L’ENQUÊTE
L’assassinat de Rodolphe de Corbière, le Jils d’un honorable magistrat, lit grand bruit, au Palais surtout.
Les journaux, sans donner de noms, annonçaient un drame aussi mystérieux que scandaleux, appelé à figurer parmi les causes célèbres.
Les reporters aiguisaient leurs crayons et du , matin au soir exploraient la rue Moncey, cherchant à pénétrer jusqu’au théâtre du crime, afin d’en retracer à leurs lecteurs les plus menus détails.
Mais ce crime, qui Pavait commis?
La veille, la Duchesse avait reçu nu grand nombre de visiteurs; et le soir, il y avait eu chez elle nombreuse réunion.
On y avait joué gros jeu.
Cependant les 160,000 francs se retrouvant intacts dans la poche de Rodolphe, et rien n’avant été dérangé dans l’appartement, on dut supposer que le vol n’avait pas été le mobile du crime.
Aucune porte,- en effet, aucune fenêtre n’avait été forcée ni brisée. Il est vrai qu’un vasistas de la serre laissé ouvert par mégarde avait pu donner issue au criminel. Mais un mobile purement moral avait dû le pousser à commettre l’assassinat.
Cet assassinat, ou l’attribuait à la jalousie.
Tous les domestiques s’accordèrent à en accuser Jacques, un ouvrier qir Adrienne traitait de la façon la plus amicale. Us avaient plusieurs fois entendu Rodolphe exprimer des soupçons sur la présence très fréquente de Jacques dans la maison.
Au surplus, le jour même du crime, il avait introduit avec lui un homme âgé, d’assez mauvaise mine.
Le valet de pied affirmait avoir vu sortir Jacques seul, et ne se souvenait pas d’avoir vu sortir l’autre.
J1 certifia que le dît Jacques, à qui la fille Berthaud témoignait uue confiance sans bornes, avait une clef de la petite porte de l’hôtel, et pouvait ainsi entrer et sortir à volonté.
)I rapporta enfin cette phrase entendue par lui dans la soirée môme du crime :
c( Si Jacques était mon amant, je le chargerais de me débarrasser de toi. »
En conséquance, ordre fut donné d’arrêter Jacques et de rechercher son complice supposé.
A cette nouvelle, Adrienue, au désespoir, courut chez le juge d’instruction et plaida la cause de Jacques avec une chaleur qui corrobora la déposition des domestiques sur la nature des relations paraissant exister entre elle et l’ouvrier.
Un autre point de l'instruction restait obscur :
Quel était cet incouuu qui s’était présenté vers quatre heures chez Adrienne, et qu’elle avait outrageusement chassé de sa maison?
Adrienne, interrogée, nomma M . de Noiregent et raconta l’odieuse proposition qu’il avait osé lui faire.
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Soudain un homme en sortit, l’écarla violemment.
(Chap. XVIII, 2 e partie.)
Elle sc rappela alors le regard terrible qu’il lui avait lancé; et ce souvenir fut pour elle un trait de lumière.
— Pour trouver le coupable, dit-elle, cherchez celui qui pouvait avoir intérêt au crime. Mais, d’abord, il est évident que c’est moi que l’assassin croyait frapper. Comment eût-il su que Rodolphe de Corbière reposait seul dans ma chambre ? II ne s’agit donc pas de chercher celui qui avait intérêt a la mort de Rodolphe de Corbière, mais bien celui que ma mort pouvait servir. Or, je ne me connais que deux ennemis :
M. de Noiregent et le père de Rodolphe. J’avais menacé M. de Noiregent de le dénoncer dès le lendemain aux tribunaux. 11 pouvait désirer aussi se venger de la façon mépri- *
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saute dont je Pavais chassé. Quant à M. de Corbière, ma vie également le gênait; car il me regardait comme la cause unique du désordre de son tils.
Le juge d’instruction fut frappé de la logique de cette accusation, tout enla repoussant comme une iüdigne calomnie.
Toutefois, ce magistrat était juste et cherchait consciencieusement et courageusement la vériié.
