‹ Crimes de L'amourChapitre 8 sur 60 · ESPIONNAGE · texte numérisé non relu

ESPIONNAGE

Denis était parti depuis une demi-heure à peine, lorsque Rodolphe de Corbière entra au magasin.

Au même moment, madame Perruchot revenait de sa tournée dans la ville. Elle avait interrogé toutes les commères et surtout les voisines. Jamais aucun bruit n’avait couru sur la réputation d’Àdrienne. Hortense, qui eût pu la renseigner sur les sentiments de son amie, était restée opiniâtrement muette.

Envoyant Rodolphe entrer dans cette maison, elle laissa, de surprise, tomber ses

deux bras le long de son corps.

Qu’est-ce que cela signifiait? car on savait que les de Corbière partageaient toutes les haines de M. de Noiregent.

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Vite elle monta chez elle, entra tout essoufflée, prit un petit panier de fraises qu’elle n’avait pu vendre, et sans répondre aux questions d’Hortense, elle courut chez les Berthaud.

Elle trouva Adrienne et Rodolphe en tête à tête, aussi troublés l’un que l’autre. Rodolphe, pâle, ému, parlait, sans savoir ce qu’il disait, de bois à acheter, de réparations à faire dans leur maison de campagne.

Adrienne, rouge comme les fraises qu’apportait madame Perruchot, répondait avec un égal embarras.

La Fouine les enveloppa d’un regard venimeux et scrutateur.

— Ah! pardon, s’écria-t-elle, je vous dérange:

— Non pas, madame Perruchot, entrez, dit Adrienne de plus en plus confuse.

— C’est un panier de fraises que je venais offrir à madame Marianne.

Et discrètement, sans écouter les remerciements d’ Adrienne, elle posa son panier de fraises et s’esquiva.

Mais au moment de sortir de la cour, elle se retourna, se blottit pendant quelques minutes derrière la porte cochère. De là, elle vit les jeunes gens, leurs regards émus, leur attitude embarrassée; elle crut enfin apercevoir uu papier glisser entre leurs doigts.

Etait-ce un devis, une commande? N’était-ce pas plutôt un billet d’amour?

La mégère savait maintenant ce qu’elle voulait savoir.

Ivre de sa découverte, madame Perruchot remonta chez elle en hâte et raconta, à Hortense ce qu’elle venait de surprendre.

— Eh bien! lui dit-elle, avoueras-tu maintenant?

— - Mais je ne sais rien, répondit Hortense, qui connaissant l’indiscrétion habituelle de sa mère, voulut détourner ses soupçons; je. crois plutôt qu’ Adrienne n’est pas insensible à l’amour de Jacques.

: — L’amour de Jacques 1 s’écria la Fouine qui, à ce nom, ne put réprimer un certain tressaillement.

— Eh bien! quy a-t-il d’étonnant à cela? Jacques l’aime. Ne t’en es-tu pas aperçue?

— C’est possible; mais Adrienne ne peut l’aimer, et d’ailleurs jamais le père Berthaud ne consentirait à lui donner sa fille.

— Je crois que tu te trompes. Le père Berthaud aime ce garçon comme son fils, et Adrienne, qui a été élevée avec lui, l’aime comme un frère.

— Comme un frère, mais pas comme un mari. Si tu l’avais vue tout à l’heure avec le beau Rodolphe, tu ne croirais plus qu’elle songe à ce pauvre Jacques. Je t’affirme que le beau Rodolphe lui contait fleurette et qu’elle l’écoutait sans chagrin. Ce n’est pas à moi qu’on en fait accroire sur ce chapitre. Le temps était gris, et cependant elle rayonnait comme si quatre soleils l’avaient éclairée.

Hortense, baissant les yeux sur son ouvrage, eut un sourire narquois que remarqua madame Perruchot.

— Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-elle.

— Je ris de ce que tu dis, répondit Hortense, toujours moqueuse.

