant. Vous venez me raconter les douleurs de votre famille; mais qui a causé les douleurs de la mienne? Qu’avez-vous fait de notre honneur? Croyez-vous que l’honneur d’un ouvrier ne vaille pas celui de ce que vous appelez un homme du monde? Vous osez me parler de reniant de Rodolphe. Il est malade, dites-vous; mais n’a-t-il pas sa mère pour le soigner? Elle mien, mon enfant, où est-il ? Il pourrait mourir, et je ne V aurais pas même embrassé.
— Je connais, madame, vos prétendus griefs.
— Mes prétendus griefs !
— Oui, madame. Rodolphe, sans doute, a été coupable. Je déplore votre malheur; mais il était irréparable.
— Irréparable, parce que vous n’avez pas voulu le réparer.
— L’opinion a des exigences auxquelles un homme dans la position de Rodolphe ne pouvait se soustraire. La société réprouve les liens contractés en dehors du mariage. Eu vous épousant, il eût dû rompre, non-seulement avec sa famille, mais encore avec le monde.
— Je le sais bien; le monde, comme .la loi, est pour yous, repartit amèrement ÀdriemiejEl. voilà ce qui est un crime, c’est de profiter de cette cruelle injustice du monde et de la loi pour abandonner deux pauvres créatures, d’autant plus dignes d’alïection et d’appui qu’elles sont moins protégées par la société. La vraie justice, monsieur, c’est la justice du cœur.
— Eh bien ! madame, c’est celle que je viens invoquer auprès de vous. La loi ne protège pas Rodolphe contre vous, et vous en profilez pour le ruiner et l’avilir.
— Je vous avais prévenu que je me vengerais; je me venge.
— Mais n’ôles-vous pas assez vengée?
— Non !
— C’est peut-être de l’argent qu’il vous faut. Eh bien! écontez-moi : Rodolphe u’a plus rien à lui ; mais si vous le rendez à sa famille, et si vous consentez à ne le revoir jamais, je vous signerai un contrat de rentes conditionnel. Dans votre vie aventureuse, il y a parfois de grands revers. Votre avenir ainsi se trouverait assuré, un avenir modeste,
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sans doute, en comparaison de votre existence actuelle; mais, du moins, vous seriez à Pabri de la misère.
— Ali ! vous croyez, repartit Àdrienne railleuse, que je pense à mon avenir et que je ruine votre fils pour acheter des rentes? Que ma misérable vie se termine à l’hôpital ou dans un grenier, peu m'importe î Vous croyez que je veux de l’argent, que je tiens à l'argent. Eh bien ! lisez cela.
Elle tendit à M. de Corbière la lettre qu’on venait de lui apporter, ainsi que les billets de banque qu’elle contenait.
— Il y a dix mille francs, n’est-ce pas ? Voilà le cas que j'en fais.
Elle s’approcha du foyer, et par un geste plein de noblesse, elle jeta les billets de banque dans le feu.
— Si je ruine votre fils, reprit-elle, ce n’est donc pas que j’aie besoin d’argent; je le ruine, parce que je me rappelle vos outrages, parce vous m’avez chassée comme la dernière des créatures, parce que je suis jalouse de sa femme, jalouse surtout de sou enfant. Je le ruine, parce que cela m’amuse de le ruiner, de vous ruiner tous. Un pareil plaisir dc se paye pas, entendez-vous, monsieur de Corbière?
— Pour me braver ainsi, repartit îe magistrat, pâle de colère, vous oubliez sans doute que, d’un mot, je puis vous faire enfermer à Saint-Lazare.
— Essayez. J’ai des amis plus puissants que yous et qui m’en feront sortir.
— Ainsi, c’est voire dernier mot. A aucun prix, vous ne voulez vous séparer de Rodolphe?
— Ecoutez-moi, monsieur, reprit Adrienne afin d’effrayer et d’accabler davantage cet homme qui l’avait autrefois broyée sans pitié. Savez-vous ce à quoi je pensais quand vous êtes entré? .le pensais que pour rendre ma vengeance complète, ce n’était pas assez de ruiner Rodolphe; que pour l’avilir autant qu’il m’a avilie, il fallait le conduire au bagne. Oui, monsieur de Corbière, au bagne. Qu’eu dites-vous, austère magistrat, vous, représentant delà justice légale, voir votre fils condamné aux galères ! Oui, je me disais cela, et je crois que j’ai assez d’empire sur Rodolphe pour îe pousser jusque-là. Que faudrait-il, en efiet? Il suffirait de lui faire signer une fausse lettre de change. Dans un moment de désespoir, en mettant mon amour à ce prix, je suis sûre qu’il n’hésiterait point. Vous voyez donc jusqu’où va mon pouvoir. Vous voyez que je puis me venger d’une manière terrible. Vous paraissez interdit. Vous ne. vous attendiez pas à cela, monsieur de Corbière. Eh bien ! non, je serai bonne. Je veux vous proposer un arrangement, vous laisser voire fils ; mais donnant donnant, rendez-moi le mien.
— Ne savez-vous pas que je l’ai vainement cherché?
— Yous meniez.
Elle relata alors tous les détails de renlèvement de son fils, au moment où Jacques allait le lui rendre.
— J’ai connu cette histoire, répondit M. de Corbière; mais tout cela s’est fait sans mon assentiment. La personne qui a enlevé votre enfant...
— Vous pouvez la nommer, interrompit Àdrienne, je sais son nom. M. de Noiregent était ici tout à l’heure.
— Ici!
— Oui, ici meme.
Et Àdrienne, lui raconta la scène qui venait de se passer.
La stupéfaction de M. de Corbière était grande.
