LE CRIME
Adrienne alla dans sa chambre.
Rodolphe avait été posé tout habillé sur son lit et dormait d’un sommeil agité et pénible.
Une préoccupation constante semblait le poursuivre jusque dans ses rêves ; de temps à autre il appelait Adrienne, accompagnant ce nom de mots incohérents.
Adrienne le regarda un instant, poussa un profond soupir. Mais comme elle ne voulut pas l’éveiller, elle quitta sa toilette de soirée, s’enveloppa d’une robe de chambre et revint au salon, où elle s’étendit sur un divan pour y dormir.
Les bougies étaient éteintes. Une lampe seule, couverte d’un abat-jour, éclairait tristement la vaste pièce.
— Ah! enfin, seule! exclama-t-elle. Quelle fatigue ! Et que le monde m’ennuie I
En effet, cette joie, ces plaisirs factices ne lui laissaient au cœur qu’ amertume et dégoût.
Elle était née honnête et bonne, la pauvre fille. Une première faute l’avait jetée dans une vie de désordre et d’aventures. Mais son âme, qui contenait des trésors d’affection, des tendresses infinies, n’était que dévoyée et non pervertie.
Elle avait désiré ardemment se venger de son séducteur et de toute cette famille orgueilleuse s laquelle elle devait son malheur. Mais en scrutant le fond de son cœur, peut-être y eût- on découvert que ce désir de vengeance n’était qu’un prétexte, comme la passion sait en inventer, pour se rapprocher de Rodolphe et reconquérir sou amour.
Sans doute, quand les douloureux souvenirs du passé ou quand îa fièvre de l’attente enflammaient sa colère, elle croyait de bonne foi le haïr ; mais quand il était à
sespieds, quand elle le sentait tout à elle, elle F aimait, elle ne pouvait même s’empêcher de le plaindre. Elle regrettait ses cruautés. Alors elle eût voulu revenir franchement à lui, abandonner sa tactique féroce, lui ouvrir son cœur sans détour, lui avouer ses propres souffrances, lui demander pardon. Mais la cause la plus légère ranimait son irritation., son ressentiment. Et elle restait défiante, froide, ironiq'ue.
Eu ce moment elle se souvenait qu’elle avait promis àM. de Corbière de rompre avec Rodolphe, s’il lui rendait son enfant. A la pensée d’une séparation possible’ et peut-être prochaine, son amour se rallumait plus intense. Elle sentait quels liens puissants l’enchaînaieui à lui.
— Il a brisé ma vie, c’est vrai, pensait-eîle, il a fait de moi une créature si dégradée que je n’ose plus regarder en moi-même. Mais, malgré mon abaissement, il ni’ aime encore, il m’aime éperdument!.,.. Et le jour où j’allais peut-être essayer d’une autre vie, être à lui sans réserve, lui rendre toute ma tendresse d’autrefois, je dois*., oui, je dois le repousser, le fuir, le désespérer.
El la passion, luttant contre l’amour maternel, lui causait de cruels déchirements.
— - Mais, se dit-elle, encore, si je ne retrouve pas mon fils, si on ne me le rend pas* alors... Oui, ce sera lui seul que j’aimerai. Oh 1 comme je saurai lui faire oublier toutes nos souffrances passées ! Quel sera mon dévouement, ma tendresse ! Dans cet attachement, je puis encore retrouver quelque dignité, quelque bonheur. Ah ! s’il s’éveillait en ce moment, j’irais toute dç suite lui confesse mon repentir et lui avouer mon amour.
Elle se souleva sur son coude, croyant entendre du bruit.
— Justement le voilà qui s’éveille, il a entendu nia pensée, mon désir; nos cœurs sont si étroitement unis !
Elle se leva, alla jusqu’à sa chambre ; mais Rodolphe dormait toujours du même sommeil pesant et pénible.
Elle revint prendre sa place sur le divan du salon.
Quelques instants après, la lampe s’éleiguit.
Bien qu’elle n’eut pas été élevée dans la croyance au dogme, cependant c’était uue nature religieuse, un peu superstitieuse même. Souvent, dans ses grands désespoirs, elle élevait sa pensée vers Dieu et Provoquait'.
