LE SUPPLICE
Quand elle fut seule, Adricune retomba dans sa tristesse et dans son désespoir. Des larmes amères inondèrent son visage.
— Me voilà 'donc vengée, se disait-elle. Ce but que je poursuis depuis huit ans* je l’ai atteint. Suis-je donc bien heureuse? À h ! je ne sens, au contraire, que honte, que dégoût de moi-même. J’ai été plus méchante qu’eux, plus méprisable. Cet enfant qui souffre, cette femme qui pleure, cela me rend-il la paix, le bonheur? Ce père désolé, cela fait-il mon père moins malheureux? Ah! si ce n’était l’espoir de retrouver enfm mon fils, j’en finirais sur-le-champ avec cette triste vie... Eli bien! quoi? reprenaitelle un instant après, ne vais-je pas me repentir, à présent? J’ai été juste, voilà tout. Mais c’est assez; nous avons assez souffert tous les doux. S’il revient tout à L’heure, j’aurai le courage de lui fermer ma porte.
On lui servit à dîner.
Elle toucha à peine aux mets succulents qu’on lui présenta.
Après dîuer, elle passa dans sa chambre et procéda à sa toilette du soir ; car elle attendait du monde.
Elle songea un instant à interdire sa porte. Mais elle 1 était fiévreuse, onmiyée. Comment passerait-elle celte soirée si longue? A pleurer, à regretter l'e passé, & s’abandonner aux tristesses, aux amertumes de sa vie présente, à penser à Rodolphe, à souffrir de la souffrance qu’elle allait lui causer. . ,
Elle préféra le monde, le bruit, la joie.
Elle se laissa habiller, avec quelle indifférence ! puisque ce n’était plus pour lui qu’elle se faisait belle.
Quel vide en effet cette séparation allait creuser dans son existence I Une fois habillée, elle alla reprendre sa place sur le divan du salon.
— Lui seul m’aimait pourtant, pensait-elle, lui seul m’a jamais aimée, loi seul sait aimer comme moi, avec les mômes ardeurs, les mêmes inquiétudes, les mêmes impatiences. ■
Neuf heures sonnèrent.
Elle se leva soudain, l’œil anxieux.
— Neuf heures! fit-elle; et il ne vient pas. Cependant il m’a dit : A ce soir. Que
fait-il donc? 11 console sa femme sans doute. Elle est si belle encore, si douce, si touchante. Oui, j’ai eu raison de me venger. Cette femme m’a fait trop souffrir. Mais comme il tarde !
Elle allait jusqu’à la fenêtre et appuyait contre la vitre son front brûlant. Et puis elle revenait au divan.
Un instant après, elle se levait de nouveau pour consulter l’heure.
— Sans doute, se disait-elle, cette pendule avance. Il n’est pas si tard.
Elle sonnait un domestique.
— Baptiste, quelle heure avez-vous donc? demandait-elle,
— Neuf heures un quart.
— Àh! c’est sa femme qui le retient, pensa-t-ellc. Quelle torture!
Prêtant l’oreille, elle entendit souner le timbre de la porte.
Elle se précipita à la rencontre de Rodolphe. Mais elle revint aussitôt sur ses pas.
•La fièvre était tombée soudain. Elle rentrait en possession d’eile-même.
— Soyons calme, se dit-elle. U ne faut pas qu’il se doute de mon impatience. 11 faut le ressaisir; autrement son père ne me rendrait pas mon enfant.
Ainsi l’infortunée cherchait encore à s’abuser elle-même.