ORGUEILLEUX, DISSIPATEURS I
cant, ni commerçant, et pourtant il se fait ouvrir un crédit considérable chez plusieurs banquiers et s'occupe continuellement de faire des déplacements inutiles de fonds. Si l'activité qu'il a toujours montrée dans les affaires venait à se relentir, s'il faisait moins d'invitations, moins de dépenses, son crédit en souffrirait. Aussi, pour éviter cette fâcheuse atteinte, se donne-t-il un mouvement et un mal sans fin. Il va, vient, retourne et ne se repose jamais pour qu'on voie en lui l'homme le plus occupé du monde.
Toutefois, il vient un temps où, sans avoir joui ni fait jouir sa famille de sa fortune, mais à force de placements imprudents et de spéculations folles, la gêne se fait sentir. Alors plus elle devient pressante, et plus N... augmente et le mouvement qu'il se donne et celui de ses fonds. Il cherche des occasions de dépense pour soutenir et entretenir son crédit. Il est déjà fort endetté près de ses amis : Il en a entraîné quelques-uns dans ses mauvaises spéculations, et il a d'abord fait des sacrifices ignorés pour leur dissimuler les pertes qu'ils ont faites. Puis, la gêne augmentant, il a changé la destination de leurs fonds; il n'en a pas fait l'emploi convenu. Telles sont la marche et la filière nécessaire où s'engagent les spéculateurs dont l'orgueil et l'ambition dépassent l'intelligence. On commence par être imprudent et l'on finit par être fripon. N... n'avait plus rien qu'il mettait encore de l'argent dans des entreprises que tout le monde lui disait être mauvaises.
Il a pris tant de peineeta fait tant d'efforts pour laisser ignorer sa situation, que la veille du jour où il part pour ne plus revenir, son crédit est encore debout. S'il a émigré, c'est moins par crainte de ses banquiers que par peur de ses amis, dont il a mal employé les capitaux, et jusqu'au dernier jour il a fait grande dépense, non par amour du plaisir, mais pour continuer de paraître riche.
Maintenant il vit à l'étranger, il donne des leçons de langue. La douce compagne qui eût été pour lui de si bon conseil et qui n'a jamais été consultée, qui a vu s'effectuer sa ruine et qui en a tant souff'ert, est allée partager son exil avec la soumission et avec la douceur qui
ne l'ont jamais quittée, qui ne la quitteront jamais. Des années se sont écoulées, et ses enfants, ces jeunes filles qui étaient appelées à jouir d'une grande fortune, sont demoiselles de comptoir dans un magasin. Croyez-vous que leur père ait recueilli quelque enseignement de pareille épreuve, qu'il se soit mûri et réformé à cette terrible école, que ce maître si déchu ait enfin abdiqué son pouvoir et qu'il demande et suive les conseils de sa
femme? Non, non, non, cette folie est incurable N est
toujours le maître.
Suivant la remarque de Trélat à qui est due cette observation, la folie de cet individu est un orgueil excessif qu'on trouve jusque dans les plus petits détails de sa vie. Il commandait toujours à la fois à son tailleur dix pantalons d'hiver, vingt pantalons d'été, autant de gilets. Il avait une trentaine de paires de lunettes et, par une bizarrerie singulière, en secouchant il posait sous son lit celles qu'il avait sur le nez, là ou la plupart des personnes placent leurs pantoufles.
Lorsque la déséquilibration mentale évolue vers la folie confirmée, l'orgueil qui en est un des aspects prend des proportions monumentales sans cependant verser dans l'absurde. L'observation suivante est un beau spécimen de ce genre.
M. X... (i) qui se donne la particule et s'intitule ingénieur-architecte, est un conducteur de travaux. Il avait quitté son pays natal depuis l'enfance, lorsqu'à l'âge de soixante-douze ans il y revint avec l'intention de s'y établir définitivement. Malgré son grand âge, il est seul ; ayant abandonné femme et enfants depuis de longues années pour mener une existence nomade, vivant d'on ne sait quelles ressources. Mais les projets qu'il rêve
(i) Observation personnelle.