CR T MRS DE L’A MOTTR
Fascine, il continuait à regarder.
(Chap. XVII, 2c partie.)
El le bruit rie l'or qu'on jetait sur le tapis ou qu'on ramassait. Comme les enjeux étaient considérables, tous les invites entouraient la table de jeu.
Tout à coup s’éleva de la rue une musique étrange, discordante, sauvage et triste.
— Ah! voilà le charivari infernal qui commence, s'écria Ilortense.
Àdrienne pâlit, laissa tomber les caries.
— Sont-ils plusieurs? demanda-t-elle au domestique qui servait les rafraîchissements.
Mais (die n’attendit pas la réponse ; elle courut à la fenêtre.
— Bon ! lit Ilortense, voilà sa folie qui la prend. Vous ne connaissez pas, messieurs, dit-elle aux Brésiliens, la folio de la Duchesse ? Regardez-la. Chaque fois qu’elle
23 e Livratson.
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entend dans la rue ces affreuses serinettes, elle tressaille, elle pâlit,, elle oublie tout pour les écouler. Quand il y a des enfants, elle les appelle., des questionne et les renvoie les mains pleines. Aussi tous les orgues de [Barbarie, ;ious des '.Vidions, vielles, mandolines, [binious , guitares, :lous les Auvergnats < ét -Savoyards que i renferme Paris, se donnent .rendez-vous rsous ses (fenêtres. "Voyons! ajoiita-êlle ?en Oélemilt lia voix, faites-les monter tout- de suite, ml ; lionne- uousune représentation.
- — Non, pas ce . soir ; -ma dolie est .passée, répondit! tris temeiit Adriennemn revenant prendre sa t pîace.
Mais au 'même instant glapit aine '.voix. dlhmfanbenrouém et cgrelottailte, (chantant une cbansonunintelligible.
— Oh! le malheureux enfaiiü! ?exclama unelfemme qui regardait:àUa)Tenêtre. Il est tout contrefait' et il danse.
• — /Tenez, .dit Adrienne au- domestique en - lui * remetlau t quelque monnaie, faiteslui Fau moue. ■
— 'Non, mon, amenezde (plutôt, -cria Wortense. JI1 nous dansera la «danse des marmo I tes. (Cessera* drôle.
Le jeu continua.
II eu ui t te nâ i U les malttes .
Adrienne, «qui savait «quitté de jje.u, 'versait (ëllemnéiiïe lie odlmmpague (dans les coupes.
Le domestique rentra bien tô t , - tenait t j par I lamrâin nme^rnHe die main difforme.
Dans un 'visage derreux [brillaient dieux 'yeux noirs dt'vlfe, vUes>yeuvx^tte -ouistiti, annonçant une iimèlligence ipfécoce, mu royuisme railleur, «en unëuie (temps -que ses traits émaciés, ‘ déjà iftUjguésdtrdliissüient mue 'vie die miisère vdt* üe^sodff rance.
À la mue , de met (être mepoussant, .Adrienne me ]pitt (réprimer mn imouv.emeut de dégoût.
— Un wrai (petibsinged 'dit dlortense. Uhdoi bavoir die U’ es prit.
— Il liait mial .à 'voir, mjoiltaAVdiûenne. ïPnnvrejpdttà! dîiens, 'voilà mnelbélle pièce d'or; cache-la (dansUon?8oidier.,5pourq]tie lie miaîtnenïeUe lia sprenneipas.
- — Cfest ■que unes souliers 'soniipercés, '.repartit U’ enfant en unontrant de misérables chaussons, -à (travers desquels : s • a p eroeva ie il t ^ses (pieds mo uges -de ifroiü.
— Quel âge as-tu ?. deiïniuda.Adrienne .
— Jeme^aisqias.
— De quel .pays es^tu?
— Je crois que je suis de Paris.
— Comment t'appelles-tu?
— Criquet, parce que je suis si petit.
— El. Lu joues de la viole, depuis combien de temps?
