LES FORÇATS DE L'AMOUR
C’était Rodolphe, en effet.
Il entra, courut à Àdrienne, et se laissa tomber, épuisé, mourant, à ses pieds.
— Eh bien! quoi? fit-elle froidement.
— Ah ! enfin I exclama le malheureux, je vous revois, je suis à vos genoux, mon Adrienne, ma duchesse, ma reine!
— Avez-vous au moins suffisamment consolé votre Calypso?
— Ah ! ne ris pas, méchante, du chagrin de cette pauvre femme.
— Pourquoi donc n’en rirais-je pas?
— C’est que je viens de subir une scène navrante. Trouves-tu enfin que je t’aime assez, dis? Quitter pour toi mon enfant malade, déchirer le cœur de ma femme, braver mon père irrité, tout cela pour venir embrasser tes genoux, implorer mon pardon.
— Que ne restez-vous chez vous? Votre femme vous aime, certes, plus que moi.
— Ainsi, voilà l’accueil que vous me faites, après tant de sacrifices, tant de preuves d’amour?
— Si ces sacrifices vous coûtent, c’est que vous m’aimez peu. Quant à moi, comme je vous l’ai dit l’autre jour, je ne vous aime plus.
— Tu me gardes rancune d’avoir trop tardé à revenir.
— Oh! ohî quelle fatuité !
— Mes affaires! Si tu savais quel tracas, quelles complications I
— N’allez-vous pas maintenant m’ennuyer de vos affaires?. Vous savez à quel point je méprise l’argent, et vous n’êfces occupé que de cela. Vous voyez donc bien qu’il y a entre nous incompatibilité de goûts et de caractères.
— Ne joue pas ainsi, je t’en supplie, avec mon amour. Tu connais mon esprit inquiet, malade. J’ai toujours peur que tu ne parles sérieusement.
— Mais je parle très sérieusement, repartit Àdrienne avec un calme affecté.
— Quoi! vous ne m’aimez plus? s’écria Rodolphe bouleversé. ^
— Parole d’honneur! Il est vrai qu’un serment sur mon honneur;..
— Àdrienne, mon Adrienne, que faut-il faire pour obtenir mon pardon? Vois, j’ai des larmes plein les yeux. Je t’ai quittée l’autre jour avec colère, c’est vrai. Mais depuis que je ne t’ai vue, j’ai le cœur horriblement serré* et je ne pourrais rester plus longtemps loin de toi sans mourir.
— Puisque vous n J êtes pas rentré au nid conjugal, où donc avez-vous perché pendant ces trois jours?
— r A mon cercle, jouant comme un possédé, comme uu damné.
— Alors, c’était le jeu qui vous serrait le cœur. Vous aviez de la chance?
— Une chance inouïe ; en deux jours j’ai gagné vingt-huit mille francs,
— Vous savez le proverbe : Heureux au jeu...
— Prenez garde, Adrienne, votre ironie m’exaspère.
— Et vos menaces m’amusent.
— Vous avez donc juré de me rendre fou?
• — Vous l’êtes assez comme cela.
— Ali 1 c’est une torture infernale. Vous avez raison-, cela ne peut durer ainsi. Ayez donc le courage de me chasser, de me fermer votre porte, et peut-être que, révolté enfin de vos outrages, de votre cruauté, je parviendrai à vous oublier.
— Pourquoi aurais-je plus de courage que vous?
— Tu m’aimes donc aussi? s’écria Rodolphe dont le visage sombre rayonna soudain.
— Ai-je dit cela? repartit froidement Adrienne. Mon Dieu ! non. Mais vous vous acharnez; et, comme au fond, je suis bonne fille....
— Adrienne ! dit Rodolphe, la voix et les traits altérés par l’angoisse, ayez pitié de moi, je vous en supplie. Tenez, je suis si lâche devant vous, si humble, que j’ose à peine vous accuser. Cependant, depuis plusieursjours, votre ami Jacques, sous prétexte de réparer cette serre, est constamment ici, je le sais, et vous lui montrez un intérêt...
— Gomment ne m’intéresserais-je pas à lui? C’est le seul homme qui m’ait véritablement aimée et qui, en retour de tout son dévouement, ne m’ait jamais demandé qu’un peu d’amitié.
— Enfin, tout à l’heure, mon père m’a dit avoir tenu entre ses mains une lettre signée lord Dickson qui vous envoyait dix mille francs. Eh bien! j’ai tellement peur d’apprendre que vous me trompez, que je n’ose même pas vous questionner.
— Questionnez toujours, repartit Adrienne avec un dédaigneux sourire, je vous dirai la vérité.