Il se rendit aussitôt chez M. de Corbière, et lui lut la dernière déposition d’Àdrienne.
M. de Corbière, ordinairement si maître de lui, pâlit. Mais il se remit 'bientôt.
— Accuser de la sorte M. de Noiregent, mon honorable beau-frère, m’accusser moi-même 1 s’écria-t-il saisi d’une véhémente indignation.
— Évidemment, ainsi que je vous l’ai dit d’abord, je ne m’arrête pas un instant à l’accusaticfn dirigée contre vous. Quant à M. de Noiregent...
M, de Corbière lui coupa de nouveau la parole; traitant d’inventions diaboliques les tentatives de séduction attribuées par cette fille à nu si digne homme.
‘ — Eh ! eh 1 repaTtit le juge d’instruction, d’humeur un peu sceptique, cette fille est d'une grande beauté.
— Mais, se récria de nouveau M. de Corbière, je vous réponds, moi., de la parfaite convenance, de la vertu éprouvée de mon beau-frère, vous pouvez me croire. Je le connais depuis vingt ans. 11 habite presque ma maison. Il dîne à ma table. Nonseulement il a rendu de grands services à Vieux bourg, mais il a donné au parti de l’ordre de tels gages et montré pour le régime impérial un tel dévouement, qu’il nous est impossible de douter de lui, et surtout de l’impliquer dans -une. affaire criminelle. Vous m’entendez, dit-il en appuyant avec intention sur ces derniers mots.
* — Te conçois... je conçois, dit le juge d’instruction, dépendant, ajouta-t-il en frappant à petits coups sur sa tabatière, la fille Berthaud donne certains .détails qui ont une 'Si grande apparence de vérité--.
— Encore un coup, interrompit avec impatience Tancien procureur impérial, je réponds de M. de Noiregent. Vous ne connaissez donc pas ces IfillesTà? Elles ont une telle habileté dans le mensonge, que leurs fables en effet peuvent avoir une apparence de vérité. Mais des assertions aussi peu dignes de foi ^doivent-elles contrebàlancer toute une vie de probité et fle services rendus? Non., non, monsieur Je juge, -vous me pouvez inquiéter cet homme exceptionnellement honorable, sur la simple déposition d’une pareille créature. Ne vous ai-je pas 'donné sur la famille Berthaud des renseignements qui doivent vous éclairer? Des ouvriers sans foi ni loi, connus pour leurs opinions révolutionnaires, et de plus une fille de mauvaise vie. N’est-ce pas là, évidemment, qu’il faut chercher les coupables? Qui vous dit même que le vol n’était pas également le mobile du crime? Ces gens-là ont-ils la moindre moralité? Denis Berthaud avoue être resté dans la serre une partie de la soirée. Qu’est-ce qui vous prouve qu’il n’y est pas resté jusqu’à la fin ? En ce cas, il a vu que mou fils gagnait et mettait son gain dans sa poche, une somme considérable, comme vous le savez.
— Mais cette somme a été trouvée intacte dans la poche de votre fils ! objecta le juge. *
— Bref ! reprit M. de Corbière, j’ai à vous soumettre quelques documents qui vous prouveront que la fille Berthaud elle-même ne. serait pas étrangère au crime.
: — La fille Berthaud ! exclama le juge, je n’ai trouvé aucun indice qui pût la faire soupçonner.
— Rappelez-vous cependant sa réponse, lorsque j’allai lui faire des propositions an sujet de mon malheureux enfant. Après lai avoir tracé le tableau du désordre et
de la douleur qu’elle apportait dans ma famille, comme je lui disais : N’êtes-vous pas assez vengée? elle me répondit d’un air sombre, avec un accent plein de menaces ; Non ! Mais lisez cette lettre que je viens de trouver parmi les papiers de mon fils. .