— Tiens 1 vois-tu, reprit la Fouine courroucée des réticences de sa fille, tu n’as pas de cœur. Me traiter avec cette défiance, après toutes les bontés que j’ai eues pour loi; car, enfin, si je ne t’avais pas pardonné ta faute..:

— Allons ; voilà les reproches qui recommencent, exclama Hortense en haussant les épaules. Ne vas-tu pas aussi me reprocher Henri? Est-ce que je pourrais rester dans ce vilain trou, a travailler du matin au soir comme une malheureuse, si je n’avais

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pas un but? Car je 1’épouserai, je serai un jour madame Belnet, avant qu’Àdrienne, avec toute sa beauté et ses simagrées, ne soit madame de Corbière.

— Des simagrées! madame de Corbière! Tu avoues donc enfin. Il y a quelque chose. Voyons, petite, parle, je t’en prie. Tu ne voudrais pas nT empêcher de gagner ma pauvre vie. C'est un de mes meilleurs clients qui m'a chargée de prendre des renseignements.

* — M. de Noiregent? Hein! je m’en doutais. C’est justement pourquoi je ne veux rien te dire; car avec tes bavardages, tu ferais tout manquer.

— Manquer quoi? interrogea la Fouine dont la curiosité était au comble.

— Rien, répondit Hortense en riant de nouveau,

— Ecoute, tu as envie d’une robe de soie ; eb bien ! si tu me dis tout ce que tu sais, je te la donnerai.

— Tu as donc un magot? Je veux bien alors, je te dirai tout.

Madame Perrnchot se rapprocha, et regardant sa fille avec tendresse, elle s'apprêta à boire ses paroles.

— La fenêtre d’Àdrienne, fit observer Hortense, n’ est-elle pas presque en face de la chambre de M. Rodolphe?

— Tu les aurais vu se faire des signes?

— Non; mais quand je vais dans la boutique de madame Bernard, j’aperçois presque toujours le beau Rodolphe derrière ses rideaux.

- — Pour regarder Adrienne?

— A moins que ce ne soit pour contempler le museau ratatiné de madame Bernard.

— Et Adrienne aussi Je regarde?

— Ahl ça, je n’en sais rien. Je suppose seulement qu’elle lui jette bien de temps en temps quelques regards sournois, répondit Hortense qui continuait de rire de la curiosité avide de sa mère.

— Tu en sais plus long, tu eu sais plus long. Je le vois, reprit la Fouine exaspérée, tu préfères ces Berthaud à ta mère?

— Je les déteste autant que toi. Ce sont des orgueilleux. Sont-ils assez fiers de leur réputation !

• — Et comme on sent, ajouta madame Perrucliot, qu’ils prennent plaisir à nous humilier avec leurs charités t

— Eh bien l je ne serais pas fâchée de leur rabattre un peu leur orgueil. Adrienne est jolie, c’est vrai; mais il me semble que, sans me flatter, je la vaux bien.

— Justement, c’est ce que je disais hier à M. de Noiregent.

* — Moi, au moins, je suis allée à Paris, j’ai du chic.

— Justement ! c'est encore ce que disais à ce vieux Noiregent, qui paraît toqué de celte petite Adrienne.

— Toqué, lui, ce vilain mufle! s’écria Hortense en ouvrant de grands yeux stupéfaits. Ah! c’est tout à fait amusant? L’oncle et lejneveu! la bonne farce. Mais ça va être d’une gaieté folle. Oui, c’est cela; dis-luidonc à ce vieil orang-outang, qu’ Adrienne est amoureuse de Rodolphe et que Rodolphe en meurt positivement. Attrape ça, vieux pingre! Va-t-il avoir le nez long! Et tu peux ajouter que Gela pourrait bien finir par un mariage.

— Un mariage !

— Oui, de la main gauche, dit Hortense, en riant cette fois aux éclats.

— On ne peut rien savoir de positif avec toi; toujours ta plaisantes.

— Eh bien! puisqu’il s’agit de vexer ce Noiregent ‘qui s’est conduit avec moi

comme un maroufle, je vais tout te dire; seulement, tâche de surveiller ta langue. Elle lui raconta ce qu’elle savait de ce commencement d’intrigue.

Le lendemain matin, a six heures, M. de Noiregent était assis, comme la veille, à son. bureau.

Six heures et demie, sept heures sonnèrent; Àdrienne ne paraissait -pas à sa fenêtre,, qui restait close.

Que signifie ce retard? Madame Perrnchot aurait-elle parlé, révélé son secret?

Mille pensées désordonnées l’assaillaient â îâ fois.

À huit heures précises, madame Perruchot entra.

Elle voulut commencer par un préambule, raconter ses démarches.

M. de Noiregent la saisissant par le bras et la secouant avec force :

— Pas de bavardages, s’écria-t-il, au fait,, tout de suite.

Madame Perruchot fut frappée du bouleversement de son visage; Elle y lut l’impatience de l’amoureux, et,- sans se laisser déconcerter par cet emportement :

— ^Hortense, dit T elle, n’a consenti à parler qu’à la condition que je lui donnerais une robe de soie ; et cette robe, je n’ai pas le premier sou pour l’acheter.

— C’est de l’argent qu’il vous faut, combien ?

— Une soixantaine de francs.

— Tenez, en voilà cent.

Madame Perruchot lui répéta alors tout ce que Hortense lui avait appris.

À chacune de ces révélations, sans grande importance cependant, uii mouvement nerveux agitait les narines et les lèvres de M. de Noiregent et donnait à ses traits une expression sauvage.

L’amour de Rodolphe, il le soupçonnait. Comme Rodolphe, aussi bien que lui, n’eût-il pas aimé cette adorable fille? Mais l’amour naissant d’Àdrienne pour Rodolphe, voilà ce qu’il n’avait pas prévu.

Une chaleur brûlante avait envahi ses joues ; ses yeux, ordinairement ternes, lançaient des flammes. La fièvre de la jalousie l’avait empoigné.

La Fouine le regardait avec stupéfaction.

— C’est bien, dit-il enfin.

Et d’un geste il la congédia.

Madame Perruchot était à peine sortie, lorsque Claudine entra, apportant avec son déjeuner la lettre de Denis Berthaud.

Ce refus net, cette lettre méprisante par son 1 laconisme portèrent au comble l’irritation de M. de Noiregent.

Ses nerfs, ébranlés déjà par la découverte qull venait de faire, né purent soutenir ce nouveau choc.

Ce fut comme un ouragan qui soudain se déchaîna dans cet homme si maître de lui. Il jeta à terre le plateau que Glaudine venait de" poser sur la table. Puis il saisit sa chaise et la broya sur le parquet.

Après ces actes de violence, il parut plus calme.

Il se promena à grands pas dans son cabinet, la tête basse. De temps à aiitre il essuyait une larme, une larme de rage .

Mais tout à coup, il se redressa. Quelle pensée mauvaise venait de surgir dans ce cerveau machiavélique ? V

Un sourire bas, atroce, détendit ses lèvres crispées

Il tenait sa venaeance.

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Une fois apaisé, M. de Noiregent passa chez sa belle-sœur, qu*il trouva comme affolée de douleur.

Elle le reçut à la cuisine, entourée de fioles, de bols, de sacs de papier. Quatre ou cinq cafetières sur des réchauds faisaient entendre un concert de sourds bouillonnements et de bruissements plaintifs.

— Que faites-vous donc là, ma chère sœur? demanda M. de Noiregeût.

— Rodolphe est au lit avec une grosse fièvre, ah! mon Dieu! s’écria-t-elle, hors \ d’elle-même, si c’était la lièvre typhoïde ou une fluxion de poitrine! Et il s’obstine à ne rien prendre! Voilà la cinquième tisane que je lui présente. Il est insensible à mes larmes, à mes supplications. Le docteur Rabu, que fai envoyé chercher, pense que c’est un simple refroidissement; mais que de maladies commencent ainsi! Ce qui m’exaspère, c’est la tranquillité de M. de Corbière devant le danger que peut courir la sauté, la vie môme de son fils. À mes angoisses, il répond, comme s’il revenait de l’autre monde : Ne vous inquiétez pas, ma chère, c’est le printemps qui le travaille un peu; et il se replonge tranquillement dans ses affreux bouquins!

Et en parlant ainsi, l’impressionnable Elodie secouait, éperdue, l’une après l’autre ses tisanes.

— Repas m’inquiéter, reprit-elle avec irritation, quand je vois mon ‘Rodolphe au lit, la figure ardente, les yeux brillants, le front en sueur! Il faudrait avoir un cœur de roche. Je lui prépare un cataplasme et une potion calmante. Si je lui posais un vésicatoire ou des sangsues, qu’en pensez-vous? Je compte, mon cher frère, sur votre grand ascendant pour le décider à accepter mes soins; car il importe de couper le mal à son début.

M. de Noiregent, d’après ses propres impressions, avait immédiatement deviné la vraie cause de ce petit mouvement de fièvre. 11 provenait, non d’un refroidissement, mais de la bouderie d’Adrieuue, qui n’avait pas encore paru à sa fenêtre.

— Ma chère sœur, repartit M. de Noigerent, ai-je toujours votre confiance?

— Ah ! mon bon Guillaume, vous l’avez toute entière.

— Eh bien ! croyez-moi, laisssez Rodolphe tranquille. Le médecin s’est trompé. C’est tout simplement un chagrin d’amour qui cause le malaise de votre fils.

— Comment? vous savez?... C’était donc vrai ?

— Oui, je sais tout.

— Vous connaissez la misérable qui se joue ainsi du cœur et de la santé de mon enfant ?

— Oui !

— Son nom, dites-moi son nom.

— 11 ne peut être prononcé devant vous. Il est essentiel meme pour la guérison de Rodolphe que yous l’ignoriez.

— Alors vous pensez que Rodolphe guérira.

— 11 guérira.

Pari». — Charles Uksihger, Imprimeur, 8 3, rue d u Bae.

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Il aperçut à l’entrée de la baraque des saltimbanques fort misérables.

(Ghap. VIII.)

— Vous me l’assurez?

— Je vous eu donne ma parole d’honneur, répondit M. de Noiregent, avec son affreux sourire.

Par quel moyen?

— Gela me regarde. Donnez-moi cette preuve de confiance, de suivre aveuglément toutes mes recommandations, car je veux être son seul docteur.

— Eh bien! que faut-il faire?

— Rentrer toutes ces drogues dans votre pharmacie, et le laisser tranquille. A une maladie de ce genre, il n’y a qu’un remède. Ce remède, je l’ai trouvé.

— Mais alors voulez-vous monter chez lui, le voir, lui parler?

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— C’est inutile.

— Et combien de temps durera le traitement?

— Cela dépend : quinze jours ou six mois. Mais j'espère qu’avant même quinze jours vous remarquerez un mieux sensible.

— Je pensais tout à L’heure écrire à mesdames de Chatelux pour les prier de remettre leur voyage. Que faut-il faire ?

— - Laissez-les venir, au contraire; leur arrivée peut précipiter la crise sur laquelle je compte pour opérer la guérison de Rodolphe.

— Ah! mon frère, vous êtes notre sauveur. Je vais alors tout préparer pour la réception de ces dames, mettre un peu d’ordre dans cette maison qui fait peur. Car depuis que mon Rodolphe m’inquiète., je néglige tout. C’est dans huit jours la fête de Yieuxbourg, F époque des grands nettoyages. Grâce à vous, je vais donc avoir un peu la tête à moi pour veiller à tons ces soins et faire mes pâtisseries.

En voyant cette cuisine aussi propre qu’un salon, ces casseroles luisantes comme l’or, ces tables immaculées, ces dressoirs cirés où l’on se mirait, et depuis la cave au grenier, toute cette maison si méticuleusement ordonnée, époussetée, astiquée, on se demandait, quel ordre, quels soins nouveaux madame de Corbière comptait y apporter.

En rentrant chez lui, M. de Noiregent, exaspéré par cette nouvelle déconvenue et poursuivant son projet de vengeance, envoya Claudine chercher Hortense, avec laquelle il eut une longue conférence.

Plusieurs jours se passèrent sans qu’Àdrienne reparût à sa fenêtre.

Ses fleurs qu’elle ne regardait plus, qu’elle n’arrosait plus, languissaient ; leurs corolles s’inclinaient tristement sur leurs tiges jaunissantes.

D 1 ou ven ait cet aban don?

La démarche de Rodolphe, qui avait tenté de lui remettre un billet, le trouble qu’il avait montré, sa propre émotion qu’elle n’avait pu dissimuler, l’inquisition de madame ' Pernichot, tout commandait à Adrienne la réserve la plus grande.

Mais, semblable à ses fleurs, privées de ses soins, de son amour, Adrienne, privée des regards admirateurs de Rodolphe, souffrait également. Elle sentait, d’ailleurs, qu’elle faisait souffrir, et cette rigueur, nécessaire pourtant, affligeait son bon et tendre cœur.

Elle aussi languissait. Sa taille flexible ployait davantage. Ses yeux attristés semblaient plus profonds et plus doux. Ces premières souffrances de l’amour poétisaient encore sa beauté.

Mais pour faire comprendre les passions exceptionnelles qu’inspirait cette touchante et Splendide créature, il est essentiel de tracer son portrait.

C’était une beauté vraiment singulière.

Les yeux, d’une coupe orientale,- étaient de cette couleur gris d’ardoise si suave au grand jour et qui prend aux lumières la teinte bleue des ailes noires du corbeau. L’extrême tendresse du regard pouvait seule en -atténuer l’éclat. Ces yeux roulaient, comme dégagés de leur cadre, sous une arcade profonde dont les ombres avaient des nuances roses exquises.

Que de voluptés dans les raj r ons de ces prunelles à la fois ardentes et douces, dans le blanc pur et nacré de l’œil, dans ces paupières un peu lourdes et dans leur cerne attendri où se jouaient des demi-teintes à désespérer un coloriste I

Ce regard, le plus grand charme d’ Adrienne, n’exerçait point pourtant de fascina-

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tion violante. 11 enveloppait, il pénétrait; et le cœur comme la volonté se fondaient sous sa flamme.

Ses magnifiques cheveux bruns, soyeux et légers, naturellement bouclés, amollissaient la ligne ferme et fière de son front mat.

Le nez était fin, correct, à narines ovales retroussées sur les bords.

La bouche, rouge comme le corail, tranchait sur la pâleur dorée de son teint aux veines bleues.

Ses mains petites, d’une remarquable noblesse, étaient d’une blancheur transparente. Une seule chose trahissait sa condition, c’étaient ses ongles éraillés par les soins vulgaires du ménage. '

Mais quelle élégance dans la ligne du cou ! Quelle grâce onduleuse dans la démarche ! -

En la voyant, on se demandait comment une fleur aussi rare avait t pu éclore dans un milieu aussi peu artistique. C’était une superbe protestation contre le préjugé de la race. Combien de pauvres filles ont plus de noblesse native que maintes grandes dames î

Puis, elle aimait la parure, le luxe et s’habillait avec goût.; mais on se demandait, en la voyant, si c’étaient ses chiffons qui la paraient, ou plutôt si ce n’était pas elle qui parait ses chiffons.

Enfin, elle avait l’âme de son visage. Dans cette nature peu développée on découvrait des profondeurs étranges, des distinctions inattendues. Habituellement rêveuse et concentrée, un peu timide même, malgré sa beauté, elle était capable néanmoins de résolutions hardies, de déterminations énergiques.

Elle faisait l’orgueil de son père, qui l’adorait.

Il l’avait fait élever: presque comme une demoiselle.*

Et cette admirable créature se trouvait dans une position plus que modeste à Vieuxbourg, la plus triste, la plus maussade des petites villes.

Quel amant, quel artiste donnerait la dernière main à ce chef-d’œuvre !

Depuis qu’elle tenait rigueur à Rodolphe, elle restait peu dans sa chambre, afin sans doute d’échapper plus sûrement à la tentation de jeter un coup d’œil vers la fenêtre de son amoureux.

Elle descendait au bureau, llortense apportait son ouvrage et travaillait auprès d’elle en lui parlant de Rodolphe.

Une après-midi qu’elles étaient ainsi réunies et qu’Àdrienne écoutait distraitement les caquetages de son amie, madame Perruchot entra soudain, et tout émue :

— Une grande nouvelle ! s’écria-t-elle.

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