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LE ROLE DE LA FENÊTRE EN AMOUR

On le voit, d’après cet entretien, si Rodolphe s’était déjà émancipé, si depuis longtemps il avait perdu sa robe d’innocence, c’était à P insu de sa mère qui le croyait toujours revêtu de cette virginale tunique.

Combien de mères ont ces illusions, en province surtout, ou règne un ton général de pruderie, d’hypocrisie, qui ne permet guère à un fils de famille, vivant sous le toit paternel, d’afficher ses amours! Rodolphe passait même pour un honnête et vertueux jeune homme, plein de respect pour la morale et la religion. Il accompagnait tous les dimanches sa mère aux offices; et il n’était pas une jeune dévote à qui, pendant le prône, il ne donnât des distractions; pas une mère qui n’aspirât à l’avoir pour gendre.

On l’appelait à Vieuxbourg : le beau Rodolphe.

Ce n’était point que sa beauté fût parfaitement régulière. Mais son visage, un peu sombre quoique efféminé, ne manquait pas d’un certain caractère. Ses traits fins, son teint mat, ses yeux bleus, enfoncés sous d’épais sourcils noirs, donnaient à cette physionomie, par leurs contrastes mêmes, une expression d’étraugeté qui arrêtait le regard.

La coupe de ses habits était toujours irréprochable. Les nuances variées de ses cravates faisaient l’admiration des grisettes de Vieuxbourg. Aucune de celles qu’il avait

daigné distinguer ne lui avait résisté. Aussi eu avait-il conçu une très haute idée des . avantages de sa personne.

C’était une sorte de conquérant, passablement corrompu et dédaigneux; car l’affection n’entrait pour rien dans ces aventures. Jusque-là la satisfaction de ses caprices et de sa vanité, c’était tout ce qu’il avait cherché dans l’amour.

Il affectait d'ailleurs pour les femmes ce mépris que nos jeunes crevés regardent comme du meilleur goût. Dans ce cœur atrophié de vingt-cinq ans, vieux avant d’avoir vécu, ne vibrait aucune fibre généreuse; dans cet esprit étroit, jamais n’avait germé une pensée enthousiaste ou virile.

Il traitait de duperie, de sottise, de faribole , tout ce qui sortait du terre à terre de l’existence. Il se flattait d’être en amour un homme pratique.

En un mot, il appartenait à cette misérable école engendrée par les moeurs de l’empire, et dont les doctrines desséchantes ont annihilé toute une génération.

Tel avait été le passé amoureux de Rodolphe, quand la beauté d’Adrienne vint pour la première fois lui frapper le cœur.

Rien que la maison des Corbière ne fût pas située précisément en face de la maison Bérthaud, il pouvait néanmoins depuis sa fenêtre apercevoir la jeune fille.

Que d’amours naissent, se développent, se nouent d’une fenêtre à l’autre! Que de romans ébauchés ainsi, avant même qu’une parole n’ail été échangée, par la seule mimique du regard!

Les yeux se rencontrent, se parlent, se boudent, se réconcilient.

— Comment 1 Sa fenêtre n’est pas encore ouverte? Que se passe-t-il donc? Seraitelle fâchée? M’aurait-elle trouvé trop audacieux, ou trop timide? Mon regard aurait-il manqué de tendresse ou d’admiration? Non, elle veut me punir d’arriver une demiheure trop tard à mon observatoire.

Et l’amoureux anxieux, palpitant, attend le moment où celte fenêtre boudeuse, sombre et triste, va s’ouvrir.

Elle l’ouvre enfin. Son frais visage est comme un rayon qui l’éclaire. La rue en paraît tout illuminée. Elle jette un regard, oh! un regard bien furtif: néanmoins elle a vu l’adorateur en extase. Sa coquetterie est satisfaite.

Elle ne regarde plus; mais elle reste là. Elle a tant de motifs de rester à sa fenêtre. C’est un volubilis qui laisse pendre sa tige traînante. Il faut la relever, arroser la jardinière, donner à chacune de ses fleurs quelques menus soins, quelques caresses. Et avec quelle grâce elle accomplit tous ces mouvements ! Comme elle sait faire valoir la ligne onduleuse de son cou et la blancheur de sa main mignonne!

Si une voiture vient à passer, vite un coup d’œil; car chaque incident de la rue est le signal d’un rendez-vous des yeux.