Le juge prit cette lettre et lut : 1
« Mon Rodolphe, je te veux tout à moi, à moi; seule, car je n’existe que pour toi.. Et le jour où tu me quitterais, je mourrais; mais auparavant, je me vengerais d’une manière terrible. Je ne veux pas que tu sois à une autre. Gomment as-tu pu. rester deux jours sans venir auprès de ta pauvre Duchesse? Que fais-tu loin d’elle? Je t’ai blessé, c’est possible. Mais quand je suis mauvaise, c’est que moi aussi je souffre et plus que toi peut-être. .
« Viens, viens vite, mon Rodolphe, car l’atiente me rend folle. Tu ne saurais croire que d’idées insensées me passent dans l’esprit en une heure, , en une minute. Où es-tu ? Auprès de ta femme, implorant son pardon. Ali ! je le vois, tu l’aimes encore, cette femme que je hais parce c’est la seule barrière qui nous sépare. Je ne croirai à ton amour que lorsque tu l’auras quittée pour être tout à moi, moi qui suis bien véritablement ta femme, la première, la seule qui ait jamais su t’aimer. Quand je pense qu’une autre a pris ma place, que tu lui as donné ton nom et ton amour, j’en éprouve toujours comme un vertige de colère et de désespoir. Est-ce q’uelle sait aimer,, elle, cette bourgeoise? Moi, si je croyais... si j’étais sûre... je note pardonnerais pas, car je l’aime jusqu’au crime; et les bras de ta Duchesse, - en t’enlaçant, te feraient un collier mortel. » . . - .
Après avoir lu et pesé chaque mot de cette lettre, le juge d’instruction dit à M. de Corbière : . '
— C’est une lettre comme, en écrivent les amoureux dans les moments de passiou ; et je ne crois pas qu’il y ail fil un motif suffisant pour ordonner l’ arrestation de la fille Berlhaud.
— Ainsi, reprit M. de Corbière en se drapant dans sa dignité de magistrat offensé, vous avez des égards semblables pour une fille de celte espèce, une fille hors la loi, une fille dont le métier est de désoler, de ruiner les familles ; une fille perdue, une créature dangereuse à l’orde moral et social; et qui depuis longtemps devrait être séquestrée ! Vous hésitez à la faire arrêter, après les preuves qusje viens de vous fournir, après les calomnies*odieuses dont elle a essayé de ternir la réputation d’un. honnête homme que tout le monde vénère ; vous hésitez à la croire coupable, quand tout l’accuse, au contraire : ses relations avec cet ouvrier, la présence de son père à Paris, et dans son appartement ce jour-là même. Le père ne vous a-t-il pas avoué que bien souvent, eu effet, des pensées de crime lui étaient venues? Vous le voyez bien, il y a connivence entre eux; et vraiment je ne puis concevoir votre hésitation.
Cette violente tirade fut débitée avec la passion et l’emphase qu’apportait dans ses réquisitoires le procureur impérial.
— J’hésiLe, monsieur, répondit le juge, qui était un digne et intègre magistrat, parce que je cherche avant tout la vérité et la justice. Celte tille peut avoir été fort coupable; mais je ne crois pas qu’elle ait -en rieu participé à l’assassinat de votre fils. Sa douleur était trop profonde pour être simulée. Enfin, quels qu’aient été ses torts dans le passé, il y a chez celle créature un fond d’honnêteté et de droiture. Je l’ai interrogée devant le cadavre de votre fils; elle m’a raconté son passé, les liens qui les unissaient, avec un accent de sincérité, avec des larmes de repentir qu’on ne saurait feindre. . '
— Vraiment, monsieur le juge, repartit sévèrement M. de Corbière, on pourrait
croire, à vous entendre, que vous êtes, vous aussi, sous le charme de cette fille satanique.
Le juge destruction était un vénérable vieillard, qui depuis longtemps avait abdiqué toute prétention auprès des femmes.
11 se contenta de sourire dédaigneusement. Mais craignant que son hésitation ne lui valût une disgrâce, car il connaissait les relations toutes-puissantes de M. de Corbière, il promit d’interroger de nouveau la fille Berthaud et d’ordonner son arrestation, si l’interrogatoire faisait naître en lui le plus léger soupçon.
11 retourna donc à l’hôtel de la rue Moncey, accompagné cette fois de l’ancien procureur impérial.
