‹ Crimes de L'amourChapitre 7 sur 60 · UN DUEL A MORT · texte numérisé non relu

UN DUEL A MORT

Pour l’intelligence du récit, quelques détails topographiques sont nécessaires. Vieuxbourg a uue rue principale qui coupe la ville dans toute sa longueur, et qu’on appelle la rue du Commerce.

La maison de M. de Noiregent était située à peu près au centre de cette rue, en face, avons-nous dit, de la maison Berthand.

La maison Berthaud, outre sa façade sur la rue du Commerce, en avait une autre sur la nïe des Carmes. Une ruelle appelée la rue du Faucon longeait le pignon, sur cette ruelle ouvrait une petite porte.

La maison avait de vastes hangars contenant des bois de charpente, car Denis joignait à son travail d’entrepreneur le commerce des bois de construction.

Denis et sa femme habitaient le rez-de-chaussée donnant sur la rue des Carmes. De ce côté se trouvait l’entrée des magasins. Comme la rue des Carmes était triste, ils avaient donné à Adrienne une chambre sur la rue du Commerce.

Au-dessous d’elle habitaient monsieur et madame Bernard, deux paisibles sexagénaires. qui tenaient un magasin d’épiceries; ils avaient vu grandir Adrienue et la traitaient comme leur enfant.

C’étaient les seuls locataires de la maison. Il n’y avait donc aucun inconvénient à ce qu’Adrienne fut ainsi séparée de ses parents.

Elle descendait d’ailleurs assez fréquemment au magasin. C’était elle qui, en l’absence de sou père, inscrivait les commandes.

Madame Perruchot avait élu domicile dans la rue des Carmes, en face de la maison des Berthaud, qu’elle avait pour mission de surveiller.

L’empire, on le sait, avait enserré la France dans un vaste réseau d’espionnage. Outre l’espionnage soudoyé, l’espionnage officieux était pratiqué sur grande échelle. Les zélés réactionnaires concouraient ainsi de leur mieux au maintien de l’ordre social.

Mais, eu dehors de toute raison politique, M. de Noiregent avait des motifs particuliers de faire épier toutes les démarches, toutes les relations de Denis, son ennemi personüeL Non seulement il voyait en lui un de ces hommes intègres et fermes qu’il trouverait sur son chemin pour dévoiler et contrecarrer ses intrigues, mais il savait, s’il obtenait la candidature officielle, objet de ses convoitises, qu’il n’aurait pas d’adversaire plus déclaré, plus actif, plus influent; car Denis Berthaud tenait entre ses mains la classe ouvrière, et sou commerce de bois lui avait créé dans lès campagnes environnantes des relations assez étendues.

Il y avait en outre entre ces deux hommes une telle opposition de caractère, d’opiuious et de sentiments qu’elle devait nécessairement engendrer une haine implacable. C’était comme un duel à mort entre la fourberie eh la loyauté, le vice honteux et l’honnêteté sans tache, le privilège et le bon droit, l’abus de l’autorité et une sage liberté. Ces deux hommes semblaient personnifier ces. principes opposés.

Par une fatale coïncidence, les deux ennemis demeuraient eu face l’un de l’autre. Ce voisinage développait encore leur animosité. Elles n’existent guère] que daus les localités restreintes, ces haines qui s’amassent goutte à goutte pendant des années, pendant toute une vie quelquefois; et l’on comprend quelles vengeances elles doivent entraîner.

M. de Noiregent avait donc juré la perte de Denis. Il ruinerait cette réputation d’intégrité, cette influence qu’il redoutait; il le frapperait dans ses affections comme dans ses intérêts.

On conçoit alors quelle passion satanique lui inspirait Adrienue. 11 y entrait autant de haine pour le père que d’amour pour la fille.

En proposant à Denis les réparations de l’hôtel-de-ville, il avait visé un double but. Si Denis acceptait, et il n’eu doutait pas, car il y avait là une bonne somme à gagner, il saurait bien alors faire courir le bruit que Berthaud lui-même avait sollicite celte faveur.

En outre, il espérait provoquer quelque reconnaissance chezÀdrienne, ou tout au moins diminuer la répulsion que son âge et sa laideur devaient inspirer; et peut-être alors, avec l’aide de madame Perruchot, parviendrait-il à l’attirer chez lui.

S’il ne croyait pas à l’incorruptibilité des hommes, il croyait bién moins encore à celle des femmes. Toutes, selon lui, pouvaient s’acheter, pourvu qu’on y mît le prix.

Le bruit courait sourdement que M. de Noiregent, malgré son avarice notoire, ne marchandait pas avec ses caprices. On citait parmi ses maîtresses une grande dame qui avait cédé à l’irrésistible argument. Pouvait-il croire que la petite Berthaud serait plus invulnérable que la grande dame?

Denis Berthaud, en se rendant à son travail, passa par Phôtebde-ville, afin d’examiner les combles qui demandaient des réparations. Quand il rentra à midi pour prendre son repas, il écrivit à M. de Noiregent, car il était sûr maintenant que son ennemi avait tenté de le corrompre* et il ne pouvait contenir plus longtemps son indignation.

Voici cette lettre dans son noble laconisme :

« Monsieur,

« Je viens de visiter les combles de l’hôtehde-ville.

« Je ne puis comprendre la méprise de l’architecte. Il ne s’agit pas d’un travail de régie, mais d’une réparation considérable qui doit être mise eu adjudication. Je me suis toujours élevé contre la faveur, je la combattrai jusqu’à mon dernier souffle.

« Mes principes me font donc un devoir de refuser votre proposition.

« J’ai l’honneur, monsieur, de vous saluer.

« Denis Berthaud. »

Et sans communiquer sa résolution ni à sa femme ni à sa fille, en retournant à son travail, il jeta sa lettre à la poste.

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