‹ Crimes de L'amourChapitre 54 sur 60 · DE MAGNANIMES COUPABLES · texte numérisé non relu

DE MAGNANIMES COUPABLES

Cependant, les déclarations d’Àdricnne étaient tellement contradictoires, que sa culpabilité ne paraissait pas vraisemblable. Les soupçons continuaient à planer sur Denis Berlhaud et Jacques, qui seuls pouvaient avoir iutérôL à commettre le crime. La vengeance avait dû être le mobile de Denis; la jalousie, celui de Jacques.

25 e Livuaison.

(Librairie Populaire).

Toutefois, avant de les traduire aux assises, on voulut tenter la confrontation entre les trois accusés.

Depuis trois mois déjà, Adrienne languissait dans sa prison. Elle savait que ses aveux n’avaient fait élargir ni son père ni Jacques.

Affaiblie par cette longue captivité, incertaine du sort qui l’attendait, espérant! la mort comme son unique refuge, elle restait absorbée dans une tristesse, dans un abattement profonds.

Autrefois, dans la solitude de sa mansarde, elle avait éprouvé déjà la même fatigue de vivre, les mêmes dégoûts et cette prostration si complète, qu’elle allait jusqu’à l’indifférence.

Yêtue d’une robe de deuil fanée, les cheveux en désordre, le front penché, l’œil atone^ ses belles mains pâles croisées sur ses genoux, c’était dans cette attitude qu’elle passait les longues journées de la prison.

Elle repoussait toute distraction, toute occupation, A quoi pensait-elle? A la mort qui la menaçait peut-être? A son passé si douloureux? Non, elle pensait à Rodolphe, elle avait sans cesse devant les yeux sa mort sanglante. Si parfois on surprenait dans son regard comme un éclair de passion, comme un rayou de vie, c’est qu’elle se souvenait de cet amour si véhément qui h galvanisait encore.

Les rares visites qu’elle recevait de ses anciens amis ne pouvaient la tirer de cette torpeur, Henri et Morteiasc eux-mémes ne parvenaient pas à la distraire.

Plusieurs bois l’avocat que ses amis avaient chargé de sa défense, était venu conférer avec elle : ; mais elle lui répondait opiniâtrement :

— J e aie veux ;pas me défendre.

En vain., ému de sa grande beauté, avait-il cherché à vaincre cette résolution, Adrienne demeurait inébranlable.

Quand on vint lia chercher pour la conduire au .palais de justice, Henri ôtait auprès d’elle. Elle Tècoutait sans l’entendre.

Elle se leva toute Mssonnaüte, pâlit davantage et demanda d’une voix tremblante :

— Est-ce qu’on va me juger?

Puis elle aj outa tout -aussitôt, d’un ton ferme :

— Allons!

Au palais de justice, on lui fit subir d’abord un nouvel interrogatoire, auquel elle répondit, comme précédemment;, de manière à déconcerter Je juge d’instruction le plus expérimenté.

Au moment où elle s’y attendait le moins, Denis Berthaud et Jacques, tous deux enchaînés, parurent daus la salle.

Son premier mouvemeul fut de s’élancer vers son père. Mais elle s’arrêta tout à coup, et, tombant sur ses genoux, elle murmura :

— Mou père!

— Ne m’insultez pas en m’appelant votre père, dit Denis d’une voix sourde. Voyez, misérable, où vos dérèglements nous ont conduits tous les trois.

Alors Adrienne se releva.

— Pourquoi donc, monsieur le juge, demanda-t-elle avec noblesse, ces deux hommes, honnêtes entre tons, sont-ils ici, enchaînés comme des criminels? N’ai-je pas avoué que moi seule étais coupable?

Pour toute réponse, le juge lui imposa silence.

Elle tendit la main à Jacques, qui la prit avec une indéfinissable douleur.

— Ah ! mademoiselle, dit-il, vous êtes sublime. Mais je n’accepterai pas un pareil sacrifice.

Le juge commença celte nouvelle instruction, espérant faire jaillir la lumière de ce triple interrogatoire et de cette confrontation. S’adressant à Denis :

— À quelle heure, le 15 janvier, êtes- vous sorti de l’appartement de votre

fine?

— Je ne sais pas au juste. Jè suis sorti dès que j’ai vu son infâme séducteur se mettre à ses genoux, dès que j’ai entendu cette fille lui dire qu’elle l’aimait encore ; car j’avais promis à Jacques, je le lui avais juré meme, de ne pas faire de sottises; or, à la vue de cet homme, je sentais le sang me monter à la tête avec uue telle violence, que j’ai craint de ne pouvoir me contenir. J’avais reyu ma fille. J’étais prêt à lui pardonner; mais, la retrouvant toujours aussi vile, aussi lâche, lui pardouner, c’était: impossible. Je n’avais plus qu’à m’éloigner.

Le juge alors s’adressant à Jacques :

— À quelle heure le sieur Berlhaud est-il rentré à votre domicile?