Ils trouvèrent Àdrienne au lit, malade, plongée dans un désespoir si profond qu'elle semblait n’être plus de ce monde.
Le juge lui mit sous les yeux sa lettre à Rodolphe.
— Reconnaissez-vous cette écriture ? lui demanda-t-il.
— Assurément, répondit-elle. C’est la mienue.
— Pensiez- vous ce que vous écriviez et aviez- vous réellement, dans ces moments d’impatience, des désirs de vengeance?
— Je l’aimais. Je craignais de le perdre. La passion m’exaltait.
— L’idée de vous venger en le frappant vous est-elle jamais venue ?
— Ah! monsieur!...
Elle ne put achever sa phrase. Les sanglots l’étouffèrent.
Le juge regarda M. de Corbière.
— Comédie ! murmura celui-ci.
Le juge d’instruction reprit :
— Monsieur de Corbière vous accuse d’ayoir participé à Pattentat commis sur son fils. *
— Oui, je l’accuse comme inspiratrice du crime. Si elle n’a pas frappé elle-même, elle a dirigé le bras de l’assassin. L’assassin, ce doit être son père, un homme emporté, irascible, qui a fréquemment proféré des menaces contre nous ; ou bien encore Jacques, un homme d’apparence calme, mais fort dangereux.
— Mon père 1 Jacques I s’écria Àdrienne qui, dans un mouvement d’indignation, se souleva sur son séant ! Vous osez les accuser I Ils sont innocents, je l’atteste.
— Connaissez-vous donc le coupable?
4 • — t Je ne le connais pas.
— Quand je vous questionnai la première fois, vous refusâtes de me dire quelles promesses vous fit autrefois Rodolphe de Corbière pour vous séduire. Avez-vous conservé quelques lettres, quelques preuves?
— Je ne produirai rien contre lui, repartit Àdrienne,
— Je vous ferai observer que ce refus de répondre à mes questions peut vous compromettre.
— . N’importe ! Je n’attaquerai pas, pour me défendre, la mémoire d’un homme que j’ai tant aimé et qui m’a été si cruellement enlevé.
— En vérité, voilà qui est habile, grommela M. de Corbière.
— Vous ne voulez donc rien révéler à ce sujet?
— Non; s’il a eu des torts envers moi, j’en ai eu envers lui. Peut-être l’ai-je fait plus souffrir que son meurtrier.
— Vous oubliez qu’il ne s’agit pas de vous seulement, mais de voire ami Jacques et de votre père. S’ils sont reconnus coupables, vos déclarations atténueront beaucoup leur crime.
— C’est donc vrai, ils sont soupçonnés, arrêtés? Mon père aussi, le brave, l’honnête homme !
— C’est sur lui principalement que pèsent les soupçons.
Et le juge lui raconta comment il s’était introduit dans la serre, et comment cette coïncidence pouvait entraîner sa condamnation*
— Àdrienne, atterrée de ce qu’elle entendait, regardait son interlocuteur avec des yeux égarés, suppliants.
— Mon père, arrêté, arrêté! Cela n’est pas, cela n’est pas. Oh! dites^moi que cela n’est pas; que vous voulez me faire peur, pour me forcer à parler. Eh bien oui, je parlerai.
Et elle pressait son front de ses deux mains, comme pour retenir sa raison qu’elle sentait lui échapper.
Déjà elle voyait son père sur l’échafaud. Elle se rappelait en cet instant les anciennes menaces de M. de Noiregent, cet implacable ennemi qui devait poursuivre sa vengeance jusqu’à la dernière limite.
Puisque son père était entré chez elle, puisqu’il avait entendu son entretien avec Rodolphe, c’était lui, en effet, qui avait dû commettre le crinie. Il fallait le sauver.
— Attendez, dit-elle, attendez un peu. Mon Dieu! il me semble que ma tête se brise. Ecoutez, je vais vous dire tout. C’est moi qui ai commis le crime, moi seule, je vous le jure.
Le juge d’instruction l’observait avec stupéfaction.
