FOLIE DU DOUTE
ver une sorte de besoin de précision maladif, d'attention, exagéré et inconnu jusque-là, dans tous les détails de ses occupations ordinaires, et provenant évidemment d'un certain manque de confiance en lui. Venait-il, par exemple, d'écrire une lettre, il la relisait à plusieurs reprises, afin d'être bien sûr de n'avoir pas omis un mot ou fait une faute d'orthographe ; fermait-il un meuble, il venait vérifier une ou deux fois si effectivement il l'avait bien fermé. Peu à peu une foule de pensées le poursuivirent sans cesse, l'obligèrent à méditer, à délibérer à part lui, à se répondre à lui-même, et, en vivant en quelque sorte au milieu de ce rabâchage intérieur, il ne mena plus qu'une existence affligée et presque intolérable.
Lorsque ce jeune homme vaquait à ses occupations jours nalières, qu'il fabriquait ou écoulait ses produits, qu'il faisait des comptes, qu'il écrivait des lettres d'affaires ou qu'il passait quelques heures dans la société de ses amis, rien d'anormal ne se manifestait chez lui ; mais, dès que son activité mentale venait à être suspendue, \e pourquoi et le comment d'une foule de choses envahissaient son esprit et semblaient s'exercer de préférence sur des sujets irritants, inexplicables et nécessitant une grande tension intellectuelle : « D'où provient le verre? D'où proviennent lesvers? Quelle est l'originede la création ?Parquiaété crée le Créateur ? D'où partent les étoiles ? Quel est l'origine du langage ? Pourquoi l'homme et la femme existent-ils ? Quel a été le point de départ de l'entendement et où est son siège? Quel est le dernier mot de la structure du corps, de la création des êtres et de l'existence de l'homme ? Pourquoi la naturereste-t-elle toujours égale à elle-même?» La réponse à tant de questions laissait nécessairement beaucoup à désirer et lui causait le plus vif mécontentement. Il avait beau se diriger avec quelque habileté dans tout ce labyrinthe de problèmes mystérieux, il avait beau fouiller les questions et remonter jusqu'à leur cause la plus lointaine, il finissait par s'égarer, et alors il se troublait, s'impatientait, et se désespérait.
Les choses de la vie habituelle donnaient Heu parfois à ces réflexions générales sous la forme interrogative. Ainsi le malade traversait-il une promenade ou une rue, il rencontrait un certain nombre de personnes, et il se mettait
à méditer sur les traits de la physionomie de ces personnes ou sur les mobiles des actions humaines: « Pourquoi l'homme travaille-t-il ? Comment est-ilsifacile à tromper? » Allait-il se mettre à calculer, qu'il se demandait aussitôt à lui-même par quels moyens avaitété découverte la science du calcul. Et cherchant à décrire son propre état, voici ce qu'il consignait lui-même dans une note : « J'affaiblis ma santé corporelle à méditer continuellement sur des problèmes dont la solution est chose encore impossible à l'intelligence humaine ; mais, malgré mon bon vouloir et mes fermes résolutions, je ne puis m'en délivrer. Le cours maladif de ces idées revient toujours. Au milieu des préoccupations et des actes de la vie pratique, je suis conduità délibérer intérieurement sur la provenance théorique en ce monde de telle ou telle chose. Ce besoin de pénétrer dans des profondeurs insondables est trop opiniâtre pour être naturel. Je m'embrouille, et je me perds 1 Un jour, je me fatiguai à établir quel était le siège de l'intelligence, et je m'affirmai à chaque instant, à moimême que ce siège était dans la tête, et cependant je ruminai sans cesse la même idée pendant des heures entières 1 Mon état constitue une situation morbide affreuse et ne saurait être confondu avec une saine curiosité ou avec l'amour des recherches. Je n'ai pas toujours été ainsi; je subis un accident opiniâtre et monotone, je ne peux pas m'en débarrasser, quoi que je fasse, et j'atteste que l'on ne peut pas se rendre compte du degré de torture mentale qu'amène chaque crise. Malgré le désir et la satisfaction que j'éprouverais à épancher dans le sein d'au trui les particularités si insolites de ma souffrance, je me tais. Mesparentseux-mêmes doivent ignorerquejelivre un continuel combat et que je suis déchiré intérieurement. » Un plus jeune frère du malade aurait éprouvé pendant quelque temps le besoin de se questionner lui-même, non plus sur dessujetsarides et inexplicables, maissurdes choses indifférentes, et il avait eu également de la. précision maladive. A la suite de ces troubles passagers, il avait très rapidement perdu la faculté de calculer. Un traitement hydrothérapique l'avait, paraît-il, complètement rétabli"(i),
(i) Obs. citée d'après Legrand du Saulle. La folie du doute. Paris, 1873.