Et quel bon prétexte! Dans ces petites villes si monotones et silencieuses, une voiture qui passe, c’est pour tous une distraction, presque un événement.

Puis, c’est auprès de sa fenêtre qu’on travaille. On soulève le petit rideau blanc pour voir plus clair, et l’on montre ainsi un profil délicat et une nuque potelée, où se jouent des cheveux follets pleins d’agaceries.

Enfin l’amoureux connaît toutes ses habitudes. À telle heure elle se lève, elle enlr’ouvre ses persiennes. Aussitôt il accourt lui souhaiter le bonjour.

Il sait également à quelle heure elle se couche; car tout est réglé dans la vie de province, surtout dans La classe moyenne. Il est là pour lui donner le dernier regard, le dernier salut du cœur. Alors il s’exalte, sa tôle se perd. À travers les persiennes fermées, il distingue une ombre qui se meut. Elle se déshabille.

Il voit en imagination tomber les voiles qui enferment ce corps si jeune, si beau,

rf ; i

À huit heures précises, madame Perruchot entra.

(Chap. VL)

si pur. La bougie est éteinte; elle est au lit. Elle songe à lui peut-être. Et d’ardentes pensées achèvent de troubler la raison du pauvre amoureux.

Une rue seulement le sépare de cette belle fille, une rue seulement; mais tout un monde d’obstacles, de préjugés creuse entre eux un abîme infranchissable.

Rodolphe ne sortait presque plus; il restait la plus grande partie du jour cloué à sa fenêtre, passant de longues heures à contempler Advienne, à suivre le mouvement régulier de ces doigts délicats occupés à un ouvrage de broderie, attendant avec des fièvres d’impatience qu’une charrette, un cri d’enfant, un bruit quelconque lui fît pencher la tête au-dehors et leur fournît l’occasion d’échanger un regard.

Quoique Addenuc eût 19 ans, elle était restée naïve. Et, dans tout ce petit

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(Librairie Populaire)

manège, elle obéissait plutôt à un instinct de coquetterie féminine qu’à un désir raisonné de provoquer l’amour du beau Rodolphe de Corbière. Elle savait bien qu’un mariage entre eux était irréalisable, et l’idée d’autres relations ne pouvait entrer dans son esprit. Toutefois, cette adoration muette, dont elle était l’objet, avait fini par l’intéresser plus vivement qu’elle ne l’eût voulu. Elle s’était tellement habituée à être admirée, qu’un jour passé sans voir Rodolphe était pour elle un jour d’ennui, d’inquiétude même.

De là à l’amour, il n’y avait qu’un pas.

Quant à Rodolphe, cette passion, depuis quelques mois, le consumait.

Comment parvenir jusqu’à elle?

L’amour est ingénieux. Il eut bientôt découvert qu’Adrienne était l’amie d’Hortense Perrucliot. Or, Iiortense était la maîtresse d’Henri Belnet, son camarade de plaisirs.

Il sut gagner Hortense à sa cause. Hortense se prêta d’autant pins volontiers à cette intrigue, qu’elle était depuis longtemps jalouse de la beauté d’ Adrienne et de sa réputation intacte.

Un dimanche, elle parvint à entraîner son amie dans une promenade sur les bords de la Seille. Comme par hasard, elles rencontrèrent les deux jeunes gens. Rodolphe put ainsi faire l’aven de son amour.

Mais Adrienne devina la ruse d’Hortense, lui en adressa de vifs reproches et se refusa à d’autres entrevues. Cette rigueur porta au paroxysme la passion de Rodolphe : aux souffrances réelles de l’amour se joignaient celles de la vanité blessée. Il était arrivé ainsi à cet état de surexcitation maladive si comiquement dépeint par madame de Corbière,

Alors il écrivit, chargea Hortense de remettre son billet. Mais Adrienne refusa de le lire.

C’était le lendemain de cette tentative qu’elle avait si brusquement fermé sa fenêtre, au moment où Rodolphe paraissait à la sienne.

Sans doute inspirer au beau Rodolphe un tel amour, il y avait bien là matière à troubler le pauvre cœur ingénu d’Àdrienne. Mais elle était réellement sage; elle ne voulait pas se laisser entraîner. Toutefois, elle avait peur; et quand ou tremble, on est à moitié vaincue.

Ils en étaient donc à cette première phase de l’amour, au moment où ce drame commence.

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