— Qu’est-ce qui vous pousse à faire cet aveu?
— Je suis assez criminelle déjà, assez maudite. Je ne veux pas commettre cette dernière i infamie, laisser accuser mon père qui est innocent.
— Avec quelle arme avez-vous frappé?
— Avec le poignard que vous avez trouvé sur l’étagère cle ma chambre. Je Pavais acheté à cette intention. Je m’étais dit : Quand il me rendra trop malheureuse, j’en finirai. Je voulais me frapper aussi; mais j’ai été lâche.
— Dites-vous la vérité? Vous savez qu’il y va pour vous de l’échafaud.
Elle ne put réprimer un tressaillement douloureux ; néanmoins elle répondit avec fermeté :
' — Je dis la vérité.
— Pourtant vous aimiez toujours Rodolphe de Corbière?
— Je croyais l’aimer ; mais au fond je le haïssais.
— Cependant vos larmes, vos regrels...
— Monsieur vous l’a dit tout à l’heure : comédie. Nous pleurons quand nous voulons, nous, fit-elle avec un amer sourire.
— Et tout à l’heure vous ne vouliez pas l’accuser, parce que sa mémoire vous était chère? .
— Je ne voulais pas parler, parce que j’avais peur de me compromettre.
— Si vous haïssiez autant M. de Corbière, pourquoi continuiez- vous à le voir?
— Pour le torturer. C’était ma vengeance.
— Malgré ces aveux si complets, le juge d’instruction hésitait encore. Il devinait que cette femme mentait avec un dévouement sublime. Il ne savait que résoudre
Cependant, devant un aveu aussi formel, il dut ordonner son arrestation.
Mais en -quittant la rue Moncey, il se transporta à l’hôtel où était descendu M. de Noiregent.
A la vue de ce masque sombre, au front bas, aux yeux louches, aux lèvres sensuelles, aux méplats ignobles, le juge sentit s’accroître sa défiance.
Voici l’interrogatoire, tel* qu’il a été consigné dans le dossier de l’affaire : — Vos nom et prénoms?
Glaude-Guillaume de Noiregent.
— Vous êtes allé le 29 courant chez la fille Berthaud?
— Oui.
— Vous avez eu un entretien avec elle?
— À quel sujet?
— Au sujet de Rodolphe de Corbière, son amant.
— Ne lui dîtes-vous pas. que tous saviez où était son enfant?
— Je le lui dis, en effet, dans l’espoir de l’amener à rendre Rodolphe de Corbière à sa famille éplorée. *
- — Est-ce là la seule proposition que. vous lui fîtes?
— C’ést la seule.
— Elle se plaint que vous l’ayez outragée comme femme et comme mère, en lui proposant un marché honteux. •
Pour toute réponse, M. de Noiregent fit un geste d’indignation, :
— Répondez, reprit le magistrat.
— Mon caractère bien connu et mes cheveux blancs ne sont-ils pas plus éloquents que tout ce que je pourrais vous dire?
— Veuillez répondre d’une façon plus explicite,
M. de Noiregent parut tout à coup saisi d’une vertueuse colère.
— Ah ! Monsieur le juge, s’écria-t-il, je souffre vraiment d’avoir à me défendre d’une pareille calomnie. Vous voulez savoir ce qui s’est passé? Voici la vérité. Si j’hésitais à la révéler, c’était par égard pour celte indigne créature, à laquelle autrefois j’ai porté quelque intérêt. Vous savez que, si bas soient-elles tombées, il est certaines filles chez lesquelles l’amour maternel est très développé. Àdrienne Berthaud paraît pousser presque jusqu’à la folie ce sentiment, auquel se môle le remords d’avoir abandonné son enfant. Quoi qu’il en soit, dès que je lui parlai de son fils, de l’espoir que j’avais, de le lui rendre, je vis cette fille tomber dans un état de véritable démence. Elle me prit les mains, enroula ses bras à mon cou, m’embrassa les eenoux.