— Et voilà, reprit Àdrienne, ce que vos lois et votre monde tolèrent, le vice hypocrite, le mensonge et les basses intrigues, pourvu qu’ils soient couverts du masque de la vertu. Eh bien! vous savez maintenant qu’il est un homme qui peut me
(Ghap. XIII, 2 e partie.)
rendre mon enfant. Vous en savez assez de sa conduite pour le forcer à parler. Faites donc qu’il parle. Encore une, fois rendez-moi mon fils, et je vous rendrai le-vôtre.
— Ce que vous me racontez est si grave, si inouï, que je ne sais si je dois y ajouter foi. En tout cas, j’essayerai de faire ce que vous souhaitez.
11 s’apprêtait à sortir, quand entra soudain Balhilde de Corbière.
Elle était voilée, vêtue de noir.
— Comment ! vous ici, s’écria sévèrement le magistrat.
Aérienne reconnut Balhilde.
— Partez vite, madame, j’ai la peste, dit-elle ironiquement.
(Librairie Populaire).
22 e Livraison.
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Mais Bathilde resta.
“ Rodolphe, ou est-il? demanda-Léile. 31 ifâut Remmener, mon père. Vous restiez longtemps. .Ote n’y tenais plus. Je pensais ; que.IRodolphe^ le déci-
derais mieux cpie tous, et je suis iiiiontée.; |je tous ‘.en ;prie, miailamé, diles-nous où il est, '
— Jïe jparlez ipas à cette femme. Sortons, sortons, répéta 31. deCorbiôre.
— AM mon père, reprit. BàfhiTde, .dans le -.dhagiii.n mirmous .sommes, montronsnous moinseevères. Moi, madame, je n’abeu aticunUoiUemers wous. Souvenez-vous que j 5 ai fait ce que j’ai pu ;pour (connartre îa ^érité. 31s eut su nne jpersuader que Rodolphe ne vous:aimaitipas, ne rous»àit:jamais aimée. Je^is^maMteMilt qudîls fse trompaient. J’ai bien {e^pié mon :aveiTglemenL .Madame, j’ai lun enfant nnùtede .qui ^demande sou père, Je llui n%onds toujours qu’il (va TOuir, (ét iil me mient jpas.. Mors îl- impatience au g men te iïïèvim. 'Mac! a me, rnn jpativre 'enfant!! JEuvoy ez-mous Rodolphe mn/j ou r, une
heure. SQesâfiffiâiteB tleaFed e & UianiBciïjitl&^
— !ŒaisezAvousi, 3MiMè, dllt (encore M. de fflorbièiie. Mb II a jpifez ;pas. Ces femmes^là^sont‘sans|pitie. ...
“ ©est ‘Wài,j iitq pixitÉM; ^HlifeîinTe,, id;o.ub ïffitevJErpsypaïB ode }plêife. ®.rii dlonc en a pour nous? Cependant, SHaclame, momme wowineanîkvBz pfômnBulfe, tous:; icomme vous vous etesyuimiliéejjusqulàaiihnRDlom^ midi, iuuelfilleiper0u^,(dticomiiœîsuittoift vous ne m’avez n
Ëlfeda#e.A®lt'Ç©smiùfe, quand Mo:ild|[J.te, lta : %uiiîBdboùlem«B : B; ) ffit üiirt^lion dans le salon. SL m’qpBrgüt ai’àbord qu’Adiiienne, .Adrienne (qu’il m’avait pas -vue depuis plusieursjjours:
: — Ad rien ne :! (Siécria^t-dl .
Maife, I j:edl iri- • tlîâsigira nies/ ü'eux personnesfqu’il ni apercevait jpas.
En sjieconijaissaüt.TOn ;père et^a lemme, il cleviutiffîuiie pâleur iéflVayante.
— -Mon [p'Giiie!! ^vioxis,, I&aiWi 1 de , li c ii î qu’armm-l-dl (donc?
— jKhlt iRoUdlphe, dit IBùthüÜe suppliante, quelles :angoissesivous mous causez!
— Mous wenons tous .(chercher, monsieur, ajouta démiugistrat;; wOtreimohilier est
saisi.
• — :i0ui, jjelle>sais. lEnimdi entendu. Voilà deux ijours que je^sùis ren (courses pour arranger cela. Sldis -c’est termine;; ; j ? ai payé.
— .Enfin, ireprit leanagistrat implacable, votre enfant se meurt.
— Et puis, ce u’est pas tout, dit Àdrienne. On m’accuse, on se plaint que je vous accapare, que je vous ruine, que je vous . avilis.
— On vous aurait insultée ici, chez vous! exclama Rodolphe en regardant avec colère sa femme et son père.
* — Allez donc, repri t Àdrienne sarcastique, rem plir vos devoirs de père de famille, et ne m’exposez pins à de pareilles visites. Elles m’ embêtent.
Rodolphe se vit éconduit, chassé de nouveau. Sa tète se perdait.
— - Mon père, s’écria-t-il avec défi, je ne suis point habitué à voir contrôler, surveiller ma conduite; je ne le tolérerai pas.
Et, s’adressant à sa femme :
— Quant à vous, votre présence chez madame est de la dernière inconvenance. -
— Puisque vous êtes toujours ici, repartît le magistrat, quand on a à vous parler, il faut bieu y venir. Vous devriez rougir d’une pareille conduite. Mais vous ne rougissez plus, vous avez perdu toute vergogne.
— Pas cl 5 explications ! je vous prie, répondit Rodolphe sur le meme ton ; venez, Batliilde.
Il prit le bras de sa femme et Pen traîna dehors.
M. de Corbière les suivit.
Mais, à peine arrivé dans l’antichambre, Rodolphe rentra brusquement auprès d’Àdrienne et, lui envoyant un baiser, il lui dit :
— Je reviendrai ce soir.