— À dix heures du soir.

— Et il n’est pas ressorti dans la soirée?

— Non, j’en suis absolument sur,

— Ei vous, Denis Berlhaud, êles-yous sûr également que le sieur Jacques ne soit pas sorti de toute la nuit?

— J’en suis certain également. Nous couchions dans le même lit. Comment eût-il pu.se lever sans m’éveiller? D’ailleurs, je n’ai pu dormir cette nuit-là. Je pensais à cette fille, à ce qu’elle était devenue, elle, autrefois si modeste et si sage. Dire que des idées de vengeance ne me soient jamais venues... Oh non! je ne dis pas cela. Saehez-le bien, monsieur le juge, dans tout ce qui arrive, je ne regrette qu’une chose, c’est que cet homme ait été frappé par une autre main que la mienne- Depuis neuf ans, toutes les fois que je songe à lui, je vois rouge, la colère: m’étouffe.

Vous, la justice, vous le défendez, vous recherchez sou meurtrier; mais, c’est lui qu’il fallait punir. Vous en envoyez au bagne qui sout moins criminels. Vous ne* savez donc pas ce qu’il a fait, le misérable? Cette fille, c’était notre joie, notre orgueil. Nous l’aimions tant! Je m’eu souviens toujours. Quand j’entendais sa voix dans l’escalier, le cœur me battait comme à un amoureux. Ma pauvre fernme, en la regardant, avait dans les yeux des larmes de tendresse, et ma vieille mère, toute paralysée, retrouvait des forces pour lui sourire et pour l’embrasser. Eh bien ! cet homme est entré chez nous, comme un voleur, en se cachant. Et par la fraude, par la ruse, il nous a pris le cœur de notre enfant. L’aimait-il seulement? Non, il s’amusait. Pour lui elle a tout oublié, le respect d’elle-même et celui qu’elle nous devait. Alors la désolation est entrée chez nous avec le déshonneur. La malheureuse s’est enfuie. Elle a bien fait. Je crois que dans le moment je l’aurais tuée. Puis les deux femmes sont mortes. Et moi je ue vivais plus que pour nous venger.

Oui, c’est vrai, je l’ai dit cent fois, jaunis voulu tuer cet homme, puisque vous, qui vous appelez la justice, vous n’aviez aucune loi pour punir le malfaiteur qui nous avait pris notre fille, notre bonheur et notre honneur à tous. L’honneur, vous le savez bieu, n'esl-ce pas? c’est plus que la vie. Mais ce n’est pas tout encore; il y avait un enfant. Qu’est-il devenu? Que deviendra-t-il? Quand j’y songe j’en frémis.

Tous les jours vous eu condamnez, de ces pauvres enfans abandonnés, vicieux dès leur naissance. Ce ne sont pas eux qu’il faudrait châtier; ce sont les scélérats qui séduisent nos filles, qui les vouent à la honte, au vice, elles et leurs enfants. 0::i, je le

répète, je n'ai qu’un regret, c’est qu’un autre ait pris ma place et nous ait vengés.

Le juge avait écoulé attentivement cette longue protestation de Denis Berlhaud, espérant sans doute qu’il se trahirait. Uue telle véhémence n’était pas feinte assurément. Elle annonçait un caractère violent qui était une charge de plus contre lui. Mais aussi, ses paroles, comme son visage, respiraient une si parfaite honnêteté, qu’on ne pouvait croire qu’il mentît..,

— Vous le voyez bien, ce n’est pas lui, s’écria Àdrienne qui, elle aussi, avait écouté palpitante, craignant que son père ne laissât échapper un mot imprudent.

— Taisez-vous, lui dit sévèrement le juge; il vous est interdit de parler avant que je ne vous interroge.

Jacques s’applaudissait de la réponse de Denis. Il lui semblait impossible qu’on pût suspecter de mensonge un si brave cœur, un langage aussi loyal.

Àdrienne pensait de même. Mais, alors, quel était le coupable? C’était donc Jacques. Elle tremblait maintenant pour son ami.

. — D’après l’enquête faite à Vieuxbourg, reprit le juge en s’adressant à Jacques, il paraît certain que vous . aimiez la fille Berthaud, que vous l’aviez demandée en mariage, et l’on vous dénonce comme le père de son enfant.

Bien que depuis longtemps Jacques connût ce bruit absurde, il ne pouvait l’entendre répéter sans sentir l’indignation bouillonner en lui.

Il rougit. Et cherchant une réponse à la fois calme et énergique, mais n’en trouvant pas, il se troubla, il hésita.

Le magistrat remarqua ce trouble, cette hésitation.