Alors, rempli d’horreur et de dégoût pour ses façons de prostituée, je* la repoussai violemment, et, daus mon indignation, je lui déclarai que jamais .je ne lui rendrais son enfant, que je regardais ma conscience engagée à ne pas livrer un enfant entre les mains d’une mère aussi dégradée. À cette menace, elle se jeta à mes pieds, et fit une foule de contorsions inconvenantes dont je la réprimandai sévèrement. Comme je demeurai inébranlable devant toutes ses supplications, elle changea tout à coup d’altitude. Elle sonna son domestique, et, me regardant avec insolence, lui ordonna de me reconduire. Telle est la vérité, je le jure devant Dieu!
— Une dernière question ,, reprit le juge. Savez-vous réellement ce qu’est devenu l’enfant de cette femme?
— 11 a ôté recueilli et élevé par des saltimbanques, et il demeure, ou plutôt il campe tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre.
— Comment se fait-il que vous seul connaissiez l’existence et la demeure de cet enfant, et pour quel motif vous y êtes-vous intéressé?
M. de Noiregent raconta alors une partie des événements déjà connus.
— C’est donc vous qui avez fait disparaître l’enfant au moment où l’ouvrier Jacques allait le ramener à sa mère?
— Ce n’est pas moi, répondit en hésitant M. de Noiregent, mais un homme de
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confiance qui, pour satisfaire au désir de M me .de Corbière, avait chargé de faire baptiser Tentant. Or, il aura outrepassé ou mal interprété les ordres qu’il avait reçus.
— Mais pourquoi n’avez-vous pas rendu cet enfant à sa mère? demanda sévèrement le juge.
— A cause delà conduite scandaleuse de cette fille, et parce que M. de Corbière craignait l’influence qu’elle eût pu exercer sur son fils Rodolphe en jouant la sentimentalité maternelle.
— ( Et où se trouve actuellement cet enfant?
— Il habite,, je crois, les hauteurs de Believille.
— Ainsi il est à Paris?
— Ses parents* adoptifs exercent toujours, la profession de saltimbanques. Ils font aussi de la musique dans la rue.
Toutefois, M. de Noiregent fit cette dernière réponse avec un certain embarras que remarqua le juge.
— Veuillez me douner leur adresse.
L’embarras du cauteleux personnage, augmeuta. ■
Le juge d’instruction observa môme quelque trouble dans sou regard et dans son attitude.
— Je ne saurais vous le dire au juste, répondit-il; mais demain, si vous le voulez, je pourrai vous y conduire.
Le magistrat, cle plus eu plus soupçonneux, prit rendez-vous pour aller le lendemain visiter les musiciens ambulants.
Le lendemain donc ils se rendirent sur les hauteurs de Believille.
M. de Noiregent fit pénétrer le juge d'instruction dans un bouge infect,' où. ils demandèrent les joueurs de vielle et de clarinette.
Mais on leur apprit que depuis le 19 du mois ils avaient quitté leur logement, et qu’on ne savait où ils s’étaient dirigés.
À cette nouvelle, le juge arrêta un regard scrutateur sur M. de Noiregent, qui parut se soustraire à ce regard avec une émotion évidente.
Cette date, la même que celle du crime, était un précieux indice et jetait une lumière dans cet obscur dédale.
— C’est bien le 19 qu’ils ont quitté votre logement?
L’iguoble vieille à laquelle s’adressait cette question, s’empressa d’aller chercher le registre où elle inscrivait les noms de ses clients, ainsi qu’elle les appelait.
— Savez-vous, monsieur de Noiregent, dit le juge d’instruction, que cette soustraction d’enfant, dont la défense tirera certainement parti, pourrait fort bien vous causer de l’ennui, ainsi qu’à M. de Corbière?
— Monsieur le juge, répondit M. de Noiregent d’un ton digne, que la justice ait son cours, que la vérité soit connue,. et que la mort de mon pauvre neveu soit vengée, c’est tout ce que je demande.
La logeuse revenait eu cet instant avec un registre graisseux qu’elle mit sous les yeux cl n magistrat.
C'était bien le 19, en effet, que les saltimbanques avaient quitté Believille.