— Vous me trompez? demanda-t-il, terrible.
— Je n’aime personne.
— Ah! merci.
— Il n’y a pas de quoi.
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— Vous êtes diabolique.
— Je le sais bieu.
Rodolphe pendant un instant se tut» Il arpentait le salon à grands pas. Puis tout à coup, s’arrêtant en face d’ Adrienne :
— C’en est trop, dit-il, je reviens à vous, le cœur plein d’amour. Je me mets à vos genoux, quand je devrais vous battre. Je suis: respectueux et soumis, quand je devrais vous tenir sous mes pieds. Eh bien! oui, je vous méprise. Eli bien! oui, je vous hais. Adieu! c’est fini, bien fini, je ne vous reverrai plus*
Et il se dirigea résolument vers la porte. .
En le voyant sortir :
— Rodolphe ! cria Àdrienne.
Il se retourna.
Elle le regardait avec amour en lui tendant la main.
U revint. Elle lui jeta ses bras autour du cou, et, lui, s’agenouilla.
— Regarde dans mes yeux, dit-elle.
Ce regard noyé, alangui, débordant dé tendresse, acheva d’engourdir la volonté du malheureux. Elle lui passait doucement la main sur le front pour en essuyer la sueur glacée que sa cruauté y avait fait monter.
— Sens-tu, reprit-elle d’une voix plaintive, captivante, en lui effleurant le visage de ses lèvres-* sens-tu la fièvre qui me brûle aussi? Je ne t’aime plus! pauvre cher! Quand je te fais souffrir, mon Rodolphe adoré, c’est que je souffre pins encore. Je ne t’aime plus! mais d’être restée trois jours sans te voir, j’étais malade; moi aussi, je me sentais mourir. Je t’aime comme une damnée, entends-tu! Je ne vis que par toi ; tous les autres me sont odieux, tu le sais bieu. Je les subis. Pourquoi?’ Parce que tu nf aimerais moins peut-être si tu n’étais pas jaloux, si tu ne me yoyais au milieu de ce luxe .qui me fait belle. Et puis mes souillures mêmes f attirent, parce que tu es corrompu. Ne suis-je pas ton œuvre? Vois: ta femme; elle est plus belle que moi, plus jeune; mais elle est pure, et tu ne l’aimes pas, pas plus que lu ne m’aimais quand j’étais pure et tout à toi. Donc, si je reste dans là boue, c’est pour te plaire. Eh bien ! non, ce n’est pas cela encore. Si nous nous aimons, c’est que nous sentons en nous la même flamme, la même passion. Et si nous souffrons, c’est qu’on ne peut aimer beaucoup sans souffrir.
— Parle encore, parle toujours, dit Rodolphe éperdu d’amour. J’aime le son de ta voix émue. Tés paroles m’enivrent. Ton regard 1 me pénètre et m’embrase. Laisse dans nies mains tes mains brûlantes. Que partes-tu de ma femme? Elle n’est rien pour moi. Elle ne sait rien de la passion. Toi, lu me fais vivre en un jour plus qu’elle en une année.
En ce moment, si tous deux eussent été moins absorbés parleur amour, ils auraient pu distinguer, entre les larges feuilles des magnolias, une figure pâle, irritée, puis un homme se dresser debout et faire un geste de menace; puis son ombre se glisser entre les arbustes et disparaître.
— Écoute, s’écria Àdrienne, il me semble qu’on marche dans la serre.
— En effet, fit Rodolphe qui prêta l’oreille. Un domestique sans doute.
— À cette heure? Voilà la seconde fois aujourd’hui que j’euLends du bruit de ce
côté.
— C’est Jacques, peut-être, qui nous épie, repartit Rodolphe d’un air soupçonneux.
11 saisit une bougie et s’élança dans la serre.
— Ali ! ceh émotions me brisent, murmurait Adrienne; et je ne puis m’en passer.
Rodolphe rentra bientôt.
— Personne! dif-iJ . 'Mais ce Jacques n’a-t-il pas une clef? Quelle confiance vous avez en lui! Ainsi un homme, un homme qui vous aime, peut entrer et sortir de chez vous à toute heure. Oh! s'il était votre amant!
— Cette injure! repartit Adrienne, au moment ou je te pardonne, où je t’avoue enfin mon amour. En vérité, si Jacques était mon autant, je le chargerais de me débarrasser de toi.
Un domestique qui entrait en ce moment, entendit ces dernières paroles. .
— Encore de la bisbille, pensa-t-il.
Et ii annonça à haute voix du ton imperturbable d’un huissier de grande maison :
— Monsieur et madame Beinet.