— Gela n’est pas, monsieur le juge, cela n’est pas, s’écria de nouveau Adrienne. N’avez-vous pas entre les mains vingt lettres daus lesquelles Rodolphe de Corbière reconnaissait sa paternité? Jacques n’est pas coubable. Mais pourquoi cherchez-vous une autre victime, puisque je m’offre en expiation de ce crime? C’est moi, vous disje, moi seule qui l’ai commis. Vous ne pouvez comprendre que je l’aie tué, puisque je l’aimais

Oui, je l’aimais, je l’aime encore. Si vous ne comprenez pas cela, c’est que vous ne savez rien des folies de la passion. Sans doute, il a brisé ma vie; sans doute il nous a fait beaucoup de mal à tous : il m’a jetée dans le vice; mais aussi cet amour me donnait l’horreur de la fange oü j’étais tombée et d’où je ne pouvais sortir. Comme ma réhabilitation était impossible, comme son mariage aussi nous séparait, comme nous souffrions trop, j’ai voulu en finir, je l’ai tué. Je voulais me tuer ensuite; mais au moment de me frapper, la force et le courage m’ont manqué.

— Monsieur le juge, reprit Jacques avec calme, n’écoutez pas ce que dit celle pauvre femme. Vous voyez bien qu’elle a la tête malade. Celle exaltatiou, c’est du délire. Elle ment. Ce n’est pas elle qui a tué Rodolphe de Corbière. Nul ne le sait mieux que moi, puisque...

Ici la voix lui manqua.

— Puisque ?. . . interrogea le juge.

— Puisque c’est moi qui ai frappé cet homme, dit-il en serrant les dents.

— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai 1 s’écria Àdrienne. Je connais son dévoûment. Il s^accuse pour me sauver.

Le juge imposa de nouveau silence à Àdrienne et continua l’interrogatoire de Jacques, qui, selon lui, devait être le vrai coupable.

— Quels sont les motifs, lui demanda-t-il, qui vous ont poussé à commettre cet assassinat?

— Je venais d’avoir une conversation avec mademoiselle Àdrienne. Elle m’avait

dit qu'elle aimait encore cet homme. Elle m’avait raconté ses souffrances. Je voyais qu’il était le tourment de sa vie. Alors, pour la délivrer, et aussi la jalousie, dans l'espoir d’être aimé, j’ai commis le crime. Car je souffrais, moi aussi. Par moment, ce sentiment que je refoulais depuis si longtemps, c’était comme un vertige. Souvent, pour résister aux pensées mauvaises qui m'obsédaient, j’étais obligé de courir dans là campagne, de me distraire violemment, quelquefois même de m’enivrer, afin d’oublier.

— Vous n’avez donc jamais été l'amant de là fille Berthaud ?

Jamais...

— Pourquoi ne vous déclariez-vous point?

— Je n’osais pas.

— Cependant la vie qu’elle menait la rendait assez peu respectable.

— C'est que moi, monsieur le juge, je l’ai vue toute petite. Alors, c’était un ange, et je n’ai jamais cessé de la voir comme elleétait autrefois à Vieüxbourg, au milieu de sa famille. Et puis, je la connais bien, moi ; il n’y a même que moi qui la connaisse. En réalité, le fond de son cœur est toujours pur et bon. Elle a été entraînée par un amour sans pareil. Ces amours-là sont de grands malheurs pour ceux à qui ils arrivent. Aussi, loin de les accuser,, ceux-là, il faut plutôt les plaindre. Je plaignais donc de tout mon cœur mademoiselle Àdrienne; et j’aurais préféré mille fois mourir que de l’offenser. Moi, moi seul, je la respectais. Elle le savait bien ; et c’est pourquoi elle me voyait toujours avec tant d’amitié et de plaisir. Car, lorsqu’on est méprisé de tout le monde, c’est si bon de se sentir estimé de quelqu’un. Aussi je in’ étais dit : Quoique je l’aime comme la plus belle des femmes, je ne lui ferai pas l’injure de lui avouer mon amour.

— Dans votre déposition, lit observer le juge, se trouvent de nombreuses contradictions. N’avez-vous pas dit tout à l’heure que vous aviez tué sou amaut dans l’espoir de vous faire aimer?

— Oui, j’espérais que, débarrassée de cet homme qui l’absorbait, elle devinerait mon amour et m’en récompenserait peut-être, ajouta-t-il eu baissant la voix et en rougissant.

— Ne le croyez-pas, monsieur le juge, interrompit Adrienne que les larmes suffoquaient. C’est une abnégation sublime. Je vous le répète, moi seule j’ai frappé Rodolphe de Corbière.

— Et vous, Denis Berthaud, reprit le magistrat, que pensez-vous de ces deux déclarations?

— Moi, moi ! balbutia Denis qui ne pouvait non plus contenir son attendrissement, je dis, cria-t-il en ouvrant les bras, je dis que ce sont mes deux enfants, mes deux enfauts bieu-aimés; je dis que je pardonne à Adrienne. Mon Adrienne, viens sur mou coeur. Condamnez-nous tous les trois, monsieur le juge, car nous ne pouvons nous séparer.

Le juge, ému lui-même, ne savait que résoudre.

Les accusés furent reconduits en prison.

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