— Mais, du reste, fit la vieille qui reconnut soudain M. de Noiregent, ils sout partis le lendemain du jour où monsieur que voilà est venu les voir. Je me demandais tout à l’heure où j’avais aperçu déjà cette vilaine frimousse, soit dit sans vous offenser, ajouta-t-elle en se tournant vers M. de Noiregent. Maintenant, je m’en souviens, c’est iei-mème. Seulement vous portiez des lunettes vertes et un faux toupet. Mais je vous reconnais bien. À preuve que j’ai dit au vieux : Qu’est-ce que c’est donc
que celte espèce de cafard. qui est venu vous voir? — Oli ! c’est un fin, m’a répondu le vieux. El le petit, qui est malin comme un singe, a dit : 11 est encore plus laid que moi, n^est-ce pas,. marne Gobeluche ?
Ce bavardage venait de produire sur les deux interlocuteurs de marne Gobeluche une sensation profonde.
M. de Noiregent avait pâli, et le magistrat le regardait â la dérobée en se mordant les lèvres.
Ce rapprochement de date, cet enfant si laid que la logeuse comparait à, un singe, la comparaison même dont s’était servie llorlense Perruchot dans sa déposition, cette visite de M. de Noiregent la veille meme du crime, corroborèrent ses vagues présomptions. Il crut, être sur la trace du vrai coupable.
Il adressa â madame Gobeluche quelques questions sur ces musiciens ambulants. Ses réponses; se rapportèrent d’ailleurs exactement aux renseignements fournis par M. de Noiregent. -
En quittant M. de Noiregent, le juge d’instruction lui dit :
— Vous ne pouvez retourner à Vieuxbourg, car vous serez certainement appelé comme témoin dans cette affaire.
Quand ils se séparèrent, il était presque nuit. Le visage de M. de Noiregent était encore assombri par la demi- obscurité; cependant le regard venimeux qu’il lança n’échappa point au magistrat, habitué a saisir et à interpréter le jeu des physionomies.
Mais ce regard, plein de. menaces ne L’effraya point. Cette affaire mystérieuse, compliquée, le passionnait. Il saurait découvrir, la vérité qu'il ne tenait pas encore.
Le lendemain il revint seul dans le bouge de Belleville et questionna de nouveau madame Gobeluche. ;
Il obtint des détails qui ue lui permirent plus de douter que ces musiciens ambulants étaient bien ceux qui étaient venus sous les feuôtres d’Adrienne dans la soirée du crime. Le nom seul de l’enfant, le nom de Criquet, que se rappelait la logeuse, suffisait à établir leur identité. 1
Le juge insista pour que madame Gobeluche rassemblât ses souvenirs au sujet du personnage. qui l’avait accompagué la veille. N’était- il pas venu plusieurs fois rendre visite aux saltimbanques? Ses entretiens avec Bradacier avaient-ils été longs? N’avaitelle rien remarqué de mystérieux dans ses allures?
Madame Gobeluche ne put fournir aucune indication positive. Elle donna seulement le signalement très exact des trois musiciens ambulants. En somme, elle les croyait peu dignes d’estime, et les avait vus déguerpir avec plaisir.
Depuis le jour de l’assassinat, on recherchait vainement, sur les vagues renseignements d’Hortense, les trois musiciens qui étaient veuus jouer sous les fenêtres d’Àdrienne. Maintenant, un signalement aussi précis les ferait aisément découvrir.
On activa les recherches.
Mais, trois jours après cette visite, le juge d’instructiou reçut brusquement son changement.
Ou l’envoyait à Bordeaux.
L’enquête se poursuivit cependaut, mais avec beaucoup moius d’activité.
Evidemment on traînait l’alïaire en longueur.
Malgré l’aveu d’Àdrienne, on continuait à retenir en prison et au secret Denis et Jacques.
Quant aux saltimbanques, soit qu’ou les cherchât mal, soit qu’ils fussent passés en pays étranger, on ne les trouvait pas.
— Je me demandais tout à l’heure où j'avais aperçu celte vilaine frimousse.
(Ghap. XIX, £ c partie.)