Tonte attendrie par ces réflexions, toute repentante, toute désireuse surtout d’échapper à l’enfer au milieu duquel elle vivait, elle pria.
— Mou Dieu, dit-elle en joignant les mains, pardonnez-moi comme je pardonne à ceux qui m?ont fait du mal, et aidez-moi à sortir de cette fange qui me fait horreur. Faites qu’ils me rendent mon enfant; on, si cette joie m'est refusée, donnez-moi le courage de 'suivre les bonnes impulsions de mon cœur.
El elle s’endormit en pensaut à Rodolphe et à son eufant qui vivait, que peutêtre elle reverrait bientôt.
Elle fut tirée de ce sommeil si lourd qui suit une journée de fatigue, par un bruit qu’elle ne distingua pas nettement.
Il lui avait semblé entendre une porte s’ouvrir.
Elle se dressa sur sou séant.
— Qui est là? demanda-t-elle à demi voix. Rodolphe, est-ce toi?
Rodolphe ne répondit pas.
— Rodolphe ! appela-t-elle plus haut.
Meme silence.
Elle pensa s’ être trompée et se recoucha.
Mais tout à coup des cris étouffés parvinrent à son oreille.
Elle se dressa de nouveau pour écouter. Une sueur froide l’inonda toute.
— Rodolphe! Rodolphe! cria-t-elle de toute sa force.
Alors elle entendit les appels désespérés et sourds d'un homme qu’on étouffe :
— Au secours ! au secours ! On m’assassine !
Puis des gémissements, un râle affreux.
— Bah ! pensa-t-elle, maintenant parfaitement éveillée, c’est Rodolphe qui a le cauchemar.
Elle se dirigea néanmoins toute tremblante, et à tâtons du côté de sa chambre pour aller éveiller le dormeur.
— Me voilà, Rodolphe ! mou Rodolphe ! disait-elle.
Mais dans l’obscurité et dans le trouble de ce réveil, elle se heurtait aux meubles et elle ne trouvait pas la porte.
Alors, entendant toujours le râle et percevant distinctement le bruit d’une lutte, l’épouvante la saisit; elle cria, mais d’une voix étranglée par la terreur :
— Au secours ! au secours ! À l’assassin !
Elle avait atteint la porte, quand soudain, un homme en sortit, l’écarta violemment, et s’enfuit par la serre.
Adrieiine alors, au milieu de sa frayeur, conserva quelque sang-froid, entra dans sa chambre pour y chercher des allumettes.
— Rodolphe! dit-elle.
On ne répondit pas.
Elle s’avança; mais elle se heurta à un corps étendu à terre.
Et il lui sembla qu’elle marchait dans un liquide gluant.
Elle se baissa. C’était le corps d’un homme, celui de Rodolphe sans doute.
Elle chercha le visage, puis la place du cœur.
Horreur! Elle sentit ses mains mouillées.
Alors elle courut à la fenêtre, éclairée par le gaz de la rue, l’ouvrit et cria à plusieurs reprises :
— Au secours !
Ses forces étaient à bout. Elle s’évanouit.
Quand elle revint à elle, elle vit beaucoup de monde dans l’appartemeut.
En apercevant ses mains et ses vêtements couverts de-sang, elle jeta un cri d’effroi, et. se rappelant soudain l’horrible scène de la nuit :
— Rodolphe, ou est-il? demanda-t-elle, prise d’une angoisse indicible.
On le lui montra étendu sur le lit.
Il était pâle, inanimé.
Ut» individu eu habit noir, un médecin sans doute, se tenait à côté de lui et l ? examinait.
Adrienne le vit hocher de la tête et l’entendit prononcer son arrêt :
- — Mort, dit-il, assassiné. Le poignard a traversé la seconde côte et atteint le cœur.
Il ôtait alors cinq heures du matin. .
A six heures, la police se transportait sur le théâtre de l’assassinat et dressait procê-sverbai.
Dans la matinée, le procureur impérial, assisté de M. de Corbière, se rendit sur les lieux pour procéder à l’interrogaloirc de ions les domestiques qui composaient la maison de la fille Berihaud, connue dans le monde galant sous le nom de la Duchesse.