— Depuis que je suis an monde.
— Quel fameux musicien ! Aimes-tu la musique, au moins?
— J aime le pain et les gâteaux, répondit l'enfant en regardant avec convoitise passer un plateau chargé de rafraîchissements.
— Et manges-tu toujours à la faim?
• — Pas souvent. On ne* me donne guère à manger, pour que je ne grandisse pas trop vite.
— Pourquoi?
— Le maître dit que si j’étais grand, je ne ferais plus pitié, et que je gagnerais moins.
— EL celte femme qui est avec toi?
— C’est la mère ; mais j’aime encore mieux 1 le patron. La mère, elle ne rit jamais, tandis que lui, quand la journée a été bonne, il boit fort ; alors il m’en donne.
— De quoi?
— De i’eau-dè-vie* pardine 1
— Eh bien! bois dn punch, petit ivrogne, dit Hortense, et mange des gâteaux.
— Et ton maître.* questionua encore Àdrieune, a-t-il d’autres enfants?
— Il en avait un autre qu’il a chassé, parce qu’il trichait et gardait l’argent quon lui donnait, pour acheter des sucres d’orge.
— Et toi, tu ne triches jamais? .
— Oh! si; mais on ne me pince pas, moi. Ce qui est mal, ce n’est pas de tfir cher, mais de se faire pincer.
— Et qui est-ce qui t’apprend cela?
— Tiens ! c’est le maître. On ne l’a jamais pincé, Lui . G’ést un fier homme.-
— Qui a-t-il donc triché, ton maître?
— Pardine ! repartit l'enfant avec un geste atroce, il fait le commerce.
— Quel commerce?
— Je ne veux pas vous le dire, parce qu’il me battrait.
— Allons, dit Hortense, finis ton gâteau, et va te faire pendre ailleurs avec ton vertueux maître.
Aérienne poussa un soupir et jeta sur l’enfant un regard plein d’une tristesse et d’une pitié profondes.
Puis elle suivit Hortense qui était allée reprendre sa place à la table de jeu.
— A moi la banque! À moi la banque! cria Rodolphe, l’œil et la joue enflammés.
— Faites le jeu, messieurs. Rien ne va plus, disait Hortense en imitant l’accent monotone des croupiers du trente et quarante.
■ — A moi les cinq mille ! Qui les fait? demanda Rodolphe.
- — Je les tieus, repartit un Brésilien en jetant sur le lapis cinq rouleaux de mille.
Criquet, tout en dévorant ses gâteaux, dardait sur les tables de jeu des regards
• avides.
— Que d’or I pensait-il, comme ça brille I — A moi les dix mille 1 reprenait Rodolphe.
— C’est l’homme pâle qui gagne toujours, remarqua Criquet.
— Un râteau ! messieurs, criait Rodolphe, je demande un râteau. Vingt mille, qui les fait?
Personne ne répondit. Et Rodolphe cria de nouveau :
— Vingt mille 1 Voyons, cotisez-vous.
— Vingt mille balles ! soupirait Criquet. Si le patron voyait ça!
— Eli bien ! on caponue?
Et Rodolphe promena autour de la table un regard narquois.
— Je fais mille, hasarda Henri.
— Moi, cinq mille, ajouta un Brésilien.
— Six mille sur vingt mille! Quelle couardise!
— Cinq ceuts, fit Hortense.
— Bail ! dix mille ! fit un autre joueur. Cette chauce infernale ne peut durer.
— Bravo ! exclama la Duchesse, ça chauffe, messieurs, ça chauffe !
— Je fais le reste, dit l’autre Brésilien, qui jeta quatre billets de banque sur le tas d’or.
Criquet ne mangeait plus. Son regard dévorait le jeu.
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— Si je me glissais sous la table, pensait-il, il tomberait peut-être quelques pièces. f •
Fasciné, il continuait à regarder. Tout te monde Pavait oublié.
Un grand vase de Chine le cachait presque entièrement aux yeux des joueurs, dont P attention d’ailleurs était absorbée par le jeu.
Il régnait alors un grand silence.
Rodolphe tournait les cartes.
— Allons ! à moi encore ! Décidément, j’ai une veine de tous les diables. Messieurs, vous voyez ce monceau d’or et de billets de banque. Il y a quarante mille francs. Je les joue. Èh bien, qui les fait?
• — Ne tentez plus la chance, lui conseilla Àdrienne. Passez la banque.
— Non pas, non pas; ce serait de la lâcheté. À boire! à boire! dit-il,, le vin porte bonheur. Il faut avoir la fièvre pour gagner.
Et d’un trait il avala le contenu d’une coupe qu’un laquais venait de remplir.
— Et moi ! cria Hortense qui tendit son verre.
— Quarante mille francs! qui les fait? reprit Rodolphe, l’œil allumé par le vin et par la chance.
— Tout le monde se tut. Quelques-uns se fouillèrent.
Tout; à coup, l’un des Brésiliens se leva et dit avec calme :
— Moi.
Il compia quarante billets de banque de mille francs.
Avant de tourner les cartes, Rodolphe vida encore coup sur coup deux coupes pleines de champagne.
Et il gagna encore.
— Ehhien! messieurs, je veux êtrebeau joueur, fit-il d’une voix chevrotante, car il était gris. Voilà 80,000 francs; qui les fait? Comment, persoone! Vous avez peur. Ma veine vous épouvante. En effet, vous avez raison. Le diable est avec moi, et la fortune et l’amour, l’amour de la duchesse. Adrienne, tu m’aimes, n’est-ce pas? Moi, je t’adore. Viens, embrasse-moi, reine dé mon cœur. 80,000 francs ! qui les fait? Mais Adrienne se leva.
— C’est assez, dit-elle gravement. 11 est complètement gris.
— Moi, gris! riposta Rodolphe. C’est une insulte, cela. Quatre-vingt mille francs ! qui les fait? Quatre-vingt mille francs! Une bagatelle, quoi ! C’est bien la peine de venir du Brésil, de se poser en nabab, pour caponner devant une pauvre mise de quatre-vingt mille francs.
En parlant ainsi, sa tête oscillait de droite à gauche, d’avant en arrière.
— Je fais cinq sous, s’écria Hortense.
— Et moi aussi, ajouta une petite voix fêlée.
Tout le monde se retourna.
— Tiens ! ce petit singe est encore là, exclama Hortense.
— Je fais les 80,000 francs, articula lentement l’autre Brésilien.
Rodolphe était complètement gris. Néanmoins il but encore et tourna rapidement les cartes.
— Qui a dit que j’étais gris ? Voyez si je suis gris.
Il gagnait encore.
— Des sacs ! des sacs ! Le diable... Duchesse, ma duchesse ! Ah 1 ah ! ah !.
— Il éclata de rire; mais en même temps, il tombait en avant, la face sur le tas d’or.
— Emportez-le dans ma chambre! ordonna Adrienne aux deux laquais. Il
n’avait pas mangé depuis deux jours, ajouta-t-elle. Le champagne et l’excitation du jeu l’ont grisé.
Criquet regardait emporter Rodolphe, et il pensait :
— Tant d’or que ça dans la poche d’un homme ! Si le patron voyait ça !
Adrienne alors aperçut de nouveau l’enfant, et son regard étrange la frappa.
— Reconduisez cet enfant, dit-elle au domestique qui l’avait amené. Tiens! mon petit ami, voilà deux louis, Ya te coucher et surtout ne triche personne.
On emmena Criquet.
Hortense essaya de réorganiser le jeu. Elle commença une nouvelle banque ; mais tous étaient encore ahuris de cette chance, de ce gain. L’entrain n’y était plus. Ce qui manquait surtout, c’était l’argent. Les poches étaient vidés.
D’ailleurs, il se faisait tard. La soirée se traîna languissamment une demi-heure encore, et peu à peu tous les invités disparurent.