FOLIE DU DOUTE
riles. Le malade n'est plus sûr de lui-même, a peur de se tromper, de commettre des fautes ; il éprouve le besoin de vérifier à plusieurs reprises la moindre de ses actions, et à s'entourer des précautions les plus minutieuses. Il vit dans une hésitation constante, passe son temps à délibérer sans pouvoir aboutir à une certitude, à se poser des points d'interrogation, à s^irriter contre lui-même et contre sa propre faiblesse, et à pousser jusqu'à répuisement un combat intellectuel énervant et stérile.
Chose remarquable, il a une pleine conscience de son état et en apprécie exactement le caractère maladif. Peu à peu, si la névrose a de la tendance à s^aggraver, il devient ombrageux, craintif, égoïste et exigeant ; tourmente son entourage de ses plaintes et de ses interrogations ridicules et arrive à un état d'anxiété générale qui rentre de plain-pied dans le domaine de la folie.
Si l'on compulse les observations médicales que possède la science de cette forme de trouble mental, on voit que l'ordre d'idées qui obsède le malade €st en rapport avec son degré d'instruction, sa condition sociale et le milieu où il vit. Cette sorte de rumination psychologique, ce rabâchage intérieur, suivant l'expression de Legrand du Saulle, porte tour à tour sur Dieu, la Vierge, la naissance du Christ, la création, la nature, la vie, l'immortalité de rame, le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, la différence des sexes, la conformation des organes génitaux, la copulation, le sommeil, la mort subite,
A. GuLLERRE. — La Folie. 5
les précipices, le pardon des offenses, les oublis à confesse, les hosties, ete., etc.
Une dame enceinte, citée par Griesinger (i) était obsédée par toute une série d'idées qui s'imposaient à elle sous une forme interrogative: « Gomment tout se fait-il sur cette terre ? Pourquoi le monde circule-t-il ? Pourquoi suis-je assise ici ? Que signifie cette chaise ? » Vainement cherchaitelle une réponse à ces questions ; il en résultait pour elle un véritable état d'angoisse et de ton ure intellectuelle. Une première série de questions était-elle résolue, il s'en présentait aussitôt une seconde: « Gomment les hommes naissent-ils ? Pourquoi y a-t-il des hommes? Quel destin est le leur ? » Ges interrogations arrivaient à Timproviste, avec un caractère d'irrésistibilité absolu, et finissaient par amener une grande fatigue cérébrale, de l'agitation, de la céphalalgie, de l'insomnie et une véritable crise nerveuse.
L'observation suivante empruntée au même auteur est des plus intéressantes et donnera une juste idée de la maladie du doute à l'état isolé.
Il s'agit d'un jeune homme de vingt-et-un ans, de taille moyenne, sans stigmates bien apparents d'hérédité cérébrale (sauf une légère déformation des oreilles), appartenant à une famille de gens intelligents, actifs et industrieux, très-bien doué lui-même, très apte au calcul, parlant bien, occupant un emploi important dans une grande usine, ne donnant à penser à personne qu'il pût présenter un cas pathologique quelconque, et qui, sous l'influence supposée d'habitudes invétérées d'onanisme, commença par éprou-
(i) Archiv fur Psychiatrie, 1868-1869.