UN ÉLÉGANT TRIPOT
Adrienne se leva languissante et alla au devant d’Hortense, qui .entrait en grande toilette de soirée.
— Bonjour, belle odalisque,, dit Hortense en embrassant affectueusement son
amie.
— Ah ça 1 que devenez-vous doue? demanda Henri à Rodolphe. Nous ne vous avons v pas aperçus tantôt aux courses de Viucennes.
— 11 y avait courses? lit Rodolphe distraitement.
— De quel Congo reviens-tu donc? On ne te voit plus nulle part.
— 1 Ils sont toujours enfoncés dans leur lune de miel, ces tourtereaux-là, ajouta Hortense gaiement.
— Du miel, repartit Adrienne; tu ne dis pas assez, ma chère ; c’est de la poix. On en voudrait sortir, impossible.
Rodolphe, lui, encore tout ému, regardait Adrienne sans pouvoir parler.
— - Je m’incline, dit Henri en saluant avec affectation. Au bout de dix ans, car voilà dix ans qu’ils s’aiment, roucouler encore comme au premier jour, planer dans l’éther!...
— Tandis que nous, interrompit Hortense, nous nageons en pleine popote. Je suis jalouse, nal
— Ma chère, répliqua Adrienne, tu lui rends la vie trop douce, à ton Henri. Tourmenle-le un peu, ne fut-ce que pour l’empocher d’engraisser.
— Eu effet, depuis que nous avons hérité de papa, il tourne au potiron.
— Vois Rodolphe, reprit Adrienne, s’il n’a pas l’air d’un héro des mélodrame. — Un héros de mélodrame, voilà justement mon rêve, soupira comiquement Hortense.
— Henri, prenez-y garde, dit Adrienne en riant. Horlense flatte 'Rodolphe,
Rodolphe écoutait Adrienne avec stupéfaction. Elle avait toute sa liberté d’esprit. Elle plaisantait, tandis que lui était anéanti par tant d’émotions; il souffrait de l’excès de son amour. 11 se disait : Elle ne m’aime point, elle joue avec mon cœur.
— Qu’ils ne se gênent. pas I repartit Henri, je suis aussi aveugle qu’un mari.
— Alors, à quand la noce? demanda vivement Horlense.
— Tu a trop de préjugés, ma pauvre Horlense, répondit Henri. Mariée, lune serais plus qu’une vulgaire bourgeoise, taudis que tu es une gentille petite pieuvre avec beaucoup de chic.
— On a beau être pieuvre, répliqua Horlense, rien ne vaut les crampons du mariage.
— Les courses étaient-elles brillantes? questionna Rodolphe qui essaya de secouer sa torpeur.
— Oui, répondit Henri, j’ai gagné cinq mille balles, c’est gentil. Ma foi ! je me suis rangé parmi les Français de la décadence. Je deviens joueur en diable. Je trouve cela plus amusant que de m’époumonner à défendre la veuve et l’orphelin. Nous jouons ce soir, j’espère. Je me suis lesté à celle intention.
— Il paraît, dit Adrienne, que Rodolphe aussi est en veine. On verra qui des deux veinards battra l’autre. J attends du monde ce soir, deux Brésiliens fort riches.
— Autrement dit deux oisons qui sont venus a Paris pour se faire plumer, ajouta Horlense. Un lansquenet échevelé, n’est-ce pas? Vite les tables de jeu !
Pendant qu’on dressait les tables, plusieurs personnages entrèrent.
Vers dix heures, un laquais annonça deux noms baroques.
— Voilànos Crésus brésiliens, lit Adrienne qui s’avança à leur rencontre.
Bientôt le salon fut rempli. On ne tarda pas à commencer un lanquenet.
Les rafraîchissements circulèrent; le punch flamba; le champagne pétilla dans les coupes.
Sur les épaules nues étincelaient les diamants.
Les bouchons sautaient. Le bruit de l’or se mêlait aux propos joyeux.
— Au. jeu ! au jeu! disait Adrienne avec son sourire voluptueux, son entrain fiévreux et factice.
Rodolphe, en la voyant si belle, si attrayante, subit le vertige.
— Au jeu! répéta-t-il. Je me sens en veine. Henri, gare à V héritage!
— Voyons, messieurs, buvons, reprenait Adrienne, la coupe en main, buvons à la Fortune!
— Oui, c’est cela, repartit Henri, la Fortune est une coquette qui veut être attaquée gaiement.
— A la Fortune! cette traîtresse, dit Rodolphe à son tour. A toutes les femmes perfides! B n’y a que celles-là. qui sachent se faire aimer. Allons! un jeu d’enfer. Videz vos bourses ; que l’or ruisselle! La vue de l’or excite, la vue de l’or enivre, et nous voulons toutes les ivresses.
— Oui !. toutes les ivresses, répéta Adrienne. A moi les cartes!
Pendant un moment on if entendit que ;
— Deux cents, cinq cents.
— Mille.
— Qui les fait?
— Je les tiens